Tiré de Entre les lignes et lesm ots
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Le simple fait que cette réunion ait lieu suffisait à créer une atmosphère d’excitation subversive. Le 25 août 1925, il y a un siècle cette année, les porteurs de wagons-lits noirs qui espéraient former un syndicat au sein de la Pullman Company remplissaient la salle de l’Elks Hall à Harlem. Bien que nous ne saurons jamais combien ils étaient, des espions de la Pullman Company se trouvaient sans aucun doute parmi le public.
En fait, pour lutter contre la présence de ces espions, aucun porteur n’a pris la parole pendant la réunion. C’est A. Philip Randolph, alors socialiste excentrique et orateur de rue ayant à son actif une série de tentatives infructueuses de syndicalisation, qui a dirigé la réunion. Il a fait valoir qu’un syndicat était le seul moyen de s’opposer à la compagnie, de répondre aux griefs des porteurs et de leur redonner leur dignité d’êtres humains. Et qu’il devait être l’homme qui les dirigerait.
Le bon sens et les précédents suggéraient que cette campagne se déroulerait comme tant d’autres avant elle : un élan d’enthousiasme suivi d’espoirs déçus et d’un retour à la réalité. Mais au lieu de cela, ce rassemblement a marqué le début d’une lutte de douze ans pour former la Brotherhood of Sleeping Car Porters (BSCP) et obtenir un premier contrat contre un géant industriel.
L’importance de la Brotherhood of Sleeping Car Porters dépassait largement le cadre d’un simple syndicat et de ses membres. « La Fraternité », comme beaucoup de ses membres l’appelaient affectueusement, allait devenir un vecteur permettant d’éduquer les communautés noires sur les syndicats et de remettre en question les relations paternalistes avec les entreprises. Elle a joué un rôle essentiel en tant que pilier institutionnel à travers lequel se sont menées des luttes plus larges pour les droits civiques et se sont développées des tactiques de pression militantes.
L’histoire de la BSCP met en lumière le lien historique profond entre le mouvement syndical et les droits civiques. Grâce à la mise en place patiente d’institutions et à une détermination sans faille, le syndicat a réussi à faire évoluer les mentalités et à modifier l’équilibre des pouvoirs au sein des communautés noires afin de soutenir la syndicalisation. Cette coalition a été le pilier des progrès historiques réalisés en matière de droits civiques au milieu du 20e siècle. Plutôt que de la laisser dans le passé, cette même coalition peut servir de base à la lutte contre les inégalités raciales aujourd’hui.
« Formés comme une race »
Les porteurs noirs de Pullman occupaient une position sociale complexe au sein des communautés noires. Associés à la fois à la dignité et à la servilité, les porteurs représentaient un symbole contradictoire de l’ascension sociale des Noirs. Leur émergence remonte littéralement à l’esclavage.
À la fin du 19e siècle, l’industriel George Pullman a conçu des wagons de luxe pour transporter des passagers à travers le pays. Son génie a consisté à rendre ce service accessible à la classe moyenne, et pas seulement à l’élite fortunée. L’idée a fait son chemin et, en 1895, Pullman disposait de 2 556 wagons-lits qui parcouraient plus de 126 660 miles de voies ferrées. À l’apogée de l’entreprise, les wagons-lits accueillaient cent mille passager·es par nuit, soit plus que tous les grands hôtels du pays réunis.
La clé de ce luxe résidait dans le fait qu’il ne s’agissait pas seulement d’un lit où dormir et de nourriture à manger. Les passager·es disposaient de leurs serviteurs personnels à leur entière disposition : les porteurs Pullman. De manière cynique, Pullman réservait ces emplois aux hommes noirs du Sud, de préférence d’anciens esclaves.
Pullman estimait que c’était une combinaison parfaite, expliquant que les anciens esclaves noirs avaient été « formés en tant que race par des années de service personnel à divers titres et étaient, par nature, fidèles dans l’accomplissement de leurs tâches dans des circonstances qui exigeaient une bonne humeur, une sollicitude et une fidélité sans faille ». Pour insulter davantage leur dignité, la plupart des porteurs étaient appelés « George », rappelant l’époque où les esclaves étaient nommés d’après leurs maîtres.
Associé à la fois à la dignité et à la servilité, le porteur représentait un symbole contradictoire de l’avancement des Noirs.
L’attente d’une soumission totale était renforcée par le fait que les porteurs dépendaient principalement des pourboires pour leur salaire. Le moyen le plus sûr d’obtenir un pourboire généreux était de répondre à tous les besoins des client·es et d’endurer chaque humiliation avec le sourire. Cirer les chaussures, préparer le bain, poster les lettres, transporter les bagages et fermer les yeux sur les indiscrétions faisaient partie du quotidien. L’ancien président de la NAACP, Roy Wilkins, qui a travaillé comme porteur Pullman dans sa jeunesse, a déclaré qu’ils « travaillaient comme des esclaves domestiques sur des patins à roulettes ».
Les horaires de travail étaient infernaux. En moyenne, un porteur devait travailler près de 350 heures par mois. Au début surtout, ils avaient du mal à dormir plus de trois heures par nuit pendant les voyages. Les porteurs devaient payer de leur maigre salaire leur uniforme de travail et des fournitures telles que du cirage.
