Édition du 9 juin 2026

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Débats

Réformisme ou révolution au temps de la néofascisation du monde

Comprendre le fondement de l’échec révolutionnaire du XXe siècle

Dans la dernière livraison de Presse-toi-à-gauche, deux de ses proches collaborateurs sur la base d’approches différentes, l’un à propos du bilan du congrès plateforme Solidaire, l’autre à propos de la réforme de la fiscalité, ont abordé le même vieux débat stratégique de la gauche historique soit réformisme ou révolution :

Ce mouvement de recentrage a une logique électorale évidente : dans un système parlementaire majoritaire, élargir son électorat suppose de séduire des électeurs et électrices se rapprochant du centre du spectre politique. Mais il a un coût politique dont les effets ne se mesurent pas dans les sondages à court terme. En normalisant ses propositions, QS se prive de la fonction de rupture qui distingue un parti de transformation sociale d’un parti de gestion réformiste.

On veut taxer les riches ? Bien. Mais qu’est-ce qu’on veut faire ensuite ? Parce que si la réponse s’arrête là, on ne parle pas de transformation sociale. On parle de gestion. D’une gestion plus humaine, peut-être. Mais de gestion quand même. Le problème n’est pas d’abord fiscal. Il est structurel : qui possède, qui décide, qui profite, qui gouverne l’économie et, surtout, au service de quoi ?

Leur réponse à ce dilemme est conforme au credo révolutionnaire soit la lutte pour les réformes dans une perspective révolutionnaire de programme transitoire. D’accord mais encore ?

Le XXe siècle a-t-il montré qu’il n’y a aucune voie pour éviter la catastrophe de la terre-étuve ?

Le XXIe siècle est jusqu’ici aussi capitaliste que le XXe mais il en diffère substantiellement. Le grand défi du présent siècle est d’urgemment freiner la locomotive du capital qui depuis l’abrupte chute du rideau de fer tire les wagons du monde entier et se précipite à vitesse folle dans le gouffre de la terre-étuve. Le Sommet de la Terre de Rio en 1992 avec ces trois conventions sur le climat, la biodiversité et la désertification a amorcé le cycle des Conférence des Parties (COP selon l’acronyme anglais) jusqu’à la COP21 en 2015 qui a accouché de l’Accord de Paris. Cet Accord fixait comme objectif la limitation du réchauffement mondial entre 1,5°C et 2°C d’ici à 2100. La « communauté internationale » sous la gouverne des grandes puissances donnait l’impression de prendre le problème à bras-le-corps.

Et puis vint l’heure de la vérité du désenchantement suivi de l’abandon sous la pression du complexe finance-hydrocarbure. La croissance inhérente au capitalisme du fait de la loi de la compétition des capitaux privés et des États les soutenant jusqu’à la guerre génocidaire est incompatible avec le respect du déjà insuffisant Accord de Paris. Les solutions énergétiques « vertes » prétendent tout changer pour que rien ne change. Ces solutions doivent d’abord rester compatibles avec la rentabilité capitaliste en ne détruisant pas les profits anticipés sous forme de réserves accumulées : les hydrocarbures « découverts » ne peuvent pas rester dans le sol. Ensuite, le caractère diffus des énergies « vertes » exige pour leurs équipements un fort et énergivore extractivisme, particulièrement minier, du fait d’un ratio de matériel élevé par unité d’énergie produite. En découle que ces énergies, pour s’implanter, dépendent des hydrocarbures étant donné que celles-ci restent de loin mondialement prédominantes à 80% près pour l’énergie totale et à plus de 50% pour la seule électricité.

