Admettons un instant que ce foulard qu’on appelle voile islamique ne soit pas, au sens strict, une obligation religieuse formellement et unanimement prescrite. Admettons qu’aucun texte ne permette d’affirmer hors de tout doute qu’il s’agit d’un commandement divin explicite comparable à la prière ou au jeûne. Nous nous retrouvons alors devant une scène délicieusement paradoxale. Des gouvernements occidentaux, au nom du principe de neutralité de l’État, décident ce qui est religieux et ce qui ne l’est pas. Ils tranchent là où les théologiens musulmans débattent encore. Ils définissent la nature théologique d’un tissu avec une assurance que les juristes musulmans eux-mêmes n’ont jamais affichée d’une seule voix. La neutralité de l’État consisterait-elle désormais à produire des fatwas administratives ?
Au Québec, Jean-François Roberge, ministre chargé de renforcer la laïcité, défend son projet de loi 9 au nom de l’émancipation des femmes. L’intention est présentée comme généreuse. Libérer. Protéger le principe d’égalité entre les hommes et les femmes. Mais l’ironie est saisissante. Voilà un ministre qui affirme avec aplomb que le voile est un signe religieux, alors même que le débat théologique n’a jamais été absolument homogène. Faudrait-il conclure qu’il est devenu plus musulman que les musulmans ? Plus catégorique que les exégètes ? Par décret parlementaire, l’État se hisserait-il au rang d’autorité doctrinale, celle qui consiste à connaître mieux l’intérêt des femmes que les femmes elles-mêmes ?
La question du voile, si l’on accepte de la regarder sans passion partisane, n’a jamais fait l’objet d’une unanimité absolue dans l’ensemble des communautés et des écoles musulmanes. La prière, elle, ne souffre aucune contestation sérieuse. Aucun juriste du Coran n’a osé en nier l’obligation. Elle est explicitement prescrite, répétée, ritualisée. Le jeûne du Ramadan et l’aumône légale bénéficient de la même clarté normative. Mais le voile ? Les versets invoqués, notamment dans les sourates 24 et 33, évoquent la pudeur, la décence, le fait de rabattre le khimar sur la poitrine. Ils ne décrivent ni uniforme standardisé ni insigne officiel de la foi. Ils s’inscrivent dans un contexte social précis et ont donné lieu, au fil des siècles, à des interprétations diverses.
En juin 2022, la théologienne marocaine et médecin de formation Asma Lamrabet a décidé de retirer son voile. Selon elle, « le Coran ne légifère en rien sur la nécessité d’un uniforme religieux qui serait strictement islamique. Il n’a jamais été question dans le Coran d’une quelconque obligation formelle liée à l’apparence vestimentaire. Imposer des normes vestimentaires standardisées va à l’encontre des principes du message universel et de son éthique spirituelle ». Elle est arrivée à cette conclusion après une recherche minutieuse dans le texte coranique. Elle n’est pas la seule à avoir mené cette réflexion.
Des penseurs contemporains ont insisté sur cette dimension historique et interprétative. Mohamed Arkoun rappelait que toute lecture du texte sacré est située dans le temps. Fatima Mernissi a montré comment certaines normes attribuées à la religion relèvent parfois davantage de constructions sociales et politiques que d’injonctions divines immuables.
Si aujourd’hui un consensus tend à considérer le voile comme un signe religieux, ce consensus demeure historiquement situé, circonstanciel, et dépendant d’un contexte précis. L’histoire montre à quel point ces qualifications peuvent évoluer. Dans l’Iran moderne, le même pays qui, depuis la révolution de 1979, impose aux femmes le port du voile au nom de la norme islamique avait, sous le règne de Reza Shah Pahlavi, entre 1935 et 1936, instauré par décret une politique de dévoilement obligatoire dans l’espace public. Le port du voile y était alors interdit et les autorités étaient chargées d’en faire respecter l’interdiction. Ce renversement spectaculaire rappelle que la signification religieuse, politique ou identitaire d’un vêtement n’est jamais figée. Elle se construit, se transforme et se reconfigure au gré des rapports de pouvoir et des contextes historiques.