Mais malgré ces conditions, le métier de porteur dans les wagons-lits était considéré comme prestigieux au sein des communautés noires. Avec leurs uniformes Pullman impeccables, les porteurs avaient une allure distinguée. Leur travail n’était pas « sale », contrairement à tant d’autres emplois auxquels les travailleurs/travailleuses noir·es étaient relégués. Le salaire n’était pas mirobolant, mais il était tout de même bien meilleur que celui de la plupart des autres emplois que les Noir·es de la classe ouvrière pouvaient espérer trouver. Un porteur Pullman était considéré comme un fier représentant d’une classe moyenne noire petite mais en pleine expansion. À Chicago, par exemple, en 1927, 57 % des porteurs étaient propriétaires de leur logement.
Samuel Turner, qui a travaillé pendant quarante et un ans dans les chemins de fer, principalement dans les wagons-restaurants, a déclaré à Larry Tye, auteur de Rising from the Rails, qu’il « avait toujours voulu être porteur dans les wagons-lits » :
Ils portaient de beaux uniformes, recevaient des pourboires et avaient affaire à des personnes de la haute société, des gens fortunés, qui voyageaient dans ces wagons-lits. Tous ces porteurs avaient de belles maisons, de magnifiques demeures. On vous considérait presque comme un médecin.
« L’ancien président de la NAACP [1 -NdT : Organisation de défense des droits civiques, la National Association for the Advancement of Colored People a été fondé en 1909, notamment par W. E. B. Du Bois et Ida B. Wells.], Roy Wilkins, qui a travaillé comme porteur Pullman dans sa jeunesse, a déclaré qu’ils « travaillaient comme des esclaves domestiques sur des patins à roulettes ».
De nombreux porteurs utilisaient ce travail pour financer leurs études universitaires. De Thurgood Marshall à Malcolm X, la liste des anciens porteurs ressemble à un véritable Who’s Who de l’histoire des Noirs. Au-delà de la stabilité économique, un porteur incarnait le cosmopolitisme et la sophistication de ceux qui avaient beaucoup voyagé. E. D. Nixon, porteur et leader du BSCP en Alabama, disait que lorsqu’un porteur parlait, « tout le monde écoutait, car ils savaient que le porteur avait voyagé partout et qu’eux-mêmes n’étaient jamais allés nulle part ».
Les porteurs Pullman sont devenus un important vecteur de diffusion d’informations et d’idées nouvelles auprès des communautés noires. Le rédacteur en chef du Chicago Defender, l’un des journaux noirs les plus importants et les plus influents, faisait appel aux porteurs pour distribuer le journal dans tout le Sud, dans les salons de coiffure, les églises et autres lieux de rencontre. C’est probablement grâce aux porteurs que, en 1920, le journal avait un tirage de 230 000 exemplaires, dont les deux tiers en dehors de Chicago.
Les porteurs avaient déjà essayé auparavant de s’organiser, mais leurs efforts n’avaient jamais duré longtemps. En 1890, un groupe de porteurs connu sous le nom de Charles Sumner Association avait menacé de faire grève, mais avait reculé devant la menace de Pullman de les remplacer par des travailleurs blancs. En 1901, un groupe de porteurs avait même réussi à faire publier leurs revendications dans le St. Louis Post-Dispatch.
Ces initiatives avaient été étouffées par une intimidation brutale, puis finalement par une cooptation habile de la part de l’Employee Representation Plan (ERP), un syndicat d’entreprise créé en 1920. En réponse à la grogne des travailleurs, l’ERP avait instauré une maigre augmentation salariale de 8%.
L’un des responsables de l’ERP était un porteur respecté nommé Ashley Totten qui lisait le Messenger, le magazine socialiste d’A. Philip Randolph. Il avait aussi entendu certains de ses discours que Randolph prononçait au coin des rues, monté sur une caisse à savon. Totten et d’autres membres de l’ERP en avaient assez de son inefficacité et pensaient que Randolph pourrait être l’outsider idéal pour mobiliser les porteurs sans craindre de représailles de la part de l’entreprise.
Si Randolph était effectivement très direct, ses résultats en matière de syndicalisation n’étaient pas vraiment encourageants. Bien que son activité contre la Première Guerre mondiale lui ait valu le titre de « Nègre le plus dangereux d’Amérique » de la part du Département d’État, il éprouvait des difficultés à faire en sorte que ses idées socialistes aient un impact sur le monde réel. Sa tentative d’organiser les ascensoristes et les serveurs noirs s’était soldée par un désastre. Comme la plupart des syndicats de l’American Federation of Labor (AFL) interdisaient l’adhésion des travailleurs noirs, sa quête pour promouvoir le syndicalisme au sein des communautés noires semblait illusoire et déconnectée de la réalité.
Au cours des années 1910 et au début des années 1920, l’idéologie de Marcus Garvey, fondée sur l’entraide et l’auto-organisation, le nationalisme noir et sur la célébration raciale internationale des Noirs, a captivé l’imagination des masses noires. Ce que Randolph reconnaîtra plus tard
Le socialisme et le syndicalisme exigeaient une lutte sociale rigoureuse — un travail acharné et des programmes — et peu de gens voulaient y penser. Face à la puissance émotionnelle du garveyisme, ce que je prêchais n’avait aucune chance.
