D’une marginalité organisée à une force électorale réelle
Quand Duhaime remporte la chefferie avec 95 % des voix en avril 2021, il hérite d’un parti qui reste marginal sur la scène électorale : 1 % dans les sondages, 200 dollars dans le compte de banque, à peine trois ou quatre cents membres. Quatre ans plus tard, il dirige une formation qui revendique 63 000 membres, des millions dans ses coffres et 15 % dans les intentions de vote. La transformation est spectaculaire.
En 2018, le PCQ avait récolté un misérable 1,46 % des suffrages. Aux élections du 3 octobre 2022, après dix-huit mois d’agitation autour des mesures sanitaires, de la liberté individuelle et du pouvoir d’achat, le parti engrange 530 786 voix, soit 12,9 % de l’électorat — rivalisant avec le Parti québécois (14,6 %), Québec solidaire (15,4 %) et le Parti libéral (14,3 %). Sans siège à l’Assemblée nationale à cause du mode de scrutin uninominal à un tour — ce mode de scrutin que la gauche réclame depuis longtemps de réformer précisément parce qu’il fausse la représentation —, mais avec une présence réelle dans l’électorat.
La concentration géographique du vote conservateur est révélatrice de sa nature sociale. Les appuis les plus solides se trouvent dans la région de Québec, en Chaudière-Appalaches et dans certaines circonscriptions rurales ou semi-urbaines. Dans Arthabaska, lors de la partielle d’août 2025, le parti passe de 25 % à 41 % d’appuis déclarés. À Chicoutimi, il est parvenu à occuper le deuxième rang, juste après le PQ de PSPP en obtenant plus de 26 % des suffrages. C’est la carte du Québec des automobilistes des banlieues, des travailleurs et travailleuses inorganisés des régions éloignées, de ceux que l’inflation a appauvris et que les discours technocratiques sur la transition écologique ont aliénés. C’est une colère réelle, instrumentalisée par une droite habile.
L’agenda économique : le vieux rêve néolibéral avec un accent québécois
Sur le plan économique, le programme du PCQ ne surprend personne qui a suivi les aventures de l’ADQ de Mario Dumont — dont Duhaime a été conseiller. Il s’agit de la même recette : baisser les impôts des particuliers et des entreprises, réduire la taille de l’État, privatiser les services publics, affaiblir les contre-pouvoirs syndicaux et laisser le « marché » décider.
La réduction du nombre de fonctionnaires, la simplification des procédures d’embauche de travailleurs et travailleuses étrangers pour satisfaire les employeurs, la liquidation du Fonds de développement économique, la suppression du marché du carbone et du Fonds vert : tout cela dessine un État qui se retire, laissant les classes ouvrières et populaires face aux forces du marché.
Pour le secteur de la santé, le PCQ ne cache pas ses ambitions. Dès le congrès de novembre 2021, les membres votent pour instaurer une assurance maladie privée, financer les hôpitaux selon le nombre de patients traités afin de créer de la compétition entre les établissements, et étendre le recours au secteur privé.
L’écologie comme ennemi : le parti des combustibles fossiles
Si le PCQ se distingue des autres partis québécois sur un point, c’est bien là : c’est le seul parti de l’Assemblée nationale - ou qui vise à y entrer - qui assume pleinement son hostilité aux politiques climatiques. Et cette position n’est pas accidentelle — elle est constitutive de son identité.
Le Parti conservateur de Duhaime veut exploiter le gaz de schiste dans les basses-terres du Saint-Laurent, relancer GNL Québec, explorer le pétrole en Gaspésie, dans le golfe du Saint-Laurent, et ne « fermer la porte à rien » concernant l’île d’Anticosti. Il s’oppose à l’objectif d’interdire la vente de véhicules à essence neufs en 2035 —« mon char, mon choix »—, au marché du carbone, à la taxe carbone, et globalement à toute mesure qui contraindrait les émissions de gaz à effet de serre au nom d’une liberté de consommer que seuls les plus aisés peuvent se permettre pleinement.
