tiré de Révolution permanente
https://www.revolutionpermanente.fr/Jancovici-et-le-Shift-Project-un-plan-pour-sortir-de-la-crise-ecologique-vraiment
En juillet 2025, le think-tank écolo Shift Project a réussi à obtenir plus de 4,5 millions d’euros à la suite de sa campagne « Décarbonons la France ». L’influence du groupe, acteur incontournable de l’écologie institutionnelle, ne cesse de croître, particulièrement chez les ingénieurs et les scientifiques. L’association de bénévoles qui lui est affiliée, les Shifters, revendique aujourd’hui 30 000 membres. Son charismatique chef de proue, Jean-Marc Jancovici, défend dans les médias une écologie qui n’a pas peur d’annoncer, données à l’appui, des mesures drastiques ou la nécessité de la sobriété, gagnant par là une large sympathie chez celles et ceux qui se politisent sur les enjeux écologiques. Mais cette écologie représente-t-elle un plan à la hauteur pour sortir de la crise, ou au contraire l’impasse d’une nouvelle nuance de capitalisme vert ?
La montée en force du Shift
Dans la dernière décennie, le Shift Project est devenu un think-tank majeur dans l’écosystème de l’écologie politique institutionnelle. Ce groupe de réflexion, créé en 2010 par l’ingénieur polytechnicien et concepteur du bilan carbone [1] Jean-Marc Jancovici, se donne pour but d’« éclairer les choix politiques et industriels nécessaires à la transition énergétique », en s’appuyant sur différentes analyses et expertises scientifiques.
En pratique, le groupe et ses bénévoles ont pu proposer des amendements de loi [2] ou organiser des consultations à l’échelle nationale [3]. En outre, le groupe cherche à faire peser l’écologie dans les échéances électorales : occupation du terrain médiatique, évaluation des programmes, organisation de débats avec les candidats ou têtes de liste et publication de propositions portant sur la planification économique de l’économie française, le cœur de son programme politique.
Ce lobbying politique est assumé comme « l’outil » de prédilection de l’association. Elle avait agi en ce sens avec son Plan de transformation de l’économie française (PTEF), publié en 2022 à l’occasion des élections présidentielles avec pour but assumé de peser sur le programme des candidats. Dans cet ouvrage, chaque secteur de l’économie, comme l’industrie ou le transport, est passé au crible de l’analyse à laquelle sont associées des propositions de transformations. Parmi les recommandations, on peut citer pêle-mêle l’électrification du parc automobile, le décuplement du recyclage et la diminution de la production animale agricole.
De plus en plus implantée à l’échelle locale, l’association multiplie les conférences et interventions à destination du grand public ainsi que les consultations, et a récemment impulsé « un réseau d’agriculteurs sur la décarbonation ».
L’énergie contre la politique
Les bases politiques du Shift Project sont fondamentalement tributaires de son fondateur. Souvent associé un peu rapidement aux théories de la décroissance [4], Jancovici s’est fait connaître dans les années 2010 par ses considérations sur les liens entre énergie et économie. Soulignant l’étroite corrélation entre la croissance économique et la consommation énergétique, il en conclut que c’est en réalité l’énergie qui entraîne le développement économique. La lecture de l’économie ne devrait plus se faire à l’aide des paramètres habituels (PIB, flux monétaires et de marchandises) mais bien par la consommation énergétique. Jancovici écrivait ainsi, en 2022, que « l’économie compte en euros un flux de transformation que le physicien ou l’ingénieur comptent en joules (ou en kilowattheure) [5] ».
L’approche a le mérite de sortir d’une conception de l’écologie dans laquelle c’est l’efficience financière qui dicte sa loi. Ainsi, « le PTEF parle de tonnes, de watts, de personnes et de compétences. Mais il parle peu d’argent, et jamais comme d’une donnée d’entrée du problème posé : face à ce problème, l’épargne et la monnaie ne sont pas les facteurs limitants les plus sérieux [6] ». L’approche a parfois été comparée au « calcul en nature » élaboré par certaines traditions socialistes, selon lequel l’économie est abordée à travers l’enjeu de la répartition des flux d’énergie, matériels ou de personnes [7]. Mais à la différence de ces traditions socialistes, l’ambition du Shift est une rationalisation et une planification partielle du capitalisme complémentaire des logiques de marché [8].