Mais Randolph voyait dans la lutte des porteurs un symbole des aspirations de tous les travailleurs noirs. Convaincu qu’ils étaient « destinés à porter le message du syndicalisme dans le monde des personnes de couleur », il se lança à corps perdu dans son nouveau rôle de propagandiste.
La campagne a pris rapidement de l’ampleur. Lors de la première réunion de masse à l’Elks Hall, Randolph a présenté les principales revendications : un salaire de 150 dollars par mois, une limite de 240 heures de travail par mois et la fin de la pratique humiliante des pourboires. Le lendemain, 200 porteurs new-yorkais ont afflué dans les bureaux du Messenger, qui servaient désormais de siège au syndicat. L’Amsterdam News [2. Journal fondé à New York en 1909 qui donne un éclairage « noir » sur l’actualité] a décrit cet événement comme « le plus grand rassemblement jamais organisé par et pour les travailleurs noirs ».
Briser le réseau paternaliste de Pullman
Pour affronter Pullman et gagner, le syndicat ne pouvait se contenter de convaincre les travailleurs. Il devait mener une croisade pour gagner le cœur et l’esprit des communautés où vivaient les travailleurs et modifier l’équilibre des pouvoirs au sein des institutions noires importantes. Au fil des décennies, Pullman avait mis au point un réseau paternaliste pour s’assurer la loyauté des principaux électeurs noirs.
L’ouvrage de Beth Tomkins Bates, Pullman Porters and the Rise of Protest Politics in Black America (University of North Carolina Press, 2001) offre un excellent compte rendu du réseau paternaliste qui liait la communauté noire de Chicago à la société Pullman, et explique comment, au fil du temps, le BSCP a réussi à le briser.
La société a toujours été considérée comme bienveillante pour avoir toujours employé des travailleurs noirs. Cette image était renforcée par un soutien financier substantiel à des institutions noires telles que les Églises, l’Urban League et le YMCA de Wabash Avenue. Sans le financement de Pullman, le Provident Hospital, premier projet civil à grande échelle dans la communauté noire de Chicago, n’aurait pas vu le jour. Ida B. Wells et Frederick Douglass avaient même participé à sa cérémonie d’inauguration en 1893.
Pullman courtisa et rallia à sa cause toute une série de personnalités noires éminentes. Julius Nelthropp Avendorph, rédacteur en chef du Chicago Defender, fut engagé comme assistant et tenait Pullman informé des développements au sein de la communauté noire. Claude Barnett, fondateur de l’Associated Negro Press, reçut des fonds pour publier Heebie Jeebies, un organe de propagande antisyndicale.
Le contrôle des Églises noires garantissait que la propagande antisyndicale pouvait également être diffusée en chaire le dimanche. L’une des relations les plus importantes cultivées par Pullman était celle avec l’Église AME Quinn Chapel, dirigée par le révérend Archibald James Carey. L’Église gérait un service de placement qui orientait les travailleurs vers Pullman, et Carey refusait d’autoriser Randolph ou toute autre personnalité pro-syndicale à prendre la parole dans son église. Son explication sans détour correspondait à l’opinion de nombreuses institutions religieuses noires de l’époque : « L’intérêt de mon peuple réside dans la richesse de la nation et dans la classe des Blancs qui la contrôle. »
De façon tout aussi importante, Pullman offrait aux travailleurs divers loisirs sociaux sous la forme de matchs de baseball, de concerts et de barbecues financés par l’entreprise. Son pique-nique annuel à Jersey City était décrit par le New York Times comme le « lieu le plus prisé de la sociabilité des personnes de couleur ». Randolph et les autres dirigeants du BSCP avaient compris que le succès dépendrait de leur capacité à faire également du syndicat une présence déterminante dans la vie sociale des Noirs.
Lentement mais sûrement, le BSCP a commencé à faire des percées. Au début, les clubs politiques féminins ont joué un rôle déterminant dans la mise en relation des militants de la Fraternité avec un réseau politique plus large. Ida B. Wells était très active dans ce milieu et a organisé le Wells Club et la Negro Fellowship League, où des discussions ont eu lieu sur la syndicalisation de Pullman. En décembre 1925, après que Randolph eut pris la parole devant la Chicago and Northern District Federation of Women’s Clubs, Wells l’invita chez elle et appuya les efforts du syndicat.
L’auxiliaire féminine du BSCP, composée principalement des épouses des porteurs de Pullman, apporta également un soutien essentiel. Souvent, les femmes se rendaient aux réunions pour éviter les représailles contre les travailleurs masculins. Benjamin McLaurin, organisateur du BSCP, explique qu’ « à l’époque, il leur fallait passer par les femmes, car elles pouvaient assister aux réunions et récupérer la documentation ». Les sections auxiliaires organisaient des groupes d’étude et des collectes de fonds pour la cause du syndicat.
