Cette réalité pourtant omniprésente laisse indifférent le gouvernement caquiste de François Legault, qui n’en traite jamais dans ses discours, mais met plutôt l’accent sur l’effort requis pour rétablir l’équilibre budgétaire, un thème usé qui revient périodiquement depuis quarante ans. On traverse en fait une crise du capitalisme, lequel se transforme en profondeur sur le plan de la réorganisation (restrictive) du marché de l’emploi et entraîne l’abaissement d’une partie importante de la classe moyenne. On assiste à un net recul des politiques redistributives d’inspiration keynésienne et l’hégémonie des politiques néolibérales se maintient. On est entrés pour de bon dans une nouvelle phase de l’économie capitaliste.
La multiplication des sans domicile fixe (SDF) et des sans-abris révèle une grave crise des revenus et par conséquent, de l’accessibilité au logement, cette crise du logement étant due, comme on sait, à la spéculation immobilière effrénée qui s’est accentuée depuis environ une douzaine d’années sous l’oeil complice de nos gouvernements. En particulier, le cabinet Legault n’a rien fait d’efficace pour contrer cette tendance, préférant la mettre sur le compte (ou entérinant implicitement ce discours) des « immigrants ». Mais vu sa complaisance envers les promoteurs immobiliers, elle se serait produite de toute façon, immigrants ou pas.
Une bonne partie de ce qu’on nomme par convention « la classe moyenne » est lourdement affectée par la crise économique. Le taux de chômage officiel est bas au Québec, mais vu l’inflation et la difficulté à se trouver un logement convenable à prix abordable, même des gens qui travaillent à temps plein et qui ne touchent qu’un salaire modeste ou bas en arrachent. Tout cela sans même parler de plusieurs retraités qui n’ont pas pu accumuler beaucoup de fonds faute d’une véritable carrière et qui doivent se contenter d’une maigre pension de vieillesse.
La pauvreté de la classe moyenne se voit moins que celle des marginaux, ses victimes ne quêtant pas au coin des rues, mais elles sont innombrables. Elles doivent couper dans diverses dépenses pourtant essentielles comme la nourriture et le vêtement pour payer le loyer afin qu’elles mêmes et leurs enfants aient un toit sur la tête. Les banques alimentaires sont débordées, elles ne fournissent plus à la demande. Certains de leurs permanents eux-mêmes n’arrivent plus à boucler leurs fins de mois.
Pendant ce temps, condos et appartements de luxe pullulent.
La pauvreté rampante se traduit par des inégalités sociales croissantes. Conduiront-elles à un pic avant de s’atténuer éventuellement ?
Comme tout régime économico-politique, le néolibéralisme connaît ses hauts et ses bas. Ses effets sont plus supportables à certains moments, plus difficile à endurer à d’autres.
Ce qu’on appelle la crise de la classe moyenne n’a pas débuté avec la pandémie de 2020, mais bien avant, en fait depuis la fin des années 1970 et surtout le début de la décennie suivante. Durant la récession majeure de 1982 -1985, près d’un million de Québécois et de Québécoises ont perdu leur emploi, en partie à cause des compressions budgétaires sauvages et non annoncées du cabinet Lévesque, seconde et dernière manière (1981-1985). Tout cela a provoqué l’effondrement d’une partie de la classe moyenne. L’emploi précaire (temporaire, à temps partiel, à contrat, ou à la pige) qui était jusque là plutôt marginal, a alors pris son envol au point d’occuper depuis une place importante sur le marché du travail. Avec diverses fluctuations, la crise de l’emploi s’est continuée, les directions des différents partis politiques s’étant rallié au néolibéralisme, même lorsqu’elles se réclamaient de la social-démocratie.
On a assisté à un phénomène qu’on pourrait qualifier d’auto-intoxication idéologique : leurs responsables ont presque toujours présenté les nouvelles formes d’organisation du travail comme allant de soi, inévitables et ont incité la population à accepter « l’austérité », au nom d’une croissance équilibrée à plus long terme. Les dépenses de l’État ont été qualifiées de gaspillage, et lutter contre la bureaucratie devint une priorité, car on la considérait comme inhibitrice de l’esprit d’initiative nécessaire à la réussite de l’entreprise privée. Le cas du Parti québécois est particulièrement éclairant là-dessus : il tenait un discours social-démocrate mais pratiquait pour l’essentiel des politiques néolibérales. L’État demeurait aussi lourd, mais sa vocation de protection sociale avait diminué. Même chose pour les libéraux fédéraux.
Que nous réserve l’avenir ? Difficile à dire, mais il se situera principalement dans la foulée des tendances lourdes actuelles, tout comme le keynésianisme a assez largement façonné les politiques sociales et économiques des années 1945-1975. À moins que les partis de gauche ne réinventent une forme nouvelle de keynésianisme. Encore faut-il qu’ils sortent de leur torpeur actuelle. Le NPD à Ottawa et Québec solidaire à Québec connaissent d’importantes difficultés. Le second est peut-être même en voie de disparition. Pourtant, un important espace politique s’ouvre pour la gauche, vu la droitisation des grands partis à vocation de pouvoir. Est-ce que les véritables partis sociaux-démocrates sauront en profiter ? Affaire à suivre...
Jean-François Delisle
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