Le voile est-il islamique ? C’est le titre d’un livre de Abdelaziz Kacem. Après le débat qui a agité la France sur cette question, ce texte nous éclaire enfin sur le contenu des deux versets coraniques évoquant le voile dit islamique et sur leur sens social inséparable du contexte de l’époque. Un sens social vieux de plus de 14 siècles et, par conséquent, destiné à être fondamentalement réinterprété.
On peut contester ces lectures. On peut les juger audacieuses, voire subversives. Mais on ne peut pas prétendre qu’elles n’existent pas. Dès lors, que signifie une loi votée dans un pays occidental qui affirme que le voile est un signe religieux indiscutable ? Elle choisit une interprétation parmi d’autres et l’érige en vérité officielle. Elle transforme un débat théologique en certitude juridique. Les femmes musulmanes, en tant qu’individus, sont libres de choisir l’une des interprétations du Coran au nom de la liberté de conscience. Mais pas l’État, pas un ministre qui ne cerne pas adéquatement le concept de laïcité et celui de neutralité religieuse.
Au Québec, on estime qu’environ 500 femmes sont directement touchées par ces dispositions. 500 femmes sommées de choisir entre leur emploi et un morceau de tissu dont la signification religieuse qui demeure historiquement et théologiquement discutée. L’ironie atteint son comble. On prétend renforcer la laïcité en tranchant une querelle d’exégèse.
On peut défendre la laïcité. On peut souhaiter un État strictement neutre. Mais encore faut-il reconnaître le vertige de l’ironie de la situation. Au nom de la neutralité, on adopte une position doctrinale. Au nom de la liberté, on contraint. Au nom de l’émancipation, on exclut.
Alors, et si le voile n’était pas un signe religieux au sens où on l’entend dans les lois ? Et si la certitude affichée n’était qu’une simplification commode ? Dans ce cas, l’histoire retiendrait peut-être qu’à une époque donnée, un ministre chargé de la laïcité aura défini avec plus d’assurance que les théologiens eux-mêmes ce que Dieu exigeait des femmes musulmanes.
Le plus étrange, dans ces débats interminables sur le port du voile, est peut-être ailleurs. On évacue presque toujours la crise géopolitique et civilisationnelle qui a donné naissance au phénomène contemporain du voile. Comme si elle n’existait pas. Comme si ce tissu était apparu spontanément, détaché des secousses de l’histoire. Quand ma mère et ma grand-mère portaient le voile dans leur jeunesse, ce n’était pas pour des raisons religieuses. C’était une coutume, une manière d’habiter l’espace social, parfois un simple prolongement du vêtement traditionnel. Personne n’y voyait un manifeste théologique. Personne n’en faisait un étendard identitaire. Dans l’histoire, le port du voile dépassait non seulement largement le monde musulman, il dépassait même celui des femmes.
Faites l’effort d’imaginer deux secondes. Allons-y pour dix. Si, par une sorte de miracle diplomatique, les guerres du Moyen-Orient disparaissaient. Si cette région du monde retrouvait soudainement la paix, une économie stable, des indépendances consolidées, des sociétés confiantes en leur avenir, souveraines de leurs économies. Pourquoi alors ses peuples, du moins une partie, éprouveraient-ils le besoin pressant de se distinguer, de marquer leur différence, d’ériger des signes identitaires en remparts symboliques ? Ce que j’essaie de dire est simple. Le monde obéit à des constructions où nos guerres et nos crises définissent nos comportements. Les replis identitaires ne tombent pas du ciel. Ils sont des réponses, parfois maladroites, parfois instrumentalisées, à des blessures bien réelles. Nous sommes tous, d’une manière ou d’une autre, responsables de ces guerres et de ces crises. Et nous sommes tout aussi responsables d’apporter des solutions. Ce n’est certainement pas en durcissant les lignes de fracture, en nourrissant les crises civilisationnelles, que nous contribuerons à les apaiser.
