Édition du 9 juin 2026

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Arts culture et société

À Cannes, les films africains cherchent leur place

Le Festival de Cannes s’achève ce week-end, sans avoir vraiment répondu à une question récurrente : quelle place le plus grand rendez-vous mondial du cinéma réserve-t-il aux films africains ? Pour cette 79e édition, la présence du continent aura, une nouvelle fois, été marginale parmi une sélection pourtant riche d’une soixantaine de films.

Tiré d’Afrique XXI.

Cette année aura pourtant apporté quelques symboles. L’actrice franco-malienne Eye Haïdara est devenue la première femme noire à présenter les cérémonies d’ouverture et de clôture de l’évènement. Le jury de la Palme d’or comptait également deux acteurs africains, l’Ivoirien-États-unien Isaach de Bankolé et l’Irlando-Éthiopienne Ruth Negga. Mais derrière cette maigre visibilité institutionnelle, aucun film africain n’était en compétition officielle, et la récompense suprême du festival, la Palme d’Or, ne reviendra pas, cette année non plus, à un cinéaste du continent.

Cette absence s’explique en partie par le calendrier des festivals internationaux, plusieurs cinéastes africains majeurs ayant réservé leurs nouveaux films à d’autres compétitions. Dao, d’Alain Gomis (voir notre billet dans notre lettre n° 223 du 10 avril), et À voix basse, de Leyla Bouzid, étaient ainsi présentés en compétition officielle à la Berlinale en février, de même que Soumsoum, la nuit des astres, de Mahamat Saleh Haroun, qui a reçu le prix Fipresci (le prix de la critique internationale du festival de Cannes) du meilleur film. À la Mostra de Venise, en septembre 2025, la réalisatrice tunisienne Kaouther Ben Hania avait reçu le Lion d’argent pour son documentaire The Voice of Hind Rajab, consacré aux travailleurs du Croissant-Rouge palestinien. Reste qu’à Cannes la présence africaine demeure l’exception plutôt que la norme.

L’histoire du Festival est cependant jalonnée de quelques (rares) réussites africaines. Les premiers cinéastes du continent foulent le tapis rouge dès les années 1960, avec La Noire de… (1966), d’Ousmane Sembène, considéré comme le premier long métrage d’Afrique subsaharienne sélectionné à Cannes. Il est suivi en 1971 par Sarah Maldoror avec Monangambée (1968), puis par Djibril Diop Mambéty et son film culte Touki Bouki (1973), primé par la critique internationale et devenu une œuvre majeure du cinéma mondial. Et en 1975, Chroniques des années de braise, de l’Algérien Mohamed Lakhdar Hamina, remporte la Palme d’or, la seule africaine de toute l’histoire du Festival de Cannes à ce jour. En 1987, Souleymane Cissé reçoit le Prix du jury pour Yeelen, première grande distinction pour un cinéaste d’Afrique subsaharienne en compétition officielle, exploit réitéré en 2010 par le Tchadien Mahamat-Saleh Haroun avec Un homme qui crie n’est pas un ours qui danse. Le cinéaste égyptien Youssef Chahine a lui été sélectionné sept fois à Cannes, dont quatre fois en compétition officielle, et a reçu en 1997 le Prix du cinquantenaire du festival pour l’ensemble de son œuvre.

En revanche, il faut attendre 2019 pour que la réalisatrice franco-sénégalaise Mati Diop, qui entre en compétition officielle avec Atlantique, devienne la première femme noire africaine à obtenir le Grand Prix du festival. Entre ces jalons en forme de pointillés, les cinémas africains peinent toujours à s’imposer dans la sélection officielle.

Aussi les amateurs ont-ils pris l’habitude de se consoler avec les sections parallèles, moins exposées médiatiquement. Cette année, « Un Certain Regard », consacré aux voix émergentes, comptait trois films africains. Le jury, présidé par l’actrice française d’origine algérienne Leïla Bekhti, incluait aussi la réalisatrice sénégalaise Angèle Diabang. On y retrouvait notamment Congo Boy, de Rafiki Fariala, première participation centrafricaine à Cannes, autofiction inspirée de son expérience d’immigré congolais en Centrafrique.

Autre film remarqué, La Más Dulce (Les Fraises), de la réalisatrice marocaine Laïla Marrakchi, sur l’exploitation des travailleuses saisonnières marocaines en Andalousie, dans le sud de l’Espagne. Et Ben’Imana, de la Rwandaise Marie-Clémentine Dusabejambo, coproduit avec le Gabon et la Côte d’Ivoire, en lice pour la Caméra d’or, qui explore le Rwanda post-génocide à travers la figure d’une survivante tutsie engagée dans les tribunaux populaires.

Dans la section « Quinzaine des cinéastes », les frères Chuko Esiri et Arie Esiri rappellent également l’existence d’un cinéma d’auteur nigérian, hors de l’industrie ultra-populaire – et rentable – des soaps nollywoodiens, en transposant dans Clarissa l’intrigue du roman de Virginia Woolf, Mrs Dalloway (1925), dans la haute société contemporaine de Lagos, marquée par un système de castes toujours puissant, le passé colonial et la menace terroriste.

« C’est important que l’Afrique soit présente à Cannes, interpellait Mahamat-Saleh Haroun en 2013, à l’occasion de la présentation de son film Grigris, en compétition officielle. Et il faut que l’on se batte pour faire des films importants. Le cinéma a besoin d’Afrique, et l’Afrique a besoin de ces rendez-vous importants comme Cannes, parce que nos films sont déjà invisibles. Il n’y a pas de circuits de distribution, pas de visibilité dans notre propre continent. »

Face à cette sous-représentation persistante, des initiatives indépendantes tentent d’ouvrir d’autres espaces de visibilité. À Cannes même, le Festival international du film panafricain, fondé et présidé par l’entrepreneur culturel d’origine camerounaise Eitel Basile Ngangue, organise chaque automne une programmation parallèle. Dans la capitale, la deuxième édition du Paris Ivoire Cinéma, initié par l’animatrice de télévision ivoirienne Sonia Guiza, est attendue du 29 au 31 mai. Autant de contre-espaces qui rappellent que le cinéma africain, malgré sa vitalité et quelques victoires, continue de chercher sa pleine reconnaissance dans les lieux où se fabrique encore la légitimité mondiale du septième art.

Marine Jeannin

Journaliste. Journaliste basée à Accra (Ghana), Marine Jeannin est la correspondante de RFI, Le Monde, TV5 Monde, Géo et autres médias audiovisuelles et numériques francophones. Collaboratrice à Afrique XXI.

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