Alors que la communauté religieuse noire de Chicago était au départ largement unie dans son opposition au syndicat, les actiivistes ont profité de certaines fissures qui sont apparues très tôt. Le Dr William D. Cook, de la Metropolitan Community Church, fut le seul orateur invité à la première réunion du BSCP, en octobre 1925. Il était connu comme un « prédicateur hors-la-loi » et Ida B. Wells et ses amies du club furent parmi les premières à appartenir à son Église. Deux mois plus tard, Cook y accueillit Randolph pour qu’il puisse s’exprimer sur « Les Noirs et l’émancipation industrielle ».
Le Dr Junius C. Austin quitta Pittsburgh pour Chicago en 1926 et devint pasteur de la Pilgrim Baptist Church. À Pittsburgh, il était un fervent partisan de l’United Negro Improvement Association (UNIA) de Marcus Garvey, mais il était plus ouvert à l’idée de soutenir le BSCP à Chicago, car il n’était pas impliqué dans le système clientéliste local de Pullman. Il autorisa le BSCP à utiliser son église comme lieu de réunion.
Bien que les idéologies de l’UNIA et du BSCP aient été presque diamétralement opposées, il n’était pas rare que des personnes comme Austin soutiennent les deux organisations dans des contextes différents. Cela témoigne de la capacité du syndicat à redéfinir et à réorienter le militantisme de la classe ouvrière noire et ses aspirations à l’auto-organisation. Les militants des droits civiques comme Austin voulaient une action directe pour faire avancer les intérêts des Noirs et étaient prêts à s’allier avec quiconque prenait l’initiative.
Milton Webster, le chef intransigeant et politiquement influent de la division de Chicago de la fraternité, a mis sur pied un comité de citoyen·nes afin de rallier le soutien du public au syndicat au sein de la communauté noire de la ville. Les personnes qui formaient le noyau initial du comité étaient issues de classes sociales et d’associations diverses, ce qui le rendait d’autant plus puissant.
Irene Gaines, militante expérimentée des clubs politiques féminins et secrétaire de la Young Women’s Christian Association (YWCA), fut l’une des premières recrues du comité. George Cleveland Hall, l’un des membres les plus improbables, était un homme d’affaires éminent et un ami personnel de Booker T. Washington lui-même opposé aux syndicats. Mais en tant que défenseur de l’auto-organisation des Noirs, ce syndicat nouvellement créé et entièrement noir a captivé son imagination.
Le Comité des citoyen·nes organisait régulièrement des « conférences sur le travail » qui rassemblaient les allié·es de la Fraternité et stimulaient une réflexion plus approfondie sur le rôle des communautés noires dans l’économie. Décrites par le Chicago Defender comme un « mouvement visant à susciter l’intérêt pour les problèmes économiques sérieux et à éduquer la race noire à des modes de pensée qui n’existaient pas auparavant », ces conférences jouaient un rôle à la fois organisationnel et idéologique au sein de la communauté noire de Chicago. En 1929, près de 2000 personnes assistaient à ces rassemblements.
Le syndicat présentait très consciemment son combat comme la continuation de la longue quête des Noirs pour les droits civiques et l’égalité.
Des citations de Frederick Douglass, en particulier « le pouvoir ne concède rien sans revendication », se retrouvent dans toute la littérature de la fraternité. Dans un bulletin syndical, on pouvait ainsi lire :
Douglass s’est battu pour l’abolition de l’esclavage, et aujourd’hui, nous nous battons pour la liberté économique. Le temps où un homme noir adulte devait mendier quoi que ce soit à un homme blanc adulte est révolu.
Ces appels étaient d’autant plus poignants que la plupart des membres de la Fraternité avaient un lien direct avec l’esclavage. Dans les pages du Messenger, l’organe officieux du syndicat, fut publiée l’histoire de Silas M. Taylor. Né esclave, Taylor était allé travailler dans une fabrique de tabac en Virginie après l’émancipation. Trouvant les conditions trop similaires à l’esclavage, il avait tenté, sans succès, de mener une grève. Il était devenu porteur, emploi qu’il a occupé pendant quarante ans, et devint le dirigeant de la section de Boston de la Fraternité.
« Le syndicat présentait très consciemment son combat comme la continuation de la longue quête des Noirs pour les droits civiques et l’égalité ».
Taylor a été licencié sans pension pour son militantisme, ce à quoi il a répondu : « Ils peuvent me retirer ma pension… Je ne suis pas vieux. Je suis né quand le BSCP a vu le jour ». L’histoire de Taylor incarnait la vie de tant d’autres porteurs et l’importance symbolique de la quête de liberté économique du syndicat.
Il était devenu difficile de dissocier le sort du syndicat de celui de la vie civique noire en général. Un dessin de presse pro-syndical publié dans le Messenger montrait un porteur votant pour le syndicat avec la légende suivante : « cette fois, je vote pour moi, mes enfants et ma race. » Le fait d’être favorable ou opposé à la fraternité est devenu un sujet brûlant qui a animé de violentes disputes entre les différentes couches de la société civile noire. Les historiens du travail noir Sterling D. Spero et ont écrit qu’il était « impossible pour tout dirigeant de rester neutre vis-à-vis du syndicat », et que prendre position était devenu un « test fondamental » de la militance raciale.