Au congrès de janvier 2026, les militant·es vont encore plus loin : ils battent une proposition qui aurait redirigé une partie des revenus de l’exploitation gazière vers l’environnement, qu’une candidate qualifie de « culpabilité verte ». C’est une posture climatosceptique à peine voilée. Et ce n’est pas sans rappeler les propos d’un membre du congrès de 2021 qui avait soutenu que les changements climatiques étaient « complètement faux ». Duhaime ne l’a pas repris, mais le courant continue de circuler dans les veines du parti.
La question nationale : l’autonomisme comme paravent fédéraliste
Sur la question de l’indépendance du Québec, le PCQ est clair : non au référendum, non à la souveraineté, oui à l’autonomisme dans le cadre canadien. Duhaime défend un Québec qui négocie mieux sa place dans la fédération, qui récupère des pouvoirs, mais qui demeure résolument dans le giron d’Ottawa.
Cette position n’est pas neutre. Un Québec souverain aurait pleine maîtrise de sa politique sociale, de son immigration, de ses ressources naturelles, de sa politique étrangère. Le cadre fédéral impose des contraintes structurelles à tout projet de transformation sociale progressiste. L’autonomisme que prône Duhaime, c’est la promesse de mieux gérer l’existant sans jamais le remettre en question fondamentalement. C’est un conservatisme constitutionnel qui correspond parfaitement à son conservatisme économique.
Au congrès de novembre 2023, un militant a proposé un amendement évoquant l’indépendance comme recours ultime si Ottawa ne respectait pas les demandes du Québec. Il a été battu. Le signal est limpide : le PCQ choisit le Canada.
Sur les questions sociales, l’ambiguïté est stratégique. En matière de droits reproductifs, le parti évite l’affrontement frontal tout en tolérant des courants hostiles à l’autonomie des femmes, maintenant ainsi une porte entrouverte à de possibles reculs. Sur l’immigration, le discours se construit autour de la peur — frontières, intégration, « capacité d’accueil » — et détourne l’attention des véritables causes de la précarité : austérité, exploitation du travail, sous-financement des services publics. Quant à la question nationale, l’autonomisme revendiqué sert de paravent à un fédéralisme assumé : refus de l’indépendance, refus du référendum, acceptation d’un cadre canadien qui limite toute transformation sociale ambitieuse.
La question du droit à l’avortement : l’ambiguïté calculée
Sur le droit à l’avortement, Duhaime personnellement se réclame d’un libertarisme qui, en principe, devrait le rendre favorable à l’autonomie corporelle des femmes. Mais le parti qu’il dirige est traversé de courants différents. Le site Campagne Québec-Vie,
organisation ouvertement anti-avortement, décrit avec soin les candidats du PCQ qui seraient « pro-vie » et « pro-famille », et appelle à voter pour eux au cas par cas. L’organisation note avec satisfaction que le programme du PCQ contient des propositions favorables à la natalité et à la « primauté parentale », sans engagement clair en faveur du droit à l’avortement. Cette ambiguïté n’est pas anodine : elle permet au parti de capter à la fois les libertariens et une frange plus conservatrice socialement, sans froisser ni les uns ni les autres. C’est une posture électoraliste qui laisse la porte ouverte à des reculs sur les droits reproductifs si la composition d’un gouvernement l’exigeait.
Les axes de la riposte : organiser la contre-offensive
La progression du Parti conservateur du Québec d’Éric Duhaime ne peut être combattue par de simples dénonciations morales. Elle exige une riposte politique structurée, ancrée dans les réalités sociales et assumée sur le terrain de la lutte de classes.
