Édition du 22 septembre 2020

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Asie/Proche-Orient

L’Inde face au coronavirus : la raison du plus fort

Amartya Sen, économiste et philosophe indien, ne partage pas la rhétorique martiale, chargée de testostérone, prononcée par certains dirigeants du monde au penchant populiste. « S’attaquer à une calamité sociale », dit-il, « ne revient pas à mener une guerre » (Sen, 2020). Ce type de réponse « viriliste » qui se veut forte, censée être à la hauteur de la gravité de la situation, n’a pourtant d’intérêt que pour celui ou celle qui l’énonce. Elle lui octroie des pouvoirs élargis – dans certains cas les pleins pouvoirs – et s’impose du haut vers le bas, sans détour. Une sorte d’injonction à obéir, à se conformer, sans discussion ni débat.

tiré de : Le regard du CETRI

Or, tonne Amartya Sen, une calamité sociale réclame avant tout une gouvernance participative et une écoute permanente des débats publics. La pandémie qui sévit en Inde ne se décline pas de façon identique pour chacun.e. On est peut-être tous et toutes dans le même bateau, mais pas sur le même pont. La crise actuelle est un révélateur, presque par l’absurde, des inégalités qui façonnent nos sociétés. Les plus riches s’inquiètent principalement de ne pas contracter la maladie, en restant confinés. Les plus pauvres s’inquiètent avant tout des moyens matériels qui permettront leur survie, en demeurant exposés.

Un blocage soudain et contraint

Le 24 mars dernier, le Premier ministre, Narendra Modi, a pris tout le monde de court en déclarant abruptement que l’Inde et ses 1,3 milliards d’habitants entraient en confinement quelques heures plus tard, pour une période de 21 jours, et qu’un couvre-feu était imposé. À l’inverse du résultat escompté, l’annonce du blocage du pays et de l’arrêt brutal de l’économie ont créé la panique auprès de la population et jeté sur les routes des centaines de milliers d’Indien.ne.s, créant la plus grande migration interne que le pays ait connue depuis la Partition en 1947. Dans la grande majorité, des travailleur.se.s migrant.e.s des villes, désormais sans emploi ni revenu, et sans autre issue que de rentrer à pied chez eux, sans aide de l’État.

Tel un chef de guerre, à marche forcée, le Premier ministre a opté pour des décisions tranchées et subites, sans se soucier des conséquences et retombées. Une « marque de fabrique » du dirigeant indien, qui n’en est pas à son premier coup d’essai [1]. La démonétisation brutale en 2016 [2] au nom de la lutte contre la corruption, l’imposition de la révocation – sans concertation – du Cachemire indien en 2019 (Naravane, 2019) et le récent amendement de la loi sur la citoyenneté visant à instituer des droits de citoyenneté différenciés fondés sur la religion (Leroy, 2020), sont parmi les derniers épisodes marquants, qui témoignent de la politique autoritaire et par « coups d’éclat » du gouvernement ultranationaliste hindou.

En décrétant un verrouillage du pays, sur-le-champ, assorti de méthodes répressives, Modi entendait se positionner comme un homme fort et providentiel, garant de l’ordre et de la sécurité. Si la décision du gouvernement central a certainement été motivée par une volonté de ralentir la propagation de la maladie, les mesures mises en œuvre l’ont été sans consultation des principaux acteurs concernés : les gouvernements des États indiens. De même, le comité d’experts scientifiques semble avoir été mis sur pied, non pas pour « aider à la décision », mais pour créditer et légitimer les décisions du Premier ministre (Krishnan, 2020). L’amateurisme et l’absence d’anticipation et de planification sont à l’origine d’« un désastre humanitaire » (Page, 2020) et ont conduit des pans entiers de la population à être ignorés ou persécutés. « Sous les yeux effarés du monde », écrit l’écrivaine et activiste Arundathi Roy, « l’Inde a ainsi révélé son aspect le plus honteux, son système social inégalitaire, brutal, structurel » (Roy, 2020).