La presse noire a été mis sur la sellette et contrainte de se débattre avec cette question. Au départ, le Chicago Defender, qui percevait des recettes publicitaires de la Pullman Company, s’était opposé à la syndicalisation. N’hésitant jamais à lutter contre les forces antisyndicales au sein de la communauté noire, Randolph lança un boycott du journal lors d’un rassemblement de masse organisé par le syndicat à Chicago en 1927. À la fin de l’année, estimant que sa réputation auprès de la population noire avait plus de valeur que ses revenus publicitaires, le Defender se prononça en faveur de la Fraternité.
Bataille avec les tribunaux et l’entreprise
Tout en mobilisant la sympathie du public, les dirigeants du syndicat devaient continuer à recruter et à fidéliser leurs membres pendant que se déroulait une longue bataille judiciaire. En juin 1927, la commission de médiation du Railway Labor Act reconnut le syndicat comme représentant la majorité des porteurs de Pullman. Mais celui-ci n’avait toujours pas le pouvoir ni le moyen de forcer l’entreprise à négocier un contrat.
Randolph estimait que s’ils présentaient une menace de grève crédible et créaient une crise nationale, le Président pourrait être appelé à intervenir et à forcer l’entreprise à négocier. Le syndicat se lança dans la préparation de la grève et, au printemps 1928, affirma que plus de 6 000 porteurs avaient voté en faveur de la grève. Mais Pullman ne se laissa pas intimider, affirmant qu’ils pouvaient facilement être remplacés. Le comité de médiation accorda foi aux déclarations de Pulmann et estima que, puisqu’il n’y avait pas de crise, il n’était pas nécessaire de faire intervenir le Président. Randolph, sous la pression du président de l’AFL, William Green, décida d’annuler la grève.
Le syndicat avait montré son jeu et perdu. Après des années d’élan, l’ensemble du projet fut remis en question. Randolph fut confronté à de sérieuses remises en question quant à son leadership, et tout cela ressemblait à une répétition de ses échecs passés. Le St. Louis Argusécrivit : « La chose à faire maintenant pour ceux qui lui ont accordé du crédit est d’en réclamer une grande partie en retour ». La déception causée par la grève avortée, combinée à la pression de la Grande Dépression, entraîna le syndicat dans une spirale mortelle.
« Randolph dirigeait le syndicat vêtu d’un costume en lambeaux et chaussé de chaussures trouées. Il devait souvent faire passer le chapeau à la fin des réunions afin de pouvoir se rendre d’un endroit à l’autre. »
Le nombre d’adhérents au BSCP est passé de 4 632 en 1928 à 1 091 en 1931. Ce furent des années de lutte personnelle intense pour ceux qui sont restés fidèles au syndicat.
Randolph dirigeait le syndicat vêtu d’un costume en lambeaux et chaussé de chaussures trouées. Il devait souvent faire passer le chapeau à la fin des réunions afin de pouvoir se rendre d’un endroit à l’autre.
E. J. Bradley, le dirigeant de la branche du BSCP de Saint-Louis, est l’un des symboles les plus puissants de ce sacrifice. Il a perdu deux maisons et sa femme à cause de son engagement et a vécu dans sa voiture jusqu’à ce que les créanciers lui prennent également celle-ci. Mais il a refusé d’abandonner et a reçu le titre de « plus noble Romain de tous ».
En 1931, Spero et Harris, bien que grands partisans du syndicat depuis le début, étaient prêts à jeter l’éponge en 1931 et écrivaient : « L’espoir que ce mouvement devienne le « centre et le point de ralliement de l’ensemble des travailleurs noirs est désormais mort. » Le syndicat a cependant réussi à rebondir, et pas seulement grâce à la foi et à la persévérance de la direction de la Fraternité.
L’élection de Franklin D. Roosevelt à la présidence en 1932 fut une bouée de sauvetage pour la Fraternité. Le New Deal est souvent décrié par les progressistes d’aujourd’hui, qui le décrivent au mieux comme sans importance pour les Noir·es et au pire comme un agent de discrimination raciale. Cette conception va à l’encontre des faits historiques réels et de l’expérience vécue par les travailleurs noirs. Ainsi, William H. Harris, dans son récit sur le BSCP intitulé Keeping the Faith, affirme :
On ne saurait trop insister sur l’importance des changements apportés par la Grande Dépression, en particulier le New Deal, pour le succès de la Fraternité.
Les progrès ne furent pas immédiats, car les porteurs n’étaient pas couverts par le National Industrial Recovery Act [loi nationale sur la relance industrielle]. Mais en 1934, Roosevelt signa un amendement au Railway Labor Act (loi sur le travail dans les chemins de fer) qui incluait les porteurs, interdisait les contrats « yellow dog » [accord écrit contenant une promesse de ne pas adhérer à un syndicat] avec les syndicats d’entreprise comme l’ERP et obligeait les sociétés comme Pullman à négocier avec les syndicats qui représentaient la majorité de leurs travailleurs. Le changement de dynamique sur le terrain fut rapide. Tombé à 658 en 1933, le nombre de membres du BSCP remontait à 2 627 en 1934.