Cette conception jouit d’une certaine popularité car elle permet de sortir du réductionnisme économique qui structure les politiques écologiques des États. Ce faisant, elle tombe dans un réductionnisme inverse. Là où les politiques écologiques institutionnelles ne voient que des dollars et des euros, le Shift voit des tonnes et des kilowattheures. Mais il est en grande partie aveugle aux rapports sociaux, et notamment d’exploitation et de domination qui résident quelque part entre les tonnes et les euros, et structurent le passage de l’un à l’autre [9]. Un réductionnisme qui va très loin : Jancovici s’amuse à soutenir que la fin de l’esclavage est le résultat de l’utilisation du pétrole ou encore que des avancées dans les droits des femmes auraient eu pour cause… les progrès techniques. Les luttes de libération ou encore les reconfigurations de l’exploitation dans le capitalisme sont ainsi sorties de l’analyse, quand les premières ne sont pas carrément insultées.
La précision technique de l’écologie du Shift tend à se faire au détriment de sa dimension politique. Ainsi, le cœur du problème écologique est identifié comme l’abondance énergétique qui soutient nos sociétés, mais la cause de cette orgie énergétique reste désincarnée. Le capitalisme, autrement dit le mode de production qui structure nos rapports à l’environnement, est considéré comme un cadre indépassable au sein duquel l’écologie doit évoluer. Dès lors, la réponse à la crise écologique et énergétique est essentiellement technique, en matière d’optimisation et de rationalisation du capitalisme plutôt que de bouleversement des rapports sociaux qui le structurent.
Planifier, oui mais pour qui ?
Cette « rationalisation » du problème écologique s’incarne dans la proposition de planification économique, cœur du Plan de transformation de l’économie française, avec pour but ultime d’atteindre une économie plus sobre et efficace. Il faut souligner l’intérêt de ce retour en force de la question de la planification de l’économie dans les débats contemporains de l’écologie [10]. Mais toutes les planifications ne se valent pas, loin s’en faut.
On l’a déjà évoqué, le Shift défend une plus grande intervention des pouvoirs publics dans la planification écologique, sans pour autant exclure les mécanismes de marché. De même, il se refuse à incorporer tout changement politique radical dans les différents scénarios de transition proposés, se bornant à inscrire ses analyses dans le cadre légal et institutionnel actuel.
D’une part, cette dernière hypothèse est plus que discutable. La militarisation en cours et la perte de vitesse de l’hégémonie américaine présagent une ère de convulsions politiques à l’échelle mondiale, si bien que les futurs effets sur nos économies et nos régimes politiques sont encore imprévisibles. S’il est par définition impossible de prédire avec précision les effets de ces tendances, toute projection écologique dans le futur devrait a minima prendre acte de l’entrée dans une période d’immense instabilité qui remet en cause toute hypothèse de transformation graduelle sur le temps long.
Surtout, en pratique, cette conception de la planification signifie que la transition écologique serait toujours aux mains des décisionnaires de l’économie, c’est-à-dire des entreprises et des pouvoirs publics. À ce propos, le Shift écrivait, dans le PTEF : « Le premier levier d’action consiste en un débat d’idées qui doit faire réémerger l’État comme un acteur légitime et même essentiel de la sphère commerciale, comme il l’a été dans les plus grandes réussites de développement dans le monde – mais avec cette fois un objectif de décarbonation et de résilience [11]. »
Cela présuppose que l’État est une institution neutre, alors même qu’il n’a jamais réellement amorcé la moindre hypothétique transition écologique. Pire, il entérine des propositions comme la loi Duplomb, et soutient inconditionnellement Total, quand il ne réprime pas les militants écologistes qualifiés « d’écoterroristes ». In fine, l’État français restera toujours l’allié des grandes entreprises de l’énergie ou des lobbys-fossoyeurs tels que la FNSEA.
Refusant de remettre en cause les intérêts privés des entreprises pour mettre en place la planification, le Shift préconise « de proposer des moyens permettant de faire en sorte que les investissements nécessaires à la transformation de l’économie soient perçus comme suffisamment rentables, et le risque comme suffisamment maîtrisé (compte tenu du rendement) [12] ». Si le réductionnisme économique est combattu dans l’analyse globale du think-tank, il réapparaît brusquement lorsqu’il est question de parler aux intérêts des entreprises.