Dépassées par cet exode massif et sous le feu des critiques, les autorités ont décrété quelques jours plus tard la fermeture des frontières entre les États de l’Union. Dans un maladroit tour de passe-passe, elles ont tenté de faire porter la responsabilité aux gouvernements locaux, et exigé de leur part qu’ils agissent face aux retombées de la crise en maintenant les populations en place, en créant des installations de quarantaine, en transformant des stades en « prisons temporaires » (Page, 2020), et en fournissant de la nourriture à destination de toutes les personnes déplacées. Une politique de « tolérance zéro » envers les contrevenant.e.s semble avoir été ordonnée, dans la foulée, par le ministère de l’Intérieur. Dès lors, la crainte est « que les personnes qui traversent les frontières [des États] soient probablement davantage punies et détenues, plutôt qu’aidées ou soutenues » (Idem).

Menace d’une famine massive

L’attitude inflexible de Delhi, à l’origine de situations cruelles et chaotiques, tranche avec « l’autorité raisonnée » (Parthasarathy, 2020) des gouvernements de plusieurs États indiens (dont le Maharashtra, le Kerala, le Tamil Nadu, le Rajasthan ou le Karnataka) qui se sont mieux adaptés à la réalité du terrain et ont modelé leurs politiques pour répondre aux préoccupations locales. Même constat en matière de communication. Là où Modi s’est longtemps abstenu d’informer sa population, avant de s’y résoudre, avec un discours et des méthodes empreints de méfiance et d’hostilité envers ses concitoyens, les gouvernements de plusieurs États ont communiqué avec plus de clarté et de considération.

Dans l’immédiat, des moyens supplémentaires doivent être dégagés pour mettre en œuvre des mesures d’urgence minimales pour les plus pauvres. L’accès à la nourriture et aux revenus va dépendre du bon fonctionnement du Système de distribution publique (PDS) qui est soumis en cette période « à un stress énorme ». Ce dernier « ne fonctionne en effet pas dans le vide et dépend du reste de l’économie pour maintenir la nourriture en mouvement. Pour que la nourriture puisse circuler, il faut des transports, des communications, des pièces de rechange, une administration, etc. » (Drèze, 2020) Si le lock-out dure et que le PDS venait à s’effondrer dans certaines régions, les conséquences humaines seraient dramatiques.

Des mesures de protection pour éviter une telle catastrophe sont à portée de main, mais exigent que des fonds publics importants soient consentis, que les énormes stocks de nourriture – 60 millions de tonnes de riz et de blé – de la Food Corporation of India soient libérés, et que des centres de distribution alimentaire se mettent en place, sans qu’aucune carte de rationnement ou autre document ne soit exigé.
Mais, à ce jour, l’Inde ne dispose que d’un plan d’urgence dérisoire d’aide aux plus démunis – moins d’1% du Produit national brut. Aucune aide supplémentaire ne semble, non plus, avoir été octroyée par Delhi aux États pour lutter contre l’épidémie. Et le gouvernement s’obstine à retenir les stocks alimentaires pour des raisons comptables et de déficit budgétaire, alors que pointe la menace d’une famine massive.

Un « marche ou crève »

Ce mardi 14 avril 2020, Narendra Modi a prévenu ses compatriotes que le confinement se prolongerait jusqu’au 3 mai. La nouvelle ne constitue pas une surprise, mais l’absence de politique et d’agenda en faveur des millions de pauvres [3], a de quoi scandaliser … sans pour autant surprendre. Leur survie, aujourd’hui comme hier, n’a jamais figuré parmi les priorités d’un gouvernement, adepte d’un darwinisme social à tout crin. C’est « la guerre » après tout ! « Dommages collatéraux » et « prix à payer » semblent être acceptables au prisme de la raison du plus fort.

Comme d’autres dirigeants à travers le monde, Narendra Modi ne semble que peu prendre en considération celles et ceux qui conjuguent, au quotidien, « crise » sociale et sanitaire ; celles et ceux que le confinement a laissés sans ressource. Sans complexe et pragmatique, sa stratégie consiste à placer la responsabilité de la lutte contre la pandémie sur les épaules des citoyen-ne-s plutôt que sur celles de l’État. « Marche ou crève… »

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