Deux voies antagonistes prétendent être en mesure d’empêcher la catastrophe. La voie révolutionnaire aspire à renverser la source du malheur, le capitalisme, pour lui substituer l’écosocialisme soit une société écoféministe du soin et du lien en décroissance matérielle et sous internationaliste gouverne mondiale. Le problème, malgré plusieurs tentatives au XIXe et surtout au XXe siècle, c’est que cette voie n’a jamais abouti et souvent a viré au pire. La voie réactionnaire prétend dans un premier temps à l’inexistence du problème ou à sa marginalité. Puis, quand il devient trop visible pour être nié, cette voie l’ignore sous prétexte que la science et la technologie en viendront à bout par la grâce du laisser-faire du marché. Où est la voie mitoyenne du réformisme qui a dominé la fin du XXe siècle et qui a semblé vaincre durant les « trente glorieuses » (1945-1975) ? Dans la mesure où elle n’est pas absorbée par la voie réactionnaire, comme on l’a constaté ci-haut elle a jeté la serviette après la COP de Paris. Les plus sérieux réformistes auront même réalisé que leur pseudo remède de la société de consommation de masse combinée avec l’équilibre de la terreur nucléaire donnant lieu à l’économie de guerre permanente ont accéléré la dynamique de la course vers la terre-étuve et le danger de guerre.

La gauche doit réintégrer « l’Autre » abandonné au fascisme il y a 100 ans et encore aujourd’hui

L’échec révolutionnaire du XXe siècle, compris comme les échecs combinés du stalinisme et de la social-démocratie, ont déroulé le tapis à la domination de la voie réactionnaire en ce début du XXIe siècle. Comment retrouver la voie révolutionnaire dévoyée par le stalinisme en ne retombant pas dans le piège réformiste social-démocrate ? That is the question. Si le revers social-démocrate de la médaille révèle le cul-de-sac réformiste dont celui de la démocratie parlementaire empoisonnée par l’Argent, l’envers stalinien met en lumière l’impasse bureaucratique qui divorce la révolution de la démocratie tout court. Il ne faut pas sombrer ici dans le manichéisme. Le réformisme n’a pas plus épargné le stalinisme que le bureaucratisme la social-démocratie. Qu’on songe à la plaie du bureaucratisme syndical. La défaillance démocratique a favorisé la gouvernance de la bureaucratie des experts qui préside au réformisme. Vice versa, cette bureaucratie ne peut supporter au bout de la ligne le contrôle populaire qui finirait par démasquer la réelle existante dictature du capital que recèle le réformisme et donc son échec ultime.

L’illusion de la troisième voie ayant permis au capitalisme de mener le monde au bord de la catastrophe, la démocratie parlementaire ne peut plus garantir sa dictature stable et bon marché même dans les pays centraux jouissant de la rente impérialiste. La déconfiture de la gauche aidant, les autoritarismes de tout acabit se disputent au portillon de la relève. L’expérience fasciste du XXe siècle, qui a sécurisé du danger révolutionnaire les impérialismes perdants et faibles post Première guerre alors que le monde ouvrier adhérait encore massivement au socialisme, a démontré l’efficacité du bouc émissaire « Autre » pour rassembler une base sociale, ce que ne peut pas une dictature militaire stricto sensu. Le capitalisme a su tirer parti du nationalisme qui avait barré la route à l’universalisme démocratique inhérent à la révolution bourgeoise du XIXe siècle. C’est cet « Autre » qu’il faut dorénavant faire nôtre pour bloquer le chemin de la néofascisation du monde.

Des déficiences internationaliste et féministe tout au long du XXe siècle et qui durent

Qui est cet « Autre » à inclure ? Les organisations socialistes du XIXe siècle étaient loin d’être clair sur son intégration dans leur projet. Leurs débats ont abouti en 1907 à une résolution sur le colonialisme distinguant les « colonies ouvrières » des « colonies exploiteuses » ! Des tergiversations semblables ont débouché en 1914 par la plupart des partis socialistes sur le soutien des gouvernements bourgeois pour mener la guerre impérialiste. Au XXe siècle, l’embrigadement de la majorité de la gauche par le stalinisme et la social-démocratie ne l’a en rien dégagé du nationalisme. On doit quand même souligner que chemin faisant dans le siècle une marge non négligeable de la gauche a renoué avec l’internationalisme, particulièrement eu égard aux luttes de libération nationale dont certaines à caractère révolutionnaire, qui avait brièvement illuminé la gauche à la fin de la Première grande guerre. Si aujourd’hui ce riche filon se manifeste toujours par la dénonciation du génocide sioniste, force est de constater que la grande masse organisée du peuple travailleur reste les bras croisés face à la recrudescence des guerres impérialistes souvent sous prétexte de campisme confondant appui aux guerres de libération nationale avec parti-pris géostratégique.