Plutôt que de combattre ces intérêts, qui nous ont plongés dans le chaos de la crise écologique, à la faveur de décennies de mensonges des multinationales du pétrole, l’enjeu est de chercher à les concilier avec l’écologie : une contradiction dans les termes que se sont employés à dénoncer des théoriciens du marxisme écologique tels que Daniel Tanuro [13]. L’impératif d’accumulation illimitée du capital, reposant sur une exploitation tout aussi illimitée de la force de travail et de l’environnement, est inconciliable avec l’écologie, quand bien même le capital serait plus encadré ou planifié. En outre, il est permis de douter de l’efficacité d’un projet de planification qui ne remettrait pas en cause la propriété privée des grandes entreprises de l’énergie, des transports ou de l’agro-alimentaire, par exemple. Comme le souligne le philosophe Alexis Cukier, « l’option de l’État social écologique semble postuler qu’une décision étatique étant promulguée, sa mise en œuvre est acquise [14] ». Elle néglige ainsi totalement l’incroyable capacité des entreprises à se soustraire aux normes ou réglementations, mais également la dimension réelle et matérielle du travail tel qu’il est mené, au sein des entreprises, sous l’autorité patronale [15]. Pour le dire rapidement, une planification sans remise en question de la propriété privée des moyens de production [16] risque bien de ne pas planifier grand-chose.
Absence de remise en cause de la propriété privée des entreprises et du salariat, planification depuis un État gestionnaire garant des intérêts économiques du patronat justifiée par l’impératif écologique et la rationalité physique : on est en droit de questionner le caractère démocratique du projet du Shift. L’économiste décroissante Geneviève Azam a raison de souligner que ce plan est sans doute davantage un plan d’administration de la catastrophe que de sortie de la crise. Pour être réellement démocratique, tout projet de planification écologique de l’économie devrait reposer sur une démocratie des travailleurs et des classes populaires, organisée depuis la base des entreprises et des lieux de vie, où ils décideraient en assemblées, au plus près de leur réalité, des besoins de production, reconversions et rythmes de travail, avant de confronter leur vision à l’échelle locale, régionale et nationale voire internationale à des organes démocratiquement élus et chargés de centraliser les informations, les orientations défendues de part et d’autre, et de les confronter aux contraintes écologiques [17]. On l’a compris, cette démocratie a comme condition de possibilité l’expropriation et le contrôle collectif des moyens de production.
Ce genre d’orientations est bien sûr difficile à défendre lorsque, comme le Shift, on est en partie financé par des PDG de la tech ou des banques comme BNP Paribas, l’un des plus grands financeurs d’énergies fossiles en France, ou que l’on cherche à discuter de l’écologie comprise comme « cadre global qui n’est ni de gauche ni de droite » avec tout le monde, y compris les Républicains.
Un militarisme vert ?
Logiquement, ce logiciel de gestion du capitalisme dans la crise écologique implique également de gérer sa composante militaire et impérialiste. Le Shift converge de plus en plus avec les thèses défendues par le philosophe Pierre Charbonnier [18] sur la question d’une hypothétique écologie de guerre dans laquelle la décarbonation de l’économie pourrait se faire au nom de la puissance géopolitique et militaire de la France et de l’Europe.
Absent du PTEF en 2022, le domaine de la Défense fera son apparition dans les futures analyses sectorielles du Shift. De partout, nos dirigeants appellent à faire des sacrifices pour se préparer aux conflits à venir, tandis que la marche à la guerre est une excuse pour mener des attaques anti-écologiques. Plutôt que de remettre en cause cette dynamique, le Shift cherche à y participer, avec l’ambition de décarboner partiellement le complexe militaro-industriel et de convaincre les états-majors de l’urgence écologique.
Il organise ainsi des conférences « Défense et industries : quelles stratégies face à la double contrainte énergie climat », au cours desquelles interviennent les fleurons du complexe militaro-industriel Thalès et Naval Group ou encore la Marine nationale ; ou produit des rapports et études en lien avec les forces armées.
Cette logique se décline également sur le terrain de l’impérialisme. En effet, en l’absence de remise en cause des racines sociales de la crise écologique, la transition énergétique revendiquée, notamment en soutenant l’électrification des usages, augmentera sensiblement l’usage de métaux. Selon les projections de l’Agence internationale de l’énergie,la transition énergétique nécessitera par exemple d’au minimum doubler la demande de nickel et de multiplier par sept celle de lithium. Une explosion de la demande qui, selon Célia Izoard dans son livre La Ruée minière au XXIᵉ siècle, renforcera la place de l’extractivisme, en particulier celui du secteur minier, dans le capitalisme. La transition énergétique apparaît alors comme une notion qui, aux mains des capitalistes, est synonyme de passe-droit pour piller et dévaster les pays du Sud. Profondément aligné sur l’impérialisme des pays européens, le Shift ne questionne aucunement ces politiques extractivistes, induites par ses propres préconisations.
