Bien sûr, en régime capitaliste, la réponse la plus habituelle à cette question est que la personne qui paie est la propriétaire. Donc, le parti appartiendrait à ses membres et à ses donatrices. Depuis 2024, je ne fais plus de contributions annuelles, sans doute cela m’enlève-t-il de la légitimité pour me plaindre. Ou, au contraire, le fait de ne pas contribuer porte le message que je suis mécontente des orientations du parti. Je ne suis pas la seule. Je me suis retirée en périphérie et j’attends.
Je parle de la propriété du parti, mais véritablement, j’aimerais savoir à qui appartient la légitimité de la parole dans QS ? Pour bien des journalistes, une des personnes qui compte, c’est Renaud Poirier-St-Pierre. Comme dans un article de L’actualité paru la semaine dernière : « Renaud Poirier-St-Pierre, directeur de cabinet de Gabriel Nadeau-Dubois durant près de quatre ans, estime, lui aussi, que le modèle de QS a des limites. « Au sein du Comité de coordination national [sorte de conseil d’administration de QS], les porte-paroles n’ont qu’un vote chacun », souligne celui qui est maintenant directeur pour l’agence de communication TACT. » [1] Ainsi, même après avoir quitté son emploi et, apparemment, résisté à la culture du parti pendant tout ce temps, c’est à lui qu’on demande d’analyser ce qui ne fonctionne pas chez nous. L’existence du Comité de coordination national, de même que l’absence de chef n’est pas exactement une nouveauté, quiconque décidant de venir travailler ou militer dans QS devrait respecter la structure que les militantes se sont collectivement donnée. Poirier-St-Pierre était un des tenants de la « gauche pragmatique », il a participé à la tentative de changer les structures vers une formation politique plus traditionnelle. Cela a partiellement échoué. Inévitablement, son récit est celui qu’on privilégie dans les médias qui, semble-t-il, peinent toujours à comprendre que l’on veuille faire de la politique autrement après vingt ans d’existence de Québec solidaire.
De même, dans les pages du Devoir, Guillaume Boivin, celui-là, ancien président du syndicat des employées de QS, somme certaines militantes de la base de quitter ou de se rallier. Dans une publication de Meta en complément de sa lettre parue la semaine dernière, il affirme : « Pour le dire crûment : Christine Labrie ne peut faire du Christine Labrie en même temps que Haroun Bouazzi fait du Haroun Bouazzi et penser que le parti aura de la cohérence d’action nécessaire pour progresser. » Étrangement, le Conseil national (CN) du 21 février lui donne tort. D’un côté, on aura adopté l’exception dans Gouin, faisant montre d’un sens de la realpolitik qui devrait rendre les partisanes des urnes contentes ; de l’autre côté, on soutiendra la lutte contre les lois liberticides de la CAQ, comme le veulent plusieurs mouvements sociaux qui s’acheminent tranquillement, mais résolument vers une grève sociale. Cerise sur le sundae, une motion d’urgence pour soutenir Haroun Bouazzi, à nouveau dans la tourmente, a été votée par le Conseil national. Les militantes l’ayant soutenu lors de la dernière crise contre des parlementaires, qui voulaient le jeter sous l’autobus, sont surprises de ce changement de ton.
Revenons sur ce que dit, maladroitement, Boivin. Il faudrait, selon lui, se décider entre une approche pragmatique (et parlementaire) de collaboration avec les instances officielles, comme celle de l’Assemblée nationale, le temps d’arriver à se faire élire pour ne pas contredire l’opinion publique de manière frontale. L’ennui, c’est que je pense qu’il se trompe là aussi : personne ne sait ce qu’elle pense l’opinion publique, ou le peuple, ou la majorité silencieuse. Tout ce qu’on peut en connaitre est filtré par les agences de sondage, comme Léger, puis les empires médiatiques concentrés qui les publient, entre autres Quebecor. La version non filtrée, ce sont les mouvements sociaux. Qu’est-ce qu’ils disent en ce moment ? Ils sont fortement irrités des lois liberticides de la CAQ, les groupes communautaires ne veulent pas voir leur parole étouffée et les syndicats non plus.
Depuis deux ans, les militantes de la base ont subi une traversée du désert en marche forcée : démission d’Émilise, réforme des statuts, réécriture du programme et pseudo-consultation pour la plateforme, le tout pour normaliser le parti, le rendre professionnel, comme les autres, aux yeux des journalistes et de la population. Nous sommes pris dans cette vision même si plusieurs de ses artisanes ont quitté le navire ou sont sur le point de le faire. Nous avons donc un programme javellisé et récuré de ses éléments plus radicaux qui sera porté par le sauveur. Ce dernier ne pourra que redonner de l’envergure et la notoriété au parti : il connait la job, c’est un professionnel ! Enfin, c’est ce que laisse penser la prise de décision de cette exception dans Gouin. On se gardera d’être cynique et de penser que c’est un autre politicien opportuniste, qui, soit traverse la chambre des communes soit change de palier de gouvernement pour conserver sa job.
Les membres du Parti de la rue croient que l’on doit continuer à accepter le tiraillement et la contradiction au sein de QS. C’est le coût démocratique. Ainsi, on devrait plutôt se dire qu’il faut : défendre ses principes, délibérer, être dissident quand c’est nécessaire, critiquer, être transparent et, finalement, se rallier aux décisions prises en assemblée, même si elles nous mécontentent. Car, quelle est l’alternative ? Quitter le parti après y avoir investi toute cette énergie ? La gauche est mal en point, elle va avoir besoin de militantes.
En définitive, je pense que nous allons apprendre bientôt à qui appartient le parti : à ses électrices. Et quand je dis électrices, ce n’est pas un effet de style : notre électorat est porté davantage par des femmes que des hommes. Ce sont elles qui auront, en octobre, le pouvoir final d’approuver ou non cette nouvelle version de QS.


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