À l’autre bout du fil, j’entends sa voix. Derrière elle, le bruit d’une circulation méditerranéenne, un chaos familier. Dans son accent montréalais, je perçois quelque chose de plus lourd qu’une fatigue, une injustice. Lorsqu’il lâche « Chus tanné », l’illusion dure une seconde. Je l’imagine m’appeler du métro Mont Royal ou d’une taverne de l’est de Montréal. Puis la réalité s’impose. Il m’appelle d’Alger centre. Du centre de la capitale d’Algérie. Il pourrait y être plus heureux, peut-être, s’il y était par choix.
À 7000 kilomètres de Montréal, un drame se joue dans le silence. Une injustice sans barreaux, sans menottes, sans procès visible. L’exil d’un homme qui, à 5 ans, n’a pas choisi de quitter sa terre natale et qui, devenu adulte, n’a pas choisi de quitter sa terre d’adoption. D’un territoire à l’autre, Fayçal Yakhou a été déplacé comme un dossier mal classé. Ce va et vient imposé, n’est pas une erreur banale. C’est la forme moderne d’une médiocratie, pour ne pas dire d’une cruauté bureaucratique.
Fayçal m’explique comment il s’est retrouvé privé de son pays d’adoption à cause d’une erreur administrative persistante. Une erreur froide, abstraite, presque invisible. Une erreur qui survit aux appels, aux demandes, aux preuves. Après des années de tentatives pour la corriger, Fayçal lance aujourd’hui un appel. Un appel à la conscience publique.
« Cela va faire 5 ans que je suis séparé de chez moi, de ma famille et de mon pays, je l’ai déjà été pendant 10 ans, jamais par choix ». Fayçal cherche un avocat humaniste et compétent. Quelqu’un capable de rendre au droit sa voix et à un citoyen son pays.
Fayçal est Canadien, québécois. Il le dit d’abord par le sentiment d’appartenance. Il le dit par une vie entière construite au Canada. Il le dit aussi par le droit. Arrivé le sol canadien, alors qu’il n’était encore qu’un enfant, il y a grandi, il y a appris, il s’y est formé. Le Canada et le Québec n’ont jamais été pour lui des lieux de passage. Depuis l’âge de cinq ans, le Canada est le pays de son enfance, de son enracinement, de son apprentissage. C’est aussi là qu’il a appris à cogner sur un ring de boxe.
Son père arrive au Canada en 1988 et devient citoyen canadien en 1993. À cette époque, la loi sur la citoyenneté ne laisse place à aucune ambiguïté. Lorsqu’un parent accède à la citoyenneté, ses enfants mineurs et résidents permanents y sont inclus de plein droit. Fayçal est alors un enfant.
Son identité nouvelle commence avec sa première rencontre avec la neige. Le froid vif qui remplace les sables chauds d’une plage méditerranéenne. Bien avant que son père ne dépose une demande de nationalité, l’hiver est déjà devenu son pays.
En tant qu’enfant mineur et résident permanent, Fayçal est juridiquement inclus dans la naturalisation de son père, conformément à l’article 5 paragraphe 2 de la loi sur la citoyenneté alors en vigueur. Le droit n’a fait que consacrer ce que la vie avait déjà établi.
Les années passent. La vie s’organise autour de cette réalité. Fayçal s’investit dans la société québécoise, notamment par le sport. Il devient champion canadien de boxe. Il remporte plusieurs médailles. Il porte les couleurs du Canada dans les compétitions. En 1997, il joue le rôle de Lex dans le film The kid de John Hamilton. À sa manière, il incarne l’effort, la discipline et la persévérance. Son parcours sportif témoigne d’un attachement profond à ce pays qu’il a représenté avec fierté. Des documents de la Fédération québécoise de boxe olympique (Boxe-Québec) le mentionnent parmi leurs listes de champions. Il est reconnu pour sa résilience et son implication dans le milieu de la boxe.
Les parents de Fayçal divorcent en 2000. Deux ans plus tard, sa mère décède. Ces événements marquent profondément le jeune homme. Il connaît des démêlés avec la justice. Un ordre d’expulsion est émis. Il vit le choc d’apprendre qu’il n’était pas citoyen canadien. En 2004, il choisit de partir volontairement avec l’intention de revenir cinq ans plus tard. Il restera finalement dix ans en Algérie, dans des conditions précaires, souvent sans domicile fixe.
En 2012, son frère Housse-Eddine entre en contact avec lui. Il lui apprend une vérité restée enfouie. Fayçal est canadien. Son père l’avait inclus dans sa demande de citoyenneté en 1992. Fayçal contacte le consulat. Il demande un passeport canadien. Il l’obtient. Il rentre au Canada, chez lui, il retrouve sa famille. Mais le retour est très difficile. Après tant d’années d’exil, l’adaptation est rude. De nouveaux démêlés mineurs avec la justice surviennent.