Alors que la crise écologique est par définition un enjeu global, une transition dans un seul pays, qui plus est quand elle se ferait au détriment des autres, ou au moyen de la guerre, représente une impasse dangereuse. Plus que jamais, la lutte pour une planète habitable passe au contraire par celle contre le militarisme et les guerres impérialistes, mais également contre le pillage impérialiste de l’Afrique ou de l’Amérique latine.
À quoi sert le Shift ?
Depuis quelques années, la jeunesse des secteurs scientifiques ou de l’ingénierie vit une crise subjective profonde, alimentée par le désastre écologique. Consciente de la catastrophe en cours, elle se retrouve néanmoins à devoir choisir entre travailler pour des entreprises écocidaires et militaires, ou pour des institutions publiques de recherche poussées à la ruine et de plus en plus asservies aux premières. Face à cette contradiction entre la politisation écolo des étudiants et la pratique scientifique sous le capitalisme, des phénomènes tels que les désertions [19] et défections émergent : les étudiants refusent de choisir entre la peste et le choléra, politisent leurs formations, à l’instar des déserteurs d’AgroParisTech, et cherchent des alternatives en se tournant vers d’autres métiers considérés comme plus alignés avec leurs valeurs, des pratiques associatives voire des formes de militantisme plus radical. Si ces formes de défection ne constituent pas en soi une stratégie à même d’abattre le rouleau compresseur du capitalisme, elles sont autant de signaux alarmants pour le patronat, la classe politique ou les directions d’universités.
Le Shift intervient comme un filet de sécurité face à ce processus profond. Il s’appuie sur le référentiel commun du langage physique et technique, et sur la rigueur scientifique (au détriment, on l’a vu, de la rigueur de l’analyse sociale) pour proposer, clé en main, une solution écologique qui n’impliquerait pas de déserter, ou pire, de mettre à bas le capitalisme. C’est ainsi que pour contenir les étudiants de l’INSA (Institut national des sciences appliquées), un réseau d’écoles dont les futurs ingénieurs semblaient être fortement politisés sur les enjeux écologiques, la direction a fait appel au Shift, en 2020 pour intégrer des éléments écologiques au programme, et convaincre ses étudiants de ne pas pousser la remise en question trop loin. Une logique qui illustre parfaitement le propos du sociologue Jean-Baptiste Comby lorsqu’il analyse la « réappropriation de la contestation écologique » par ce qu’il qualifie d’écologie dominante, qui « ne se construit […] pas tant contre la critique du “capitalisme vert” que tout contre elle, à son contact [20] ». Si la jeunesse scientifique semble bien être le cœur de cible du Shift, celui-ci séduit au-delà, sa feuille de route sourcée et précise jouant un effet rassurant face aux enjeux vertigineux de la crise écologique et à l’incertitude de l’avenir.
Seulement, en refusant de remettre en cause le système à l’origine de la crise et en choisissant, au contraire, d’accompagner les intérêts du patronat et de l’impérialisme français via une planification technocratique décidée par en haut, la proposition conduit à l’impasse. Comme le soulignait dès les années 1960 le sociologue marxiste Henri Lefebvre, ingénieurs, scientifiques ou technocrates d’État ne disposent pas de pouvoir politique propre [21]. Face aux ravages de la crise écologique, ce secteur, qui dispose de peu de capacité – sociale, démographique – de blocage ou de pression, peut être tenté d’aller chercher la force politique qui lui manque du côté de l’État, du patronat et de l’impérialisme, en faisant jouer son expertise à travers une stratégie de lobby. C’est la voie que poursuit le Shift. Il pourrait, à l’inverse, se tourner vers des forces sociales capables de mettre l’industrie à l’arrêt, de bloquer l’économie par la grève : celles du mouvement ouvrier et du monde du travail, au-delà des secteurs scientifiques. Une voie qui permettrait de partager les savoirs techniques et scientifiques avec l’intégralité de la société, en vue d’amorcer une véritable reconversion écologique et sociale de la production sous contrôle des travailleurs, et d’abolir la séparation absurde entre la conception du travail et sa réalisation : c’est la voie qu’il faut chercher à construire.