Il n’y a pas que l’Autre « extérieur » avec ces contingents intérieurs que le développement inégal et combiné du capitalisme a fait circuler entre les nations et pays pour faciliter les divisions au sein du peuple-travailleur au prorata de la déficience internationaliste. Il y a aussi l’Autre « intérieur », soit les femmes de sexe et de genre, les hommes de genre seulement et les hommes qui aiment les hommes soit la majorité du peuple travailleur. C’est la question la plus difficile. Le capitalisme s’est approprié le patriarcat des sociétés de classe précapitalistes pour transformer le travail domestique, nécessaire à la reproduction de la force de travail, en esclavage domestique tout en utilisant cette caractéristique pour surexploiter les femmes sur le marché du travail proprement dit. Les hommes du peuple-travailleur ont tendance à bien s’accommoder de cette oppression dont ils profitent domestiquement tout en se consolant de l’exploitation par la reconstitution en leur faveur de la hiérarchie du lieu de travail au sein de la famille traditionnelle.

Les organisations prolétariennes, dès le début, se sont attaquées à l’oppression des femmes.

Après tout, elles sont à l’origine du Huit mars. La révolution d’Octobre a été exemplaire en avancées sur le sujet. Avec le stalinisme et ses avatars, qui prétendait représenter l’aile révolutionnaire, les choses se sont passablement gâtées au point de rejeter le féminisme en tant que tel. Hors stalinisme cependant, les revendications féministes ont été soutenues dans leur ensemble par la gauche tout en attirant l’attention sur celles concernant les femmes du peupletravailleur. Tout comme la gauche a fait la part des choses en appuyant critiquement les nationalismes des peuples dominés, les féministes socialistes l’ont fait par rapport au féminisme en général. N’empêche, la participation des femmes et non-hommes traditionnels dans les organisations de gauche et du peuple travailleur, surtout dans les instances dirigeantes, n’atteint généralement pas la parité, tant s’en faut. Il en fut ainsi dans les révolutions du XXe siècle.

Une révolution basée sur la démocratie des conseils sur fond de féminisme et d’internationalisme

La persistance de la hiérarchie masculiniste et de l’idéologie patriarcale, combinées dans une moindre mesure à la hiérarchie impérialiste et à l’idéologie coloniale, explique sans doute en dernière analyse les déficiences démocratiques des organisations de gauche et, par défaut, leur bureaucratisation. C’est cette bureaucratisation, souvenons-nous en, qui a fondamentalement perverti les grandes révolutions du XXe siècle au point d’en faire des régimes fort répressifs souvent jusqu’aux goulags et aux massacres. En découlèrent un cul-de-sac économique et politique. Faute de possibilité d’une révolution politique par un peuple travailleur écrasé et atomisé au sein d’un monde dominé par un capitalisme au visage prospère de consommation de masse, les bureaucraties régnantes pour se perpétuer en classe dominante et pour intégrer le marché mondial entamèrent une contre-révolution capitaliste. Cependant, celle-ci garda les caractéristiques répressives de l’ancien régime pour permettre une sorte d’accumulation primitive du type au-plus-fort-la-poche.

Pour vaincre la néofascisation du monde et par là éviter à l’Humanité la grande plongée dans la barbarie de la terre-étuve, il y faudra des révolutions intrinsèquement féministes et internationalistes pour qu’enfin elles s’ancrent solidement jusqu’à ce que la révolution permanente se mue en dynamique de révolution mondiale. Le XXe siècle n’aura toutefois pas été totalement perdu parce qu’il a transmis au présent siècle, en plus de ses dures leçons, le legs de l’État providence qui à son meilleur anticipe une société du soin et du lien. Nul doute que l’étroite démocratie parlementaire, qui reste cependant précieuse à l’encontre du néofascisme, se convertira dans le processus révolutionnaire en démocratie des conseils, la plus étendue et la plus profonde qui soit.

Marc Bonhomme, 24 mai 2026
ww.marcbonhomme.com ; bonmarc1@gmail.com

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