Édition du 10 mars 2026

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Québec

Les contradictions de Québec solidaire : la désorientation d'un parti qui ne défend pas sa stratégie de lutte pour l'indépendance du Québec

Face à la montée d’un Parti québécois qui se drape dans les oripeaux de l’indépendance tout en trahissant les fondements d’une authentique libération nationale, Québec solidaire révèle ses difficultés à défendre de façon offensive sa stratégie de lutte pour l’indépendance du Québec. Les discours de Sol Zanetti et Ruba Ghazal sur la participation au camp du OUI ne peuvent masquer les faiblesses stratégiques profondes d’un parti qui se contente d’une critique superficielle du Parti québécois et qui doit expliquer que le camp du OUI que QS veut construire sera celui d’un référendum portant sur un projet de société (une constitution) élaboré par une démarche radicalement démocratique, concrétisée par la mise en marche d’une constituante.

Un argumentaire insuffisant sur l’indépendance

Lors de son point de presse du 25 février dernier, Ruba Ghazal a défendu la position indépendantiste de QS en insistant sur la nécessité d’une large consultation populaire et d’une assemblée constituante. Elle a reconnu les craintes de la population, particulièrement dans un contexte de crise du logement et d’appauvrissement. Mais là où son discours révèle ses limites, c’est dans son incapacité à affirmer clairement que l’indépendance n’est pas qu’un processus institutionnel : c’est un projet de société plus égalitaire et plus écologiste. C’est précisément ce caractère transformateur qui peut rallier une majorité populaire à l’indépendance, et QS doit le dire haut et fort.

Quant à la question d’un éventuel référendum tenu par le PQ, la réponse de Ghazal — que QS « sera dans la barque d’un Québec indépendant » — est révélatrice d’un flou stratégique. Être pour l’indépendance, ce n’est aucunement assumer la stratégie référendaire du PQ. Car le bilan du PQ au pouvoir a systématiquement étouffé la force mobilisatrice nécessaire à la réalisation d’un projet de libération nationale : déficit zéro de Bouchard et Parizeau, fermetures d’hôpitaux et élimination de 1 200 postes d’infirmières, restrictions de Pauline Marois ciblant l’aide sociale, le transport adapté et le logement. La crise environnementale et sanitaire nous confronte aujourd’hui à une réalité incontournable : nous ne pouvons plus laisser la classe capitaliste dicter l’avenir de nos sociétés.

Le PQ vide l’indépendance de son contenu émancipateur

C’est cette faiblesse fondamentale du PQ — son refus de lier indépendance et transformation sociale — que QS doit critiquer ouvertement et sans détour. Alors que QS proclame vouloir un pays « enraciné dans les luttes sociales, écologiques, féministes, syndicales, antiracistes et autochtones », le PQ de Paul St-Pierre Plamondon dissocie méthodiquement l’indépendance de toute émancipation collective. Sol Zanetti lui-même le reconnaît implicitement lorsqu’il affirme que « le camp du Oui va être diversifié » — sans jamais préciser quels intérêts sociaux portent les différentes composantes de ce camp, et si cette diversité tend à unir ou à neutraliser les forces populaires pour l’indépendance.

Cette abdication est d’autant plus grave que le PQ courtise ouvertement une alliance avec la droite nationaliste et conservatrice, qui voit dans l’indépendance l’occasion d’enrichir les plus riches et d’imposer un programme néolibéral sous couvert de souveraineté nationale. Face à cette dérive, QS se limite à des protestations morales sur l’« inclusion », sans jamais articuler une critique systématique du projet de société capitaliste que représente le PQ.

La question migratoire : approfondir la critique du nationalisme divisif du Parti québécois

QS critique le « nationalisme divisif » du PQ et sa fermeture à la diversité culturelle. Ruba Ghazal craint avec justesse qu’avec le PQ, le camp du Oui devienne « un camp qui exclut ». Mais ces critiques n’attaquent jamais les racines structurelles du nationalisme identitaire et conservateur péquiste. Au lieu de démontrer comment le capitalisme québécois utilise la division entre travailleurs et travailleuses immigrés et natifs pour maintenir sa domination, QS s’en tient à des appels abstraits à l’« inclusion ». L’immigration internationale doit être présentée comme un phénomène incontournable à notre époque de chaos et de crise climatique.