Le travail long et patient accompli par Randolph et la direction de la Fraternité pour obtenir le soutien de la communauté noire et de l’American Federation of Labor (AFL) portait ses fruits. En 1929, Randolph avait facilité la venue du président de l’AFL, William Green, à l’Église baptiste abyssinienne de Harlem pour s’adresser aux porteurs et aux dirigeant·es civiques noir·es. À l’époque, ce fut l’un des rares événements qui ont contribué à apaiser quelque peu les tensions justifiées entre les travailleurs noirs et l’AFL. Bien qu’elle ait toujours été un partenaire réticent et hésitant, le soutien institutionnel apporté par l’AFL aux porteurs a été crucial pour le succès final de la Brotherhood.
Des organisations noires de premier plan, telles que la NAACP et l’Urban League, ont commencé à se concentrer davantage sur les questions économiques et à soutenir les syndicats, en grande partie grâce à la propagande incessante de Randolph.
En 1934, Abram L. Harris a ainsi présidé le nouveau comité sur le plan et le programme futurs de la NAACP qui appelait à des mesures économiques radicales. L’Urban League a commencé à mettre en place des conseils de travailleurs, qui sensibilisaient les Noirs aux avantages des syndicats. Les deux organisations ont publiquement soutenu la BSCP et, le 1er juillet 1935, le syndicat a remporté une élection officielle organisée par les porteurs, par 5 931 voix contre 1 422.
Le 25 août 1937, douze ans jour pour jour après la première réunion publique de Randolph avec les porteurs, la Pullman Company signait une convention collective avec la Brotherhood of Sleeping Car Porters. Cette convention répondait à bon nombre des revendications initiales du syndicat et changeait la vie des porteurs. Le mois de travail était réduit de 400 heures à 200, les salaires augmentaient d’un total de 1,25 million de dollars et une procédure de règlement des griefs était mise en place.
Le Chicago Defender a décrit ce contrat comme « la plus importante transaction financière jamais négociée par un groupe de la race noire ».
Roy Wilkins, qui avait lui-même travaillé comme porteur avant de devenir en 1955 président de la NAACP, a déclaré que trois événements survenus dans les années 1930 l’avaient rendu fier d’être noir. Deux d’entre eux étaient des événements sportifs : la performance de Jesse Owens lors des Jeux olympiques de 1936 et le KO de Joe Louis contre Max Schmeling la même année. Mais le troisième était le jour où la société Pullman, après une dispute contractuelle qui avait duré plus d’une décennie, a convoqué A. Philip Randolph et les dirigeants du BSCP et leur a dit : « Messieurs, la société Pullman est prête à signer. »
Un pilier du mouvement des droits civiques
Randolph n’a jamais pu dissocier son rôle de dirigeant syndical de celui de défenseur des droits civiques.
Après s’être imposée comme une force motrice dans le monde du travail noir, la Fraternité a utilisé son poids institutionnel et ses vastes réseaux sociaux pour stimuler l’activité politique contre les inégalités raciales.
La survenue de la Seconde Guerre mondiale a fourni une excellente occasion.
La guerre a mobilisé l’industrie et sonné le glas de la Grande Dépression. Mais les travailleurs noirs sont restés largement exclus des emplois dans les industries de défense. Cette question a touché un point sensible chez eux et a accentué la contradiction entre le fait de mener une guerre pour la démocratie tout en en étant exclus. Pour le gouvernement américain, le problème risquait de dégénérer en une crise de sécurité nationale.
C’est là que se trouvait le levier de Randolph.
« Après s’être imposée comme une force dominante dans le domaine du travail des Noirs, la Fraternité a utilisé son influence institutionnelle et ses vastes réseaux sociaux pour stimuler l’activité politique contre les inégalités raciales.
Randolph a appelé à une marche sur Washington afin d’obtenir des emplois pour les Noirs dans les industries de défense, ainsi que d’autres revendications telles que la déségrégation des forces armées. Aujourd’hui, les marches sur Washington attirent rarement l’attention, mais à l’époque, c’était une idée audacieuse, surtout lorsqu’il s’agissait de mobiliser les Noirs de la classe ouvrière pour la réaliser. Des sections du Mouvement de la marche sur Washington (MOWM) ont été créées dans tout le pays, et il n’était pas surprenant qu’elles soient les plus fortes là où il y avait de grandes sections locales du BSCP.
Les membres du BSCP dirigeaient cette initiative, le syndicat offrant des locaux pour les réunions et d’autres formes de soutien logistique. Randolph organisait de grands rassemblements à travers le pays, tandis que les porteurs faisaient passer le message lors de leurs trajets. Ce mouvement ne se contentait pas du lobbying poli auprès de la classe moyenne qui caractérisait la plupart des efforts de la NAACP à l’époque. Le MOWM avait un caractère plus militant et se développait dans les salles syndicales, les sections fraternelles, les salons, les cinémas, les bars et les salles de billard de la classe ouvrière noire américaine.
Randolph affirmait pouvoir rassembler 100 000 personnes noires dans la capitale fédérale. Personne ne pouvait vraiment estimer quel en serait le nombre. Cependant, Roosevelt reconnut que, quel que puisse être le nombre exact, la menace d’une grave agitation intérieure au moment où les États-Unis entraient en guerre était réelle. Il céda et signa le décret 8802, interdisant la discrimination dans les industries de défense et créant le Comité pour l’égalité dans l’emploi (FEPC).