Mais en recevant un passeport canadien en 2015, Fayçal intègre pleinement sa nouvelle réalité. Il est désormais citoyen canadien. Il vote aux élections fédérales de 2017. Ces gestes ne sont pas anodins. Le droit de vote n’est pas un privilège. Un passeport n’est pas une faveur. Ce sont des reconnaissances solennelles d’appartenance. En remettant ce document, l’État canadien réhabilite officiellement à Fayçal Yakhou son statut de citoyen Canadien.
Puis survient l’absurde. En 2016, alors que Fayçal vit à Montréal, une lettre administrative lui annonce que son dossier de citoyenneté datant de 1993 est introuvable. D’un côté, un passeport valide délivré par le Canada. De l’autre, une administration qui nie l’existence même du droit qu’elle vient de reconnaître. Ce n’est pas une contradiction juridique. C’est une faillite administrative.
En 2020, Fayçal est escorté par des agents d’Immigration Canada jusqu’à l’aéroport d’Alger. Depuis, il est bloqué hors de son propre pays. Séparé de sa famille. Privé de stabilité, de travail, de dignité. Il vit dans un entre deux cruel. Reconnu citoyen un jour. Effacé le lendemain. Aucun texte de loi ne lui retire sa citoyenneté. Pourtant, il est condamné à l’exil.
Fayçal ne nie pas ses démêlés avec la justice. Ils sont mineurs. Jamais il n’a été accusé de terrorisme, la seule accusation pouvant mener à une révocation de citoyenneté. Dans un État de droit, répondre devant la justice ne signifie pas perdre sa nationalité. Aucun citoyen canadien issu de l’immigration ne devient un déporté pour ses fautes. La citoyenneté ne s’annule pas par un casier judiciaire.
Pour avoir travaillé durant 35 ans dans une prison québécoise dans le cadre d’un programme de réhabilitation, j’ai côtoyé des milliers de jeunes Québécois issus de l’immigration et de nationalité canadienne. S’il fallait tous les expulser parce qu’ils ont un casier judiciaire, le Canada ne serait pas le Canada. Parce que le rôle de la justice au Canada, faut-il le rappeler, est de juger des actes, non de bannir des citoyens.
Face à cette situation, une évidence s’impose. Le droit existe. Mais il a besoin d’être porté. Il a besoin d’une voix. D’un engagement humain. L’affaire Fayçal Yakhou appelle aujourd’hui un avocat humaniste. Un juriste capable de rappeler à l’État ses propres lois. Ses propres actes. Sa propre signature apposée sur un passeport canadien.
Cette situation heurte les principes que le Canada affirme défendre sur la scène internationale. Selon le Pacte international relatif aux droits civils et politiques, nul ne peut être arbitrairement privé du droit d’entrer dans son propre pays. Selon la Convention relative aux droits de l’enfant, les demandes visant à entrer dans son propre pays doivent être traitées avec humanité et diligence. Ces principes engagent l’État qui les a ratifiés.
Dans une lettre, écrite à la main, adressée aux autorités canadiennes, Djilali Yakhou, le père de Fayçal, atteste avoir déposé le dossier de son fils dans sa demande de citoyenneté en 1992. Il affirme que cette démarche a été faite conformément à la loi. Si le dossier a été égaré, cette faute relève de l’administration. Ce témoignage est une déclaration écrite à la main. Il engage un père. Il confirme un droit acquis.
Le cas de Fayçal Yakhou n’est pas une menace pour l’ordre public. Il n’est pas complexe. Il illustre un État qui tarde à réparer sa propre erreur. Dans une démocratie digne de ce nom, l’administration sert le droit. Elle ne l’abolit pas par négligence.
Reconnaître la citoyenneté de Fayçal, lui permettre de rentrer chez lui, ce n’est pas faire preuve de clémence. C’est rétablir la continuité du droit. C’est rappeler que la citoyenneté n’est pas un privilège révocable selon l’état d’un dossier. C’est un lien durable entre une personne et son pays.
Par ce texte, j’interpelle l’opinion publique canadienne et québécoise, les juristes, les avocats, les défenseurs des droits humains. Défendre Fayçal, ce n’est pas seulement défendre un homme. C’est défendre l’idée que le Canada se fait de lui-même. Un pays qui n’abandonne pas les siens à l’étranger. Un pays où le droit, lorsqu’il est porté avec humanité et courage, finit par ramener les citoyens chez eux.
Nul citoyen canadien ne doit être étranger à son propre pays.
Mohamed Lotfi
16 Janvier 2026
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