Cette approche qui reconnaît la réalité actuelle de l’immigration permettra de construire une véritable alliance de classe entre toutes les travailleuses et tous les travailleurs du Québec, quelle que soit leur origine. La rupture avec la logique des quotas, avec la fumeuse notion des « capacités d’accueil » et avec une conception utilitariste de la politique migratoire permettrait à QS de présenter l’indépendance comme une société d’élargissement des droits pour les personnes migrantes. La lutte contre l’abolition du Programme de l’expérience québécoise le démontre : un Québec défendant la liberté de circulation et d’installation ouvrirait la possibilité d’un ralliement populaire majeur à l’indépendance. Les discours de PSPP, qui attribue aux personnes migrantes les problèmes de logement, d’accès aux services publics et la montée de l’itinérance sont irresponsables et nuisent à la défense de l’indépendance du Québec.

La constituante : l’outil central de la mobilisation populaire

QS refuse toujours de critiquer ouvertement la stratégie référendaire du PQ — cette illusion qu’un simple référendum, dans le cadre d’une seule campagne électorale, pourrait suffire à réaliser l’indépendance. Que signifie l’affirmation de Zanetti qu’« il va y avoir plusieurs autobus du OUI », sinon que la multiplication des véhicules compenserait l’absence de direction claire ? Il est temps de mettre fin à l’ambiguïté entre un OUI issu d’une assemblée constituante sur la constitution d’un Québec indépendant et un OUI à un référendum péquiste dont la question est élaborée en vase clos.

Pour s’imposer comme le véritable champion de l’indépendance, QS doit affirmer sans équivoque que la démarche du PQ exclut la majorité populaire du processus. Le PQ écarte complètement l’idée d’une constituante comme élément central de la lutte pour l’indépendance. Il lui préfère un processus vertical et technocratique — une « constitution provisoire » élaborée en cercle fermé, un référendum déclenché au « moment propice » par la direction du parti, ou indéfiniment reporté comme ce fut le cas pendant des décennies. Paul St-Pierre Plamondon parle d’être « intelligent », « responsable » et « raisonnable » : autant de codes pour dire qu’il attendra passivement que les conditions se réunissent d’elles-mêmes.

QS, qui se veut le parti de la démocratie participative, doit l’affirmer clairement : une assemblée constituante n’est pas un exercice technique. C’est le processus par lequel un peuple se constitue comme sujet politique, élabore collectivement son projet de société, et construit, dans ce mouvement même, la majorité indépendantiste. Ce processus pourrait s’enclencher dès l’élection d’une majorité de députés indépendantistes, par une loi à l’Assemblée nationale, et déboucher sur un référendum gagnant. C’est par la lutte, par la mobilisation, par la constituante elle-même que se forge cette majorité — non par l’attentisme.

Les OUI Québec : le degré zéro de la stratégie

Les OUI Québec, qui prétendent incarner la société civile indépendantiste, sont devenus un instrument pour « mousser une indépendance sans contenu ». Depuis l’abandon de la constituante de leurs plans d’action, ils se limitent à des initiatives communicationnelles déconnectées des organisations populaires de base. Aucune mobilisation réelle, aucune construction d’un rapport de force.

QS doit se donner comme objectif la construction d’un véritable front de lutte pour une constituante : un front qui rassemble syndicats, organisations étudiantes, groupes écologistes, féministes et populaires autour d’une démarche radicalement démocratique. Sa campagne « Nouveau Québec », aussi sympathique soit-elle, ne constitue pas ce front : des rencontres citoyennes et des affiches ne remplacent pas l’organisation de la base populaire pour imposer une assemblée constituante.

L’aveuglement sur la dimension anti-impérialiste de l’indépendance

La lutte pour l’indépendance du Québec s’inscrit historiquement dans le contexte de l’oppression nationale par l’État capitaliste canadien et dans la continuité de l’élimination des droits des peuples autochtones et de leur expropriation territoriale. Réduire l’indépendance au simple rapatriement de pouvoirs, c’est accepter de reproduire les mêmes schèmes que le capitalisme canadien, mais sous contrôle québécois — c’est précisément ce que proposent le PQ et le Bloc québécois. La récente déclaration du député bloquiste Patrick Bonin, réclamant une part plus grande des contrats militaires pour le Québec en est la démonstration.