NOTES DE BAS DE PAGE
[1] Le bilan carbone est une méthode comptable visant à évaluer l’ordre de grandeur des émissions de gaz à effet de serre liées à la production, la distribution et l’utilisation d’un bien, d’un service et, par extension, d’un territoire, d’une filière industrielle ou encore de la consommation d’un individu. Elle repose sur une modélisation (sans mesure directe, donc) des émissions liées à chaque étape du cycle de vie de l’objet étudié. En 2010, la loi Grenelle II rend obligatoire la production d’un bilan carbone pour certaines entreprises, établissements publics ou services d’État. Si le bilan carbone permet effectivement de fournir des indications chiffrées des émissions liées à certains secteurs ou produits, sa logique fondamentalement comptable explique son hégémonie dans l’écologie industrielle, en ce qu’elle permet d’enfermer l’écologie dans une logique d’optimisation technique du bilan carbone plutôt que de remise en cause politique des filières et logique sociales qui ravagent le monde. Cette hégémonie participe également d’une lecture fragmentée de la réalité et peine à retranscrire les interactions sociales complexes qui la constituent.
[2] Voir, par exemple, « “Petite Loi Énergie” : The Shift Project plaide pour un renforcement des outils de politique climatique.
[3] Comme une grande consultation sur les agriculteurs de 2024, qui a recueilli l’avis de plus de 7 000 agriculteurs.
[4] À tort, puisqu’il assume davantage une perspective « ni croissantiste, ni décroissantiste » dans le Plan de planification de l’économie française. Le Shift et Jancovici sont par ailleurs critiqués par une majeure partie des auteurs décroissants qui voient à raison dans leur logiciel une approche techniciste et bureaucratique de l’écologie. Voir Pierre Thiesset, « Contre la sobriété technocratique », in Hélène Tordjman, François Jarrige (dir), Décroissances, Lorient, Le Passager clandestin, 2023.
[5] The Shift Project, Climat, crises. Le plan de transformation de l’économie française, Paris, Odile Jacob, 2022, p. 16.
[6] The Shift Project, Climat, crises. Le plan de transformation de l’économie française, ibid., p. 29, cité dans Razmig Keucheuan, Cédric Durand, Comment Bifurquer, Paris, Zones/La Découverte, 2023, p. 35.
[7] Razmig Keucheuan, Cédric Durand, Comment bifurquer, ibid., p 36.
[8] Comme l’indique clairement la section « Référentiels et valeurs » du site du Shift, « [c]ette planification n’exclut en rien un rôle pour les mécanismes de marché. Mais dans la question du changement climatique, certaines questions concernent l’échelle du siècle : beaucoup d’éléments déterminants (réseaux de transports et d’énergie, urbanisme, implantation agricole et forestière, etc.) sont pilotés à des pas de temps hors de portée des anticipations par le marché, donc une part de puissance publique doit encadrer et coordonner donc planifier voire gérer certaines activités essentielles considérées comme régaliennes. En complément, les acteurs de marché sont souvent incontournables pour décliner efficacement un cadre global dans un grand nombre de secteurs où une action diffuse est nécessaire ».
[9] L’économiste décroissante Geneviève Azam décrit bien ce réductionnisme : « Le Plan du Shift Project est un plan chiffré en flux physiques avec UN objectif, la décarbonation nationale, UNE variable de décarbonation, les énergies fossiles, UNE unité de mesure, le CO₂ émis ou « évité », UNE méthode, un plan réalisé selon les principes réductionnistes de l’optimisation économique sous contrainte, la contrainte étant ici physique. Le fait que les désastres écologiques, irréductibles au seul CO₂, soient le produit de nombreux facteurs enchevêtrés et interdépendants n’entre pas dans ce modèle. La mesure unique (CO₂) est un équivalent général qui assure le passage du qualitatif au quantitatif et unifie le monde. » Geneviève Azam, « Planification écologique : frein d’urgence ou administration de la catastrophe »
[10] Voir, entre autres, Razmig Keucheuan, Cédric Durand, Comment bifurquer, op. cit. ; Troy Vettese, Drew Pendergrass, Half-Earth Socialism, Londres, Verso, 2022 ; Geneviève Azam, « Planification écologique : frein d’urgence ou administration de la catastrophe », Terrestres, 28/09/2023 ; Matías Maiello, « Démocratie conseilliste et planification socialiste, nouveaux enjeux », Révolution Permanente, 24/02/2024.
