Le Québec accepte 8% de médecins formés à l’étranger alors que l’Ontario en accueille 31%. Au Canada, le Québec est la province qui intègre le moins ces médecins venus d’ailleurs. Ce contraste n’est pas seulement un chiffre. Il est le révélateur d’une attitude institutionnelle qui entretient l’impression d’une discrimination systémique vécue par des praticiens pourtant qualifiés et désireux de contribuer. Ces femmes et ces hommes arrivent avec des années d’expérience, souvent dans des contextes médicaux exigeants, mais ici leur parcours est suspendu. Leurs diplômes sont reconnus, puis on leur impose un nouveau passage par des formations, des périodes d’adaptation et une quantité d’étapes qui s’allongent jusqu’à devenir décourageantes.
Le documentaire de Nadia Zouaoui suit quatre de ces médecins. Deux d’entre eux ouvrent les portes de leur vie quotidienne et montrent sans fard les effets de cette situation sur leurs familles. On y voit l’attente, le doute, mais aussi une incroyable persévérance. Le film fait tomber les masques administratifs et rappelle que derrière chaque dossier il y a un être humain en suspens et des citoyens privés de soins.
Au cœur du récit, les interventions du Dr Amir Khadir frappent par leur lucidité. Médecin, ancien député, ancien porte-parole de Québec Solidaire, figure de l’engagement social, il met des mots précis sur un malaise que l’on appréhendait sans toujours oser le nommer. Pour lui, la racine du problème n’est pas strictement technique. Elle n’est pas seulement dans les formulaires ni dans les examens à repasser. Elle se trouve dans la volonté politique. Une volonté absente, hésitante ou fragmentée. Les gouvernements successifs auraient pu simplifier l’accès à la pratique médicale, alléger des processus qui n’en finissent plus, réformer un système de sélection devenu trop lourd. Ils auraient pu, mais ils ne l’ont pas fait.
Le réseau québécois souffre. Les urgences débordent. Les listes d’attente s’allongent. Les régions éloignées cherchent encore désespérément des médecins de famille. On répète depuis des années qu’il faut attendre que les cohortes d’étudiants finissent leur parcours. Mais le temps d’attente pèse lourd sur la population déjà fragilisée. Et ce paradoxe demeure. Des
médecins formés à l’étranger vivent ici, prêts à contribuer, parfois installés depuis des années, mais ils ne peuvent pas exercer.
Il faut préciser une idée qui apporte nuance et crédibilité au débat. Employer davantage de médecins formés ailleurs et viser au moins le taux de l’Ontario ne réglera pas tous les problèmes du système de santé. Personne ne croit qu’une seule mesure peut tout transformer. Mais cette décision ferait partie d’un ensemble de gestes nécessaires pour améliorer l’accès
aux soins et offrir à la population un réseau plus fluide et plus humain. On ne résout pas un système entier avec un seul levier. On amorce cependant un changement réel en actionnant les leviers qui sont disponibles maintenant.
On ressort du documentaire avec une sensation persistante, presque amère. Pourquoi choisir la complexité quand la simplicité est possible. Pourquoi maintenir des labyrinthes institutionnels alors que l’urgence de soigner saute aux yeux. La question devient une sorte de refrain intérieur, une interrogation qui dépasse la technique et touche au sens même de la gouvernance.
Autrefois, les médecins, les guérisseurs parcouraient montagnes et vallées, d’une contrée à l’autre, pour offrir leurs services à ceux qui en avaient besoin. Aujourd’hui les médecins traversent des océans pour offrir leur savoir. Ce ne sont plus les distances qui les freinent, mais une architecture de règles qui se referme sur eux, tantôt trop prudente, tantôt trop rigide, souvent marquée d’un corporatisme qui ne dit pas son nom. La médecine n’est pas seulement une discipline. Elle est devenue un espace qu’on protège comme un territoire privé. Un gâteau qu’on ne veut pas trop partager.
Dans le film, Amir Khadir lance une phrase qui expose à elle seule un malaise profond. « * À quoi bon gagner quatre cent mille dollars par année, et parfois jusqu’à un million pour certains médecins, si l’on n’a même pas le temps d’en profiter ?* ». Dans cette interrogation se trouvent le praticien, le citoyen et l’homme solidaire. On y entend aussi un sermon que toute la corporation médicale gagnerait à méditer et si possible, incarner.