À la lumière de cette réflexion, ce qui se cache derrière le projet de loi 9 du gouvernement de la CAQ relève peut-être moins d’une volonté sereine de renforcer la laïcité que d’un réflexe de protection face à une identité et à une civilisation que l’on a, au fil des années, savamment diabolisées. Comme si la laïcité a été conçue spécialement contre l’islam. La peur a ceci de particulier qu’elle se déguise volontiers en principe. On parle de neutralité. On invoque l’égalité. On brandit la laïcité. Mais sous le vernis juridique affleure parfois une inquiétude plus profonde, celle d’un monde perçu comme étranger, menaçant, irréductible. Un monde dont les crises sociales, politiques et économiques ne sont pas sans liens avec des volontés de dominations et d’exploitations étrangères.
Il y a là une crise civilisationnelle qui dépasse largement un morceau de tissu. Elle traverse les discours, les plateaux de télévision, les campagnes électorales. Elle oppose des imaginaires plus qu’elle ne règle des problèmes concrets. Le voile devient le théâtre d’une angoisse collective. Il concentre des tensions qui ne sont pas nées dans une salle de classe ni dans un bureau de fonctionnaire. Il porte le poids symbolique de conflits géopolitiques, d’attentats, de migrations, de replis identitaires réciproques. Et l’on prétend régler tout cela par un article de loi.
Ce projet n’a alors plus grand-chose à voir avec les principes fédérateurs et rassembleurs de la laïcité. La laïcité, dans son esprit originel, visait à protéger la liberté de conscience, à empêcher l’État de privilégier une religion, à garantir un espace commun où croyants et non-croyants puissent coexister. Elle n’était pas conçue comme un instrument d’exclusion, encore moins comme un outil de stigmatisation. Elle était un rempart contre la domination d’une foi sur les décisions politiques, non une arme dirigée contre des minorités.
Il n’est pas anodin de constater que ce sont aujourd’hui des gouvernements de droite et d’extrême droite qui se sont accaparé le thème de la laïcité. Ce principe fondamental de la démocratie, historiquement porté par des courants progressistes soucieux d’émanciper l’individu des tutelles religieuses, se retrouve brandi par des mouvances identitaires qui en font un marqueur culturel. La laïcité cesse alors d’être un cadre juridique neutre pour devenir un drapeau. Et lorsqu’un principe devient drapeau, il sert moins à rassembler qu’à distinguer, diviser.
Certaines gauches auraient sans doute intérêt à faire un examen de conscience. En abandonnant le terrain de la laïcité, elles ont laissé s’installer une lecture défensive et identitaire du concept. En renonçant à en rappeler la vocation inclusive, elles ont permis qu’il soit redéfini comme un instrument de contrôle du corps et de l’apparence de l’autre. Or faire de l’autre un objet d’exclusion n’a jamais consolidé une démocratie. Cela l’a fragilisée.
Si la laïcité doit être défendue, qu’elle le soit pour ce qu’elle est. Un principe de liberté. Un espace commun. Un pacte de coexistence. Non un miroir de nos peurs. Non une réponse hâtive à des crises géopolitiques qui nous dépassent. À force de vouloir se protéger d’une identité fantasmée, on risque surtout d’abîmer la nôtre.
Ma conclusion est une question que j’adresse directement à Jean-François Roberge. Croyez sérieusement renforcer la laïcité au Québec en vous comportant comme plus musulman que les musulmans ?
Mohamed Lotfi
3 mars 2026
Post-scriptum
Je suis conscient que ce texte dérangera sans doute celles et ceux qui ont une position arrêtée, pour ne pas dire figée, sur la question du voile. Mon intention n’est pas de provoquer, encore moins de heurter. Elle est de déplacer le regard. Ces réflexions naissent précisément du désir de sortir le débat de son carcan idéologique et dogmatique. Je ne prétends pas détenir une vérité définitive. Je cherche simplement à interroger, à nuancer, à complexifier ce qui est trop souvent réduit à des certitudes commodes. Seule la recherche du bien commun guide ma démarche. Si je partage ces lignes, c’est avec l’espoir d’élargir les horizons, d’introduire un peu d’air dans un débat saturé, et, peut-être, de contribuer à faire tomber quelques murs. Mes réflexions découlent de mes nombreux échanges avec de nombreuses femmes musulmane sur le port de leur voile. Très souvent les raisons de le porter ou d’arrêter de le porter, dépendent de circonstances personnelles. Souvent, les décideurs politiques manquent totalement de perspectives historiques avant de voter des lois. C’est un défaut impardonnable.
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