[11] The Shift Project, Climat, crises. Le plan de transformation de l’économie française, Paris, Odile Jacob, 2022, p. 227.
[12] The Shift Project, Climat, crises. Le plan de transformation de l’économie française, Paris, Odile Jacob, 2022, p. 230.
[13] Daniel Tanuro, L’Impossible Capitalisme vert, Paris, La Découverte, 2012.
[14] Alexis Cukier, « Démocratiser le travail dans un processus de révolution écologique et sociale », Attac, 2020.
[15] « L’expérience montre qu’il est possible et commun, pour les dirigeants d’entreprises capitalistes, non seulement de se soustraire à la loi, mais aussi de contraindre les travailleurs à contrevenir eux-mêmes aux régulations dans leur activité. Et si les décisions productivistes et polluantes sont prises au niveau des conseils d’administration, des directions des agences gouvernementales ou des entreprises financières – mais sans la collaboration (en l’occurrence majoritairement) contrainte des travailleurs, ces décisions ne sont pas suivies d’effet. L’option de l’État social écologiste sous-estime dramatiquement le pouvoir des travailleuses et travailleurs, pour détruire ou préserver la planète. » Alexis Cukier, « Démocratiser le travail dans un processus de révolution écologique et sociale », Attac, 2020.
[16] Contrairement à ce qu’affirme Jancovici, relayant l’argument classique des néolibéraux et du patronat sur le fait que les communistes menaceraient avant tout le boulanger, le coiffeur du coin et, en dernière instance, « l’initiative individuelle », un processus de révolution écologique impliquerait de s’en prendre au grand capital des multinationales et du secteur bancaire. Une condition pour sortir les petits commerçants et autres détenteurs de petits capitaux de la vulnérabilité imposée par le capital financier et la dette, pour les convaincre de l’intérêt d’une socialisation intégrale de l’économie (que leurs employés potentiels ne manqueront pas d’exiger). Ceci n’exclut bien évidemment pas l’initiative individuelle, ni le fait d’avoir une boulangerie dans son quartier.
[17] Pour approfondir sur la démocratie conseilliste et la planification socialiste, voir Matías Maiello, « Démocratie conseilliste et planification socialiste, nouveaux enjeux », Révolution Permanente, 24/02/2024.
[18] Voir Vincent Rissier, « Le devenir guerrier de la transition écologique », RP Dimanche, 19/04/2025.
[19] Jeanne Mermet, Désertons !, Paris, Les Liens qui libèrent, 2025.
[20] Jean-Baptiste Comby, Écolos… mais pas trop, les classes sociales face à l’enjeu environnemental, Paris, Raisons d’agir, 2024, p. 39.
[21] « Qu’en utilisant cette image d’Épinal moderne, quelques groupes animés par une idéologie, celle de la rationalité technicienne, gagnent une influence et même tentent d’arriver au pouvoir politique de décision, ce n’est pas contestable. Ils renforcent l’image ; ils la transforment en idéologie. Une prétendue “gauche” rêve ainsi de réaliser la fiction technocratique. Les hommes qualifiés de technocrates passent pour détenir des compétences éminentes ainsi que le don de l’efficacité. Ils en auraient le quasi-monopole. Ils seraient capables à la fois de découvrir les solutions techniques répondant aux problèmes précis posés par la pratique, et d’imposer ces solutions (de commander). Or, si l’on observe ce qui advient effectivement, de tels hommes n’existent pas. Ceux que l’on nomme “technocrates” et qu’on voit à l’ouvrage (notamment dans le secteur public de l’économie et de la vie sociale en France) ne commandent pas ; ils ne disposent que d’un pouvoir de décision limité ; en fait, ingénieurs devenus administrateurs, ils exécutent des commandes, celles du pouvoir politique qui dispose des “variables stratégiques”. Le pouvoir impose aux technocrates dont il dispose les choix décisifs. Aux problèmes officiellement reconnus et formulés, ils - les technocrates - proposent des solutions et le pouvoir d’État choisit entre elles. » Henri Lefebvre, Position : contre les technocrates, Paris, Éditions Gonthier, 1967, p. 16.











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