1. Reprendre le terrain du coût de la vie
La colère qui traverse les régions, les banlieues et les quartiers populaires n’a rien d’irrationnel. Inflation, loyers abusifs, salaires stagnants, services publics fragilisés : cette colère est légitime. Si la droite la capte, c’est parce qu’elle occupe le vide laissé par l’absence d’un projet offensif à gauche. Il faut opposer au PCQ un programme clair : gel des loyers, hausse substantielle du salaire minimum, fiscalité réellement progressive, investissements massifs dans les services publics.
Les baisses d’impôt promises par la droite ne profitent ni aux plus pauvres ni aux travailleurs précaires. Elles favorisent les revenus plus élevés et affaiblissent délibérément les finances publiques pour justifier ensuite des compressions. C’est une stratégie éprouvée : réduire l’État pour ouvrir la voie au privé.
2. Défendre sans compromis les services publics
Chaque avancée du privé affaiblit le commun. Une clinique privée qui ouvre, c’est un réseau public qui est affaibli. Une école privée subventionnée, c’est une école publique appauvrie. Le Parti conservateur du Québec présente la privatisation comme une solution d’efficacité. L’expérience internationale démontre le contraire : les systèmes à deux vitesses aggravent les inégalités, enrichissent les investisseurs et détériorent les conditions de travail. Le mouvement syndical, communautaire et la gauche politique doivent mener une bataille idéologique et pratique pour réaffirmer que la santé et l’éducation sont des droits, pas des marchés.
3. Porter une écologie de justice sociale et de rupture anticapitaliste
La critique populaire du marché du carbone ne doit pas être abandonnée à la droite. Oui, les travailleuses et travailleurs paient à la pompe pendant que les grandes industries négocient des exemptions. Mais la solution est plutôt de faire à la lutte aux changements climatiques, à la protection de l’environnement et de la biodiversité un priorité.
Il faut que cette lutte permette de créer des emplois, grâce au développement du transport collectif en région, au développement de chantiers publics favorisant l’utilisation des énergies et fasse payer les véritables responsables : multinationales extractives, industries lourdes, grands pollueurs. L’écologie qui se contente de situer son action qu’au niveau des comportements individuels ne convaincra jamais ; l’écologie visant une transformation sociale, une transition juste et la planification démocratique de l’économie, oui.
Les promesses d’Éric Duhaime d’exporter davantage de gaz en Europe sous prétexte de remplacer le charbon relèvent du mirage. La lutte au dérèglement climatique ne peut se contenter d’utiliser les mécanismes du marché.
4. Élargir la démocratie économique
Face aux projets d’affaiblissement syndical et de réduction de la fonction publique, le mouvement syndical et les différents mouvements sociaux doivent renforcer leurs alliances sociales et politiques. Il faut aller plus loin et revendiquer une véritable démocratie économique : droit de regard des travailleurs et des travailleuses sur les décisions stratégiques, contrôle public des secteurs clés et planification écologique. La liberté du marché pour quelques-uns signifie la précarité pour la majorité.
5. Articuler la question nationale à l’émanciation sociale
L’indépendance ne peut être dissociée de l’émancipation sociale. Elle n’est pas un symbole abstrait, mais un levier pour rompre avec les contraintes d’un fédéralisme canadien structuré au service des grandes puissances économiques.
Face à un Parti conservateur qui choisit l’alignement sur Ottawa et le capital, la gauche indépendantiste doit proposer un projet national ancré dans la justice sociale, la transition écologique et la démocratisation des institutions. La souveraineté populaire n’a de sens que si elle transforme les rapports de pouvoir.
Le Parti conservateur du Québec n’est pas un phénomène marginal. Il dispose de ressources, d’une stratégie de communication et d’une cohérence idéologique : réduire l’impôt des plus favorisés, fragiliser l’État social, nier la crise climatique et défendre l’exploitation des hydrocarbures. La liberté d’exploiter les travailleurs, les travailleuses et la nature est au cœur de son programme.
La riposte consiste à organiser la colère populaire autour d’un projet clair : redistribution des richesses, défense des biens communs, transition écologique planifiée et souveraineté démocratique de la société québécoise.
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