Édition du 26 mai 2020

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L’Iran, la Syrie et les jeux de pouvoir au Proche-Orient

Le « bloc de résistance » lutte pour sa vie,

L’artillerie turque attaque la Syrie à sa frontière. Des explosions démolissent des bâtiments à Alep, la plus grande ville syrienne. Leurs planchers s’affaissent les uns sur les autres, formant d’immenses sandwiches de ciment. Le pays ressemble à ce qu’était le Liban au cours de la guerre civile, victime d’une insupportable et toujours croissante violence qui ne donne pas de signes de victoire à court terme.

(Tiré de counterpunch.org ), 8 octobre 2012,

Traduction, Alexandra Cyr

En Iran, l’allié le plus important de la Syrie dans la région, les sanctions sur les exportations de pétrole et sur les transactions de la banque centrale, paralysent l’économie. Le bazar de Théréan a fermé après les manifestations d’opposition à la dévaluation de 40% du rial la semaine dernière. Les manifestantEs se sont regroupéEs devant la banque centrale après avoir compris qu’ils ne pourraient plus échanger leurs rials contre des dollars. La colère populaire est à son plus haut niveau depuis les élections réputées truquées de 2009.

Est-ce que cela va changer quelque chose dans la distribution du pouvoir dans la région ? L’Iran et la Syrie étaient, au cours des dix dernières années, les piliers de ce qu’on appelait le « bloc de résistance ». Il soutenait les PalestinienNEs face aux dirigeantEs coaliséEs par les États-Unis dont les pays s’étaient installés dans une alliance tacite avec Israël. L’axe anti-américain a connu son maximum d’influence entre 2006 et 2010 après l’échec de l’invasion américaine de l’Irak du début des années quatre vingt dix et les bombardements israéliens au Liban et sur la bande de Gaza.

Au début, il a semblé que les pays du Golfe persique favorisaient ce « bloc de résistance ». Sans que ni la Syrie ni l’Iran n’aient eu à lever le petit doigt, les présidents Mubark et Ben Ali ont été renversés par leurs populations en Égypte et en Tunisie. Bashar al-Assad semblait confiant, au début de 2011, que son opposition aux États-Unis, aux atrocités dans le monde arabe et à Israël, le protégerait contre la vague révolutionnaire.

Dix-huit mois plus tard, c’est ce « bloc de résistance » qui lutte pour sa vie. La Turquie devient de plus en plus menaçante pour la Syrie et réclame impatiemment des mesures d’intervention de la part des Américains. Il se peut bien, qu’après les élections, les États-Unis décident qu’il est de leur propre intérêt de répondre positivement aux demandes turques et donnent plus d’appui militaire à l’opposition syrienne. Leur analyse pourrait aussi les amener à penser qu’une guerre civile indécise et prolongée en Syrie, au cours de laquelle le pouvoir central est en décomposition, ouvre la voie à Al Quaïda et à l’Iran. L’assassinat de l’ambassadeur Stevens à Bengazi en Lybie, il y a un mois, est un exemple des mauvaises surprises que peut provoquer une vacance du pouvoir.

Le résultat idéal du point de vue américain, serait de chercher à organiser un coup d’État militaire contre le gouvernement syrien. Zilmay Khalilzad, ancien ambassadeur en Irak et en Afghanistan, a récemment écrit dans la revue Foreign Policy, que les États-Unis devraient faire le nécessaire pour « renforcer les modéréEs de l’opposition syrienne et ainsi changer le pouvoir de mains, en leur fournissant des armes et d’autres moyens d’attaques, en encourageant un coup d’État qui mènerait à un partage du pouvoir et en ‘remerciant’ la Russie pour son éventuelle collaboration ».

En devenant le principal fournisseur d’armes de l’opposition, les États-Unis pourraient avoir plus d’influence sur les rebelles pour qu’ils aient le courage et la volonté de préparer un gouvernement où le pouvoir serait partagé. M. Khalilzad pense que de telles prises de position pourraient préparer le terrain pour une conférence de paix semblable à celle de Taëf en Arabie Saoudite qui a mis fin aux quinze ans de guerre civile libanaise. C’est aussi ce que les AméricainEs auraient voulu qu’il arrive en Irak après 1991.

Plus d’implication militaire directe en Syrie pourrait être dangereux pour les États-Unis. Ils pourraient être absorbés dans le conflit, mais fournir du support aux rebelles à partir de l’Arabie Saoudite et des autres monarchies sunnites du Golfe pourrait être encore plus risqué. Les armes et l’argent dispensés pourraient vraisemblablement tomber dans les mains de groupes sunnites extrémistes en Syrie comme cela est arrivé quand les services de renseignements militaires pakistanais servaient de canal à l’aide américaine aux Moujahidines afghans dans les années quatre-vingt.

Au lieu d’une bataille pour en finir, alors que la fin ne serait pas à court terme, une conférence de paix, avec l’implication de tous les acteurs dans le conflit, est probablement la seule façon de mettre fin à cette guerre syrienne. Mais c’est probablement un contrat à long terme également tant la haine et la peur sont profondes dans l’un et l’autre camp ce qui ne leur permet pas d’entrevoir de victoire. Le plan de M. Annan à fait long feu parce les deux camps n’étaient prêts à en endosser que les parties qui les favorisaient.

En quoi les vues de l’Iran sont-elles dommageables pour sa position au Proche-Orient ? Les politiques iraniennes sont habituellement un mélange de précautions pratiques et de langage direct qui est souvent présenté au monde extérieur par le président Ahmadinejad. Dans ses batailles avec les Américains en Irak après 2003, l’Iran était réaliste mais en a trop fait. Les sanctions le mettent sous pression en ce moment, mais ça n’a rien à voir avec la situation qui prévalait au cours de la guerre contre l’Irak de 1980 à 1988. On entendait récemment une blague de la part des Iraniens qui se demandaient quelle intervention divine pouvait expliquer que les États-Unis se soient débarrassés des leurs deux principaux ennemis, les Talibans et Saddam Hussein, par des guerres qui ont été plus bénéfiques à l’Iran qu’à eux-mêmes.

Il semble bien que les sanctions sur les exportations de pétrole et les transactions de la banque nationale aient pris les IranienNes par surprise. Les revenus pétroliers ont baissés et le coût des aliments, des loyers et des transports ont augmenté. Ces dernières années, les IranienNEs voyageaient de plus en plus à l’étranger mais la baisse du rial de la semaine dernière et l’impossibilité de les vendre pour des dollars les a arrêtéEs. Pas surprenant qu’ils et elles soient en colère.

Mais les ennemiEs du régime iranien ne devraient pas se réjouir trop vite. Un journaliste de Téhéran, sympathique à l’opposition m’a déclaré : « le problème c’est que l’image de ce qui arrive dans le pays en ce moment est largement celle que donnent les IranienNEs en exil. C’est souvent plus l’effet de leurs désirs que la réalité. Le régime est bien plus profondément enraciné que ceux du monde arabe qui ont été renversés ou qui se battent pour leur survie. Le bloc autour de l’Iran dans la région, est peut-être faible mais il n’est pas en état de désintégration ».

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