Édition du 3 février 2026

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Arts culture et société

Saint ours !

Pendant que le monde continue de s’agiter autour d’un ballon ayant manqué son but, un enfant de cinq ans cherche encore son petit ours sous les décombres.

Dans ce bout de terre où se joue une fin du monde, le bruit des voix lointaines passe comme un vent sans chaleur. Au milieu de la poussière et des pierres d’un paysage apocalyptique, les mains de l’enfant fouillent.

Elles fouillent encore, s’arrêtent, reprennent, s’enfoncent, ressortent vides. Elles recommencent, cherchent encore, lentement.

Anis, son petit ours, lui avait été offert par son père pour ses deux ans. Aucune fin du monde ne se profilait alors. C’était un ours brun, doux, rassurant, charmant, toujours présent. Quelques jours après l’avoir accueilli, l’enfant ne savait toujours pas comment l’appeler. « Son nom devait être ce qu’il est », disait le père, « un Anis », un beau mot arabe pour dire un compagnon.

Dès lors, l’enfant se mit à crier le nom de son petit ours dans toute la maison, dans la rue, puis dans le quartier. Désormais, Anis n’appartenait qu’à lui. Le père ajouta qu’il ne fallait pas s’inquiéter, « Anis sera ton compagnon de route pour la vie, à toi seul ». Depuis ce jour, l’enfant et son compagnon ne se quittaient plus. Ils dormaient ensemble, mangeaient ensemble, jouaient ensemble. Ils couraient, tombaient, puis se relevaient ensemble.

Anis était devenu son ami et son confident. Un soir, la mère interdit à l’enfant de regarder un match de football à la télévision. Le père, lui, se montra plus indulgent. Pour elle, un enfant de deux ans ne deviendrait ni grand médecin, ni grand ingénieur, en veillant trop tard, même pour une finale de coupe d’Afrique. Ce soir-là, dans son lit, l’enfant pleura, serré contre Anis, et lui confia son chagrin. Anis, les yeux grands ouverts, sembla donner raison à la mère. Alors l’enfant le lança contre le mur, puis le reprit aussitôt dans ses bras, en murmurant des excuses. La douleur d’avoir blessé son compagnon de route dépassait désormais toute autre peine.

Exactement un jour avant ses trois ans, en ce jour noir du mois d’octobre, une boule de feu tomba du ciel. Elle coupa le temps en deux. Elle sépara ceux qui s’aimaient. La maison devint poussière, les cris devinrent silence. Le père disparut. La petite voisine aussi. Le vieillard d’en face aussi. Anis aussi. L’enfant ouvrit les yeux sur des bouts de corps, beaucoup de corps sans vie.

Pourquoi le sien et celui de sa mère avaient ils survécu ? Une question sans réponse. Il se la poserait, une fois grand. Pour l’instant, une seule urgence existait. Grandir vite pour retrouver Anis.

Pour distraire le petit, la maman fabriqua un nouveau jouet. Elle rassembla des chiffons trouvés sur les routes qu’elle traversait avec ce qu’il restait de la famille, des cousins, des voisins. Elle en fit une boule douce et légère. Un ballon que l’enfant frappait lorsque le ciel se permettait encore d’envoyer sa lumière. Le ballon de chiffons se hasardait parfois parmi les bouts de corps. La nuit venue, pour effacer de sa mémoire les corps sans vie, l’enfant serrait le ballon contre sa poitrine, et le sommeil arrivait.

À chaque réveil, les visages se modifiaient. Des amis d’hier s’effaçaient, d’autres apparaissaient, les noms se confondaient, le temps poursuivait sa course folle, et lui, grandissait. Dans cette vie de survie devenue son quotidien, il grandissait à vue d’œil. Mais rien n’effaça de sa mémoire son compagnon de route. Son regard mêlait une tristesse silencieuse à une espérance tenace.

Pour le consoler, sa mère, avec une voix fatiguée, lui racontait une histoire. Elle disait qu’Anis était parti dans le nord rendre visite à sa mère qui lui manquait. Elle disait qu’elle était gravement malade. Anis, petit ours bien élevé, voulait rendre un dernier hommage à celle qui l’avait mis au monde. La mère racontait aussi qu’une boule de feu était un véhicule spécialement conçu pour transporter les petits ours. Elle promettait à son enfant qu’Anis reviendrait un jour. Il aurait tardé à rentrer parce qu’il faisait le chemin à pied. « Tu sais, les boules de feu ne font que des allers simples vers le nord », disait-elle, le plus sérieusement du monde.

L’enfant écoutait sa mère avec l’air de celui qui croit encore. Il souriait lorsqu’elle transformait les boules de feu en véhicules conçus pour transporter les petits ours. Il souriait un peu moins lorsqu’elle associait les boules aux anges. D’après elle, ce sont des créatures célestes bannies du Paradis pour rébellion, converties en moyens de transport aériens pour racheter leurs fautes. Il leur arrivait parfois, précisait-elle, de confondre les petits ours et leurs maîtres, mais cela ne devrait plus se reproduire. Le temps de la confusion, insistait-elle, touchait à sa fin.

Mais l’enfant ne comprenait pas pourquoi sa mère lui répétait la même fable. Il voyait bien qu’elle se laissait gagner, doucement, par son imaginaire. Il ignorait, par ailleurs, que quelque chose, dans son ventre, grandissait, mais trop lentement. Un frère ou une sœur hésitait à venir au monde pour échapper à la confusion.

Un jour, l’enfant se réveilla sur les cris de sa mère. Au milieu d’une tente, il lui tenait les deux mains, de toutes ses forces, pour l’aider à se délivrer de la mort qui logeait dans son ventre. Quand la voisine arriva pour donner un coup de main, la mère souriait déjà. Elle recommença à raconter l’histoire des anges déchus. Puis le sommeil gagna ses yeux trop fatigués.

Lorsque la famille, ou ce qu’il en restait, revint au nord après deux ans de déroute, l’enfant ne reconnut pas son quartier. L’immeuble de sa maison s’était effondré. Il n’y avait plus de portes ni d’escaliers, seulement des murs et des plafonds brisés, éventrés. Des souvenirs écrasés.

À cinq ans, l’enfant agissait comme s’il en avait dix. Chaque matin, il partait à la recherche de son petit ours, comme son père, jadis, partait au travail. À son retour, il s’occupait de sa mère. Il lui apportait de l’eau et un peu de pain que la nouvelle voisine faisait de ses mains. Mais, dès qu’il le pouvait, il fouillait les décombres. Il soulevait les pierres légères, une à une. Il leur parlait à voix basse. Dès qu’un trou se dessinait entre deux pierres, de tout son être, il appelait Anis, avant d’y glisser son corps.

Le nord était devenu une montagne de ruines. Une montagne cachant tous les disparus du monde. Parmi eux, l’enfant en était certain, dormait encore son petit ours. Il s’était juré que, le jour où il poserait enfin la main sur lui, ils reprendraient la route ensemble pour aller loin, très loin. Loin des ballons de chiffons qui traînent parmi les bouts de corps.

Mohamed Lotfi
22 Janvier 2026

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