Édition du 2 décembre 2025

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Arts culture et société

Le choix des mots Persévérance ou résilience ?

Le terme résilience, qui était jusqu’alors propre au domaine de la physique, a fait son entrée dans le domaine de la psychologie dans les années 1980.

(Ce texte a d’abord été publié dans l’édition de novembre du journal Ski-se-Dit.)

Il devait se répandre une dizaine d’années plus tard au secteur de la gouvernance, puis à une foule d’autres domaines. Son caractère de plus en plus vague, se prêtant à une foule de définitions, tantôt englobantes, tantôt générales, a certainement contribué à sa propagation.

L’importation de ce concept issu de la physique dans le domaine des affaires humaines nous offre un bon indice de sa véritable fonction dans le discours. Désignant la capacité d’un corps à retrouver sa forme d’origine après avoir subi une déformation, son application à des êtres pensants – comme à des objets ou à de la matière – suppose qu’il est de la nature des humains de se remettre d’une situation difficile et même d’en sortir grandi.

Le terme a en fait de plus en plus remplacé dans le discours celui beaucoup plus précis et humain de persévérance, terme qui implique un effort de volonté, de patience, de courage et même d’abnégation, pour poursuivre une action malgré les difficultés – caractéristiques qui ne sauraient, bien sûr, s’appliquer à des objets ou à de la matière. La persévérance ne mène pas toujours aux résultats voulus, mais elle demeure tout de même louable aux yeux de tous.

Deux caractéristiques implicites de cette résilience appliquée aux humains sont pour le moins… déshumanisantes.

La première est que ce concept vague dérivé de la physique pose comme prémisse qu’il est de la nature humaine – je déteste ce terme – de franchir des obstacles et d’en sortir grandi. Sans que cela ne soit explicité, il suppose une défaillance chez ceux qui n’y parviennent pas. Or, certains obstacles sont infranchissables pour certaines personnes dans bien des contextes. Accepter cette prémisse, c’est donc fermer les yeux sur la misère sociale et se refuser à remettre en cause, solidairement, les structures sociales responsables de cette misère. C’est aussi générer insidieusement un sentiment d’échec ou d’inaptitude chez ceux et celles qui ne sont pas en mesure de « profiter » des difficultés rencontrées et des souffrances éprouvées.

La seconde, qui dérive de la première, est son caractère essentiellement individualiste, d’où son essor fulgurant dans les domaines managérial et entrepreneurial. Le concept entérine la souffrance psychologique comme une nécessité liée à l’avancement personnel au détriment de l’autre, dans une lutte à plusieurs. C’est le contraire de la solidarité et des luttes communes si nécessaires de nos jours en vue d’un monde meilleur, égalitaire et pleinement soucieux de protéger son environnement.

Nous devons persévérer, collectivement, pour faire de ce monde un monde égalitaire, fraternel et libre. Et c’est seulement à partir de cette valeur strictement humaine qu’est la persévérance, valeur que l’on s’efforce de banaliser ou de remiser, que nous y parviendrons.

Le mot résilience, sorti des limites de la physique, est un mot du domaine de la novlangue, un mot que nous devrions, en ce sens, bannir de notre vocabulaire !

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Bruno Marquis

Bruno Marquis est un lecteur qui s’est impliqué dans plusieurs organismes voués à la protection de l’environnement, à la paix et à l’élimination de la pauvreté chez les enfants au cours des vingt dernières années. Il publie actuellement une chronique sur l’environnement dans le mensuel Ski-se-Dit. Il a aussi tenu régulièrement une chronique dans le webzine tolerance.ca.

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