Randolph et les porteurs ont réussi à mobiliser le militantisme noir pour obtenir des gains matériels concrets, ce que les nationalistes noirs radicaux n’ont pas réussi à faire.
Dans les années 1970, Richard Parrish, militant du MOWM, déclarait ainsi que la marche « avait effrayé ces gens comme rien d’autre ne l’avait jamais fait. Marcus Garvey, Malcolm X, H. Rap Brown, tous réunis, n’ont jamais eu le pouvoir, le vrai pouvoir de mettre en ouvre la menace qu’avait représentée la première marche ».
Randolph et les porteurs ont réussi à mobiliser le militantisme noir pour obtenir des gains matériels concrets, ce que les nationalistes noirs radicaux n’ont pas réussi à faire.
Après avoir remporté cette victoire, Randolph a annulé la marche, mais a maintenu le mouvement en place afin de faire respecter l’ordre dans les localités. Bien qu’il n’ait duré que relativement peu de temps dans les années 1940, le MOWM a établi les réseaux sociaux, les stratégies de protestation et la confiance politique qui allaient s’épanouir pleinement pendant la « phase classique » du mouvement des droits civiques dans les années 1950 et 1960. Là encore, la Fraternité a joué un rôle déterminant.
Saint-Louis abritait à la fois une section très forte du MOWM et une section locale du BSCP, dont le dirigeant était le porteur T. D. McNeal. La section mobilisait régulièrement des centaines de personnes pour manifester devant les usines de fabrication d’armement et avait organisé un rassemblement massif contre les licenciements qui avait rassemblé 10 000 personnes. En mai 1942, ils ont mené une marche silencieuse de 500 personnes autour du complexe de l’US Cartridge Company, qui a abouti à l’augmentation des salaires des travailleurs noirs et à l’embauche de 72 femmes noires.
Anticipant l’utilisation généralisée de cette tactique dans les années 1960, le MOWM de Saint-Louis a organisé des sit-in devant des restaurants et des entreprises de services publics comme la Southwestern Bell Telephone, qui ont abouti à des accords pour l’embauche de travailleurs/travailleuses noir·es. Le FBI, qui s’intéressait avec inquiétude au MOWM, a conclu que « l’organisation noire la plus active de la ville de Saint-Louis est le March on Washington Movement ».
Le MOWM a prospéré dans d’autres villes comme Chicago et New York, également bastions du BSCP.
Le 16 juin 1942, l’événement du MOWM organisé au Madison Square Garden de New York a été décrit par le Pittsburgh Courier comme « le plus grand rassemblement racial de l’histoire de cette ville ». Il ne s’agissait pas seulement d’un rassemblement, mais d’un tour de force d’expression politique et culturelle noire. Des saynètes sur le thème des droits civiques furent jouées et des discours militants furent prononcés par une liste impressionnante de dirigeants noirs. Adam Clayton Powell Jr, pasteur de l’Abyssinian Baptist Church et membre du conseil municipal, profita de l’événement pour annoncer sa candidature historique au Congrès.
L’historien David Welky a décrit ainsi la présence captivante du MOWM à Harlem :
Environ 18 000 Africain·es-Américain·nes affluèrent dans le centre-ville dans leurs plus beaux habits du dimanche. Les femmes coiffées de chapeaux festifs et les hommes vêtus de cravates solennelles ont envahi les bus et les métros. […] La culture de rue de Harlem s’est tue par respect pour l’audace de Randolph.
Lorsque le Congress of Industrial Organizations (CIO) [3. Groupe de syndicats des travailleurs de l’industrie, qui se sépare à partir de 1935 de l’AFL en rompant notamment avec les syndicats de métier] a commencé à s’atteler sérieusement à la tâche d’organiser les travailleurs/travailleuses noir·es, il s’est largement appuyé sur les réseaux politiques noirs qui s’étaient développés dans le cadre du soutien au BSCP et au MOWM. Halena Wilson, par exemple, était présidente du Chicago Women’s Economic Council et a été sollicitée pour aider à organiser l’Inland Steel Company à Indiana Harbor. Elle s’est appuyée sur ses liens avec le BSCP pour aider 5 000 travailleurs/travailleuses noirs·es à s’inscrire au Steel Workers Organizing Committee en 1937.
« La période intense d’activité menée par le BSCP dans les années 1930 et 1940 a ouvert aux femmes noires la possibilité d’exercer un rôle dirigeant dans le militantism
e politique noir »
Même si souvent cela ne se traduisait pas par une place officielle dans les organigrammes, les femmes noires ont joué un rôle essentiel dans l’organisation d’actions directes et dans la gestion administrative des activités du mouvement.
Randolph était un dirigeant inspirant et visionnaire, mais ce sont des femmes comme E. Pauline Myers et Anna Arnold Hedgeman qui ont principalement dirigé les bureaux du MOWM en s’occupant des tâches organisationnelles quotidiennes qui ont permis à l’organisation de fonctionner. T. D. McNeal a admis que, même s’il avait été le visage du mouvement de sit-in pour l’emploi à Saint-Louis, « ce sont ces femmes qui ont vraiment fait le travail ».
