Édition du 24 février 2026

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Arts culture et société

Qatayef de Gaza

À quatorze ans, Khouloud a l’âge de faire Raman depuis déjà un an. L’an dernier, elle a essayé. Mais on jeûne mal sous les bombes. On attend l’iftar en comptant les explosions.

Cette année, le ciel se tient un peu mieux. Il reste des bruits, des manques, des silences lourds. Mais les bombes ne tombent plus chaque jour. Alors Khouloud a décidé. Elle fera Ramadan en entier cette année.

Son père lui conseille d’attendre. De reprendre des forces. D’attendre que la vie redevienne une vie. À Gaza, on manque de tout. D’eau, d’électricité, de travail. Lui n’a pas un sou. Pas même de quoi acheter des qatayef pour sa femme et sa fille qui ont survécu. Les bombes ont emporté deux autres filles.

Khouloud ne discute pas. Pour elle, Ramadan ne dépend pas d’une table pleine. C’est un exercice de l’âme. Elle veut jeûner pour elle. Pour devenir plus forte. Elle veut jeûner pour ses deux sœurs. Leur offrir chaque jour de faim comme une prière.

Le père la regarde. Il est fier. Il a peur aussi. Il ne dit rien. Il n’ose pas lui avouer qu’il tremble à l’idée de la perdre, elle aussi. On ne devrait pas craindre le jeûne de sa fille. On devrait craindre seulement qu’elle grandisse trop vite.

Khouloud n’est plus un enfant. Elle voit l’inquiétude de son père. Alors elle choisit l’arme qu’elle maîtrise le mieux pour le rassurer. L’humour.

«  Cela fait deux ans que nous faisons Ramadan tous les jours. Je suis prête. Ne t’inquiète pas, papa »

Il sourit. Elle veut le voir et l’entendre rire.

«  Et puis je dois surveiller ma ligne. Si je veux continuer à décrocher de bons rôles, je ne peux pas me laisser aller. Sinon on me donnera le rôle de la servante ».

Le père éclate de rire. Un rire franc. Un rire qui traverse les murs et les décombres.

« Très bien. Plus de qatayef alors. On attendra la fin du tournage » répond-il tout en riant.

Le mot tournage flotte dans la pièce. Comme si leur vie était un film trop long. Comme si la caméra allait enfin couper.

Dans un jour, c’est Ramadan, il n’y aura ni qatayef ni festin. Il y aura un peu de pain. Quelques dattes. De l’eau tiède. Et quelques mains qui se cherchent dans la pénombre.

Khouloud fermera les yeux avant la première gorgée. Elle pensera à ses sœurs. Elle pensera à demain.

À Gaza, on peut manquer de sucre. On peut manquer d’argent. On peut manquer de presque tout.

Mais tant qu’il reste un père pour rire et une fille pour jeûner avec fierté, il reste assez pour tenir jusqu’au prochain Ramadan.

Ramadan Karim

Mohamed Lotfi
17 Février 2026

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