Commentant la démission de François Legault, Gabriel Nadeau-Dubois affirmait d’entrée de jeu que « François Legault aura consacré plus de 25 ans de sa vie au service public, ce qui constitue, en soi, un engagement remarquable pour la démocratie québécoise ». Il ajoutait : « J’ai toujours cru en sa sincérité lorsqu’il jurait que l’éducation était importante à ses yeux. J’ai été d’autant plus surpris, et fâché, lorsqu’il a autorisé deux vagues de coupures dans nos écoles dans la dernière année. En quittant, il a eu la sagesse de reconnaître le désir de changement des Québécois et Québécoises. C’était la chose à faire. Je lui souhaite, pour la suite, ce qu’il y a de plus précieux : du temps avec sa famille. »
Ce qui se joue ici dépasse la simple reconnaissance humaine. Il s’agit d’une opération de neutralisation du bilan politique. La caractéristique la plus frappante de ces hommages est la dissociation systématique entre la personne de François Legault et les politiques qu’il a menées. On nous invite à suspendre le jugement politique pour célébrer des qualités personnelles abstraites, comme si le courage, l’ardeur au travail ou la sincérité pouvaient être évalués indépendamment des finalités sociales qu’ils ont servies. Or, en politique, il n’existe pas de vertus hors contexte.
Cette lecture édulcorée occulte un bilan marqué par des politiques antisociales favorables aux intérêts corporatifs.
La Loi 21 sur la laïcité a instauré une discrimination institutionnalisée à l’encontre de certaines catégories de travailleuses et travailleurs, notamment dans les écoles. La Loi 31 a affaibli le droit au logement en facilitant le refus de cession de bail par les propriétaires. Les politiques migratoires restrictives, le projet de constitution québécoise visant à ériger une loi fondamentale qui brime les droits de la société civile et méconnait les droits des peuples autochtones, la tentative d’encadrement du financement syndical par le projet de loi 3 et la Loi 14 restreignant le droit de grève s’inscrivent toutes dans une même logique de recentralisation autoritaire. Pendant que les hôpitaux se dégradent, que le personnel est épuisé et aspiré par le privé, le gouvernement a englouti près de 270 millions de dollars dans la maison mère de Northvolt — des fonds aujourd’hui largement considérés comme perdus.
En célébrant le « sens du travail » de François Legault, on évacue les conséquences concrètes de son action : l’affaiblissement durable des services publics, la dégradation des réseaux de la santé et de l’éducation, l’absence de réponse structurelle à la crise du logement, la criminalisation implicite des mouvements sociaux et l’accélération de projets écocidaires au nom du développement économique.
Le courage que l’on salue est souvent celui d’avoir tenu tête à la contestation populaire, d’avoir gouverné par décrets, lois spéciales et procédures d’exception. Or, le courage face à la colère sociale n’est pas une vertu démocratique : il est souvent le symptôme d’un pouvoir qui s’isole et se raidit.
Cette rhétorique de l’hommage repose aussi sur une hiérarchie morale profondément inégalitaire. Lorsqu’il s’agit de travailleurs ou de travailleuses en grève, de militant·es écologistes, de personnes racisées ou de mouvements autochtones, leurs motivations ne sont jamais dissociées de leurs actes. On les accuse d’irresponsabilité, de radicalité ou d’égoïsme. La séparation entre la personne et la politique est un privilège réservé aux élites gouvernantes, une forme d’immunité symbolique qui leur permet de quitter la scène sans rendre pleinement de comptes.
Ces hommages produisent par ailleurs un effet politique précis : ils transforment la fin d’un règne en moment de réconciliation nationale fictive. En exaltant l’homme plutôt que que de se livrer à un bilan concret de ses politiques, on suggère que les conflits ayant traversé la société québécoise relevaient de simples divergences de ton, et non d’oppositions sociales, démocratiques et écologiques profondes. La démission devient un geste noble, plutôt que le résultat d’un rapport de forces défavorable, marqué par la contestation syndicale, la mobilisation citoyenne et l’érosion accélérée de la légitimité de son régime.
Les effets de la respectabilité parlementaire et le rôle de la gauche
Cette logique de respectabilité s’est également manifestée lorsque Haroun Bouazzi a été violemment attaqué pour avoir nommé trop clairement, aux yeux de ses adversaires, la réalité du racisme et des discriminations. L’absence de solidarité politique face à ces attaques révèle les limites d’une stratégie cherchant avant tout l’acceptabilité médiatique.
En adoptant cette posture, on contribue à normaliser un adversaire néolibéral comme s’il s’agissait d’un simple partenaire dans un jeu parlementaire policé. Les politiques antisociales en santé et en éducation, le racisme systémique et les offensives antisyndicales sont alors ramenés au rang de désaccords entre gens raisonnables. Or, ce n’est pas sur cette base que peut se construire la mobilisation nécessaire pour transformer la société.
Refuser cette rhétorique n’est pas un manque de respect. C’est au contraire une exigence démocratique. C’est affirmer que les décisions politiques engagent des vies, des territoires et des avenirs collectifs, et qu’elles doivent être examinées jusqu’au bout — y compris au moment où la personne qui a assumé ces politiques se retire. La démission de François Legault ne devrait pas servir de prétexte à un consensus artificiel, mais constituer le point de départ d’un bilan politique rigoureux, sans indulgence ni animosité, mais sans oubli.








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