QS doit faire une critique systématique de la volonté du PQ d’intégrer un Québec indépendant dans l’OTAN. Prétendre lutter pour la libération nationale tout en gardant le silence sur un projet d’indépendance néocoloniale arrimée à l’impérialisme américain est une contradiction insurmontable. Le rejet, au dernier congrès, de la proposition visant à affirmer explicitement qu’un Québec indépendant ne ferait pas partie de l’OTAN n’a pas préparé QS à affronter cette question pourtant centrale.

L’indépendance du Québec n’est pas qu’une affaire québécoise : c’est un coup porté à l’édifice impérialiste canadien dans son ensemble. Elle exige une politique d’alliance avec le mouvement ouvrier du Canada anglais et avec les nations autochtones de tout le Canada — des alliés naturels qui n’ont aucun intérêt objectif à défendre un État anti-écologiste, guerrier et anti-populaire. On ne construit pas une alliance anti-impérialiste authentique en refusant de reconnaître le caractère colonial de l’État canadien et la nécessité d’une lutte commune contre celui-ci.

Conclusion : QS doit défendre l’implication du peuple dans la lutte pour l’indépendance

En refusant de critiquer radicalement le PQ, en acceptant son cadre stratégique d’un référendum élaboré par un gouvernement dont la méthode a démontré son échec en 1980 et en 1995, QS se prive de se présenter comme une alternative crédible. L’assemblée constituante et la mobilisation populaire dans la définition d’un projet de société indépendantiste constituent cette alternative — QS doit l’assumer pleinement.

Le Parti québécois est dirigé par des élites nationalistes et technocratiques qui aspirent à gérer leur propre État, intégré à l’empire américain, construit sur une logique identitaire qui exclut de son projet les personnes immigrantes et les Premières Nations. Face à ce projet qui ne s’inscrit pas dans une véritable logique de libération nationale, QS a une responsabilité historique : construire un mouvement indépendantiste de masse, ancré dans les luttes populaires, porteur d’une transformation sociale radicale, articulé autour d’une assemblée constituante démocratique et d’alliances anti-impérialistes continentales.

L’heure n’est pas aux compromis avec le PQ. L’heure est à la construction d’un mouvement indépendantiste militant qui lie indissolublement libération nationale et émancipation sociale, qui mobilise le peuple travailleur dans toute sa diversité, qui reconnaît les exigences de l’indépendance face à la crise climatique et au patriarcat, qui forge des alliances anti-impérialistes — et qui ose affronter l’État canadien et l’empire américain.

Les militantes et militants de QS, comme l’ensemble du mouvement indépendantiste de gauche, doivent tirer les leçons des échecs du PQ et présenter au peuple québécois, dans toutes ses composantes, une véritable stratégie de libération nationale et sociale. Car l’indépendance implique des ruptures majeures : rupture avec l’État fédéral, rupture avec la classe dominante québécoise qui s’est accommodée, dans sa majorité, de cet État et a participé à l’expropriation du peuple de son droit à décider librement de son avenir.

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Bernard Rioux

Militant socialiste depuis le début des années 70, il a été impliqué dans le processus d’unification de la gauche politique. Il a participé à la fondation du Parti de la démocratie socialiste et à celle de l’Union des Forces progressistes. Militant de Québec solidaire, il participe au collectif de Gauche socialiste où il a été longtemps responsable de son site, lagauche.com (maintenant la gauche.ca). Il est un membre fondateur de Presse-toi à gauche.

André Frappier

Militant impliqué dans la solidarité avec le peuple Chilien contre le coup d’état de 1973, son parcours syndical au STTP et à la FTQ durant 35 ans a été marqué par la nécessaire solidarité internationale. Il est impliqué dans la gauche québécoise et canadienne et milite au sein de Québec solidaire depuis sa création. Co-auteur du Printemps des carrés rouges pubié en 2013, il fait partie du comité de rédaction de Presse-toi à gauche et signe une chronique dans la revue Canadian Dimension.

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