Maida Springer, qui est devenue organisatrice pour l’International Ladies’ Garment Workers’ Union (ILGWU), cite Randolph comme l’un de ses premiers mentors importants. Elle se souvient, lorsqu’elle était enfant, d’être allée chez un·e ami·e de la famille pour prendre des tracts pour la campagne syndicale du BSCP. Elle a défilé avec le syndicat lorsqu’il a obtenu son premier contrat en 1937 et a fait partie du cercle restreint de Randolph pendant le MOWM des années 1940.
Les femmes de l’association Ladies Auxiliary de la BSCP n’ont pas seulement aidé leurs maris dans leur lutte pour former un syndicat ; elles se sont également engagées pendant la guerre dans les mouvements portant sur la consommation. Les salaires plus élevés obtenus par les porteurs Pullman ont permis à de nombreuses épouses de rester à la maison sans travailler, un luxe rare pour la plupart des femmes noires à l’époque.
Certains comités d’auxiliaires, comme à Chicago, ont formé des groupes de lecture s’intéressant aux coopératives de consommateurs/trices et ont même créé les leurs.
Certains de ces groupes de femmes ont fait pression sur le Congrès pour qu’il adopte une loi sur le contrôle du prix du lait et ont activement souyenu l’Office of Price Administration (OPA) afin de faire respecter le contrôle des prix au niveau local. À Saint-Louis, ils ont par exemple surveillé les prix des loyers. L’OPA a officiellement reconnu l’association d’aide féminine du BSCP de Denver et a déclaré : « Aucune femme de la ville n’est mieux informée ou plus coopérative que ces femmes. »
L’expérience de ce mouvement nous offre aujourd’hui une multitude d’enseignements sur l’importance de susciter un large soutien public, d’éduquer politiquement et de faire d’un syndicat un pilier institutionnel pour mener des combats politiques plus importants.
Compte tenu de tout cela, il n’est pas surprenant que le BSCP ait joué un rôle central lors de l’événement catalyseur du mouvement moderne des droits civiques : le boycott des bus de Montgomery. E. D. Nixon, président du BSCP de Montgomery, a payé la caution de Rosa Parks après son arrestation. Le local syndical du BSCP de Montgomery est devenu le lieu de réunion du mouvement de boycott, tandis que la grande expérience de Nixon en matière d’organisation et son vaste réseau social ont été inestimables tout au long du mouvement.
Les porteurs Pullman ont été les yeux et les oreilles itinérants de la lutte pour les droits civiques : ils signalaient par exemple les lynchages à des groupes tels que la NAACP. Le syndicat a apporté un soutien financier et juridique aux travailleurs noirs hautement qualifiés, tels que les pompiers, les serre-freins et les aiguilleurs, qui luttaient pour mettre fin à la discrimination à l’emploi et conserver leur travail. Lors de la Marche sur Washington, qui concrétisait l’idée initiale d’A. Philip Randolph, le BSCP a fait un don de 50 000 dollars.
La Fraternité n’était pas seulement un syndicat de travailleur·euses noir·es. C’était un mouvement : une institution pour le progrès économique et l’égalité sociale des Noir·es. Le syndicat incarnait la nécessité de fonder les droits civiques sur une perspective économique et une base ouvrière.
Transposer les expériences de 1925 à 2025 est dangereux et risqué. Le BSCP s’est appuyé sur un vaste réseau de la société civile au sein des communautés noires, qu’il a mobilisé pour amplifier et renforcer ses objectifs. Nous vivons dans une société beaucoup plus atomisée, où la vie associative est en déclin. Mais les individu·es continuent de s’engager dans des ligues sportives, des Églises, des associations de parents d’élèves et d’autres organisations. Les travailleurs et les travailleuses noir·es occupent toujours une place importante dans notre économie, des usines automobiles et des entrepôts aux services postaux et aux écoles publiques.
En février 2025, la section locale 100 du syndicat des Teamsters a organisé un événement dans le cadre du Mois de l’histoire des Noir·es dans les locaux syndicaux à Cincinnati, dans l’Ohio. Plus de 150 membres ont rempli la salle, dont beaucoup assistaient rarement aux réunions syndicales. Ce réseautage social a semé les graines d’une campagne en facteur de la signature d’un contrat menée par les employé·es de Zenith Logistics, un opérateur tiers de Kroger où la plupart des travailleurs/travailleuses sont noir·es et latino-américain·nes. Elles et ils ont rassemblé des questionnaires sur les contrats en plusieurs langues, ont porté des t-shirts « Will Strike if Provoked » (Nous ferons grève si nous sommes provoqué·es) et ont tous pointé en même temps devant la direction. Les employé·es ont obtenu un contrat avec de meilleurs salaires et des avantages sociaux qu’elles et ils aient jamais connus. Ont également été obtenues des clauses protégeant les employé·es contre les raids de l’ICE. Certain·es de ces membres deviennent aujourd’hui des dirigeant·es sur le terrain et ont fièrement participé à la convention des Teamsters for a Democratic Union.
On ne peut s’empêcher de voir en elles et en eux l’esprit de la Fraternité.
Paul Prescod, 12 juin 2025
Paul Prescod est rédacteur en chef adjoint du magazine Jacobin.
https://jacobin.com/2025/12/pullman-strike-bscp-randolph-civil-rights
Traduit par DE et PS
Publié dans Adresses n°17(page 56
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