En sortant de l’avant première du film de Nadia Zouaoui, je revoyais défiler certains moments marquants, notamment cette première scène où un médecin algérien lit la lettre du Collège des médecins. Les premières lignes laissaient croire à une bonne nouvelle, puis les dernières qu’il n’avait pas besoin de lire pour comprendre qu’elles refermaient brutalement la porte à une carrière en médecine au Québec. Karim Laribi, aurait pu être devenir un excellent comédien tant son visage exprime à la fois la retenue, le désarroi et l’absurdité de la situation de tous ces médecins déçus.
Le Dr Karim Laribi a fini par devenir enseignant au cégep après avoir consacré plus de cinq années à tenter de franchir les étapes imposées par le Collège des médecins du Québec. Il a passé les examens, cherché en vain un stage de résidence, multiplié les démarches sans jamais obtenir la porte d’entrée qu’il espérait. La Dre Daniela Pujol, anesthésiste d’Argentine
forte de quinze ans d’expérience, a dû prendre une tout autre direction.
Faute de pouvoir exercer ici, elle s’est engagée avec Médecins sans frontières Canada, acceptant des missions dans des régions à haut risque et menant une vie loin de son mari québécois. Le Dr Gilles Carruel, médecin français cumulant trois décennies de pratique, a lui aussi fini par renoncer aux longues attentes et aux embûches administratives qui se
succédaient. Il exerce désormais en Martinique, bien qu’il conserve un pied à terre au Québec où il aurait souhaité poursuivre sa carrière. Quant à la Dre Fernanda Pérez Gay Juarez, médecin d’origine mexicaine et détentrice d’un doctorat en neurosciences de l’Université McGill, elle a réussi à devenir psychiatre. Forte de son parcours, elle a choisi de soutenir d’autres médecins issus de l’immigration et de les accompagner dans ce labyrinthe de procédures qui empêche trop souvent des talents essentiels de rejoindre le réseau québécois.
Mais ce sont les toutes dernières images du film qui ont fait naître en moi une question insistante. Pourquoi un homme de l’envergure d’Amir Khadir, dont les interventions donnent au documentaire sa force et sa cohérence, pourquoi cet homme n’est il pas notre ministre de la Santé. Pourquoi ne pas confier cette responsabilité à quelqu’un qui possède une vision politique comparable à celle des premiers artisans du système de santé solidaire et universel, quelqu’un qui connaît le réseau de l’intérieur, qui perçoit ses failles, ses besoins et l’épuisement de ceux qu’il devrait soutenir.
Aucune réforme profonde ne peut naître sans volonté politique. Cette volonté se manifeste souvent lorsque l’opinion publique s’éveille et refuse de rester silencieuse. Le documentaire ne se limite pas à informer. Il met en lumière une évidence que l’on ne peut plus repousser. Rien ne changera si nous n’exigeons pas que cela change. Rien ne s’améliorera tant que nous accepterons une complexité inutile qui bloque des médecins compétents et prive des citoyens de soins dont ils ont besoin maintenant.
Le film se termine sur l’appel d’Amir Khadir adressé au ministre de la Santé Christian Dubé. Même s’ils ne partagent pas la même famille politique, Amir le décrit comme un homme honnête. Mais l’honnêteté en politique, si elle ne repose pas sur du courage et une réelle volonté d’agir, elle n’a aucun sens.
*Mohamed Lotfi*
11 décembre 2025
PS : Comme aujourd’hui, un 11 décembre, il y a exactement 36 ans, j’ai fait mon entrée en prison pour tendre un micro de radio. Cela m’a permis, pendant 35 ans, de voler une quantité phénoménale de temps au profit de ceux qui en étaient prisonniers. J’avais l’intention d’accoucher d’un texte pour souligner cette date anniversaire. Mais la projection du film de Nadia m’a accaparé. Je vous laisse sur ce lien. C’est la toute dernière émission Souverains anonymes, tournée en mars 2025. https://www.youtube.com/watch?v=bmCKc9ryXlg
Et ce court document réalisé par Nadia Zouaoui, il y a 14 ans, sur Souverains anonymes : https://youtu.be/GkNzgpta8xw
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