22 janvier 2026 | tiré du site Entre les lignes entre les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/01/22/le-benevolat-en-ukraine-en-temps-de-guerre-entretien-avec-daria-saburova/
— Bonjour, Daria, merci d’avoir accepté cette interview. Votre livre semble singulièrement d’actualité aujourd’hui, car il montre comment le travail bénévole et militant est façonné par les relations de travail, les divisions de classe et les inégalités entre les sexes. Pouvez-vous nous dire sur quoi vous travailliez avant la publication de Travailleuses de la résistance, quelle place occupe la France dans votre biographie et comment votre intérêt pour le marxisme s’est développé ?
— Au moment où j’écrivais le livre, j’étais doctorante à l’université Paris Nanterre et je travaillais sur une thèse consacrée aux dimensions anthropologiques et politiques des théories marxistes du travail. En ce sens, je m’intéressais principalement à la philosophie. Bien sûr, je lisais beaucoup d’ouvrages de sociologie, d’histoire et de psychologie du travail, mais je n’avais jamais mené moi-même de recherche empirique. Ce livre est devenu ma première étude ethnographique. On pourrait dire que c’était une approche amatrice de l’ethnographie, j’apprenais, au fur et à mesure, à la fois les méthodes et la théorie.
Je suis née et j’ai grandi à Kyiv, mais je vis en France depuis 2009. Jusqu’en 2022, je me rendais relativement rarement en Ukraine. L’invasion à grande échelle m’a ramenée dans ce pays, et j’ai commencé à m’y rendre beaucoup plus souvent et pour des périodes plus longues. À peu près à la même époque, j’ai rejoint le comité de rédaction de Spilne. Avant cela, je faisais partie du collectif éditorial de la revue française de gauche Contretemps, qui a également une orientation marxiste. J’ai quitté cette revue parce que je n’étais pas d’accord avec la manière dont la question ukrainienne était traitée.
Lorsque la guerre a éclaté, j’ai compris que je ne pourrais plus me concentrer sur des travaux purement théoriques pendant un certain temps. Il me semblait bien plus important de m’engager directement dans le débat politique.
J’ai continué à enseigner, et j’ai également rejoint le Réseau européen de solidarité avec l’Ukraine (RESU), où j’étais fréquemment invitée à participer à des discussions au sein des cercles militant·es de la gauche française. Là, j’ai rencontré à plusieurs reprises des militant·es qui adhéraient soit à des positions campistes, soit à un pacifisme abstrait, soit au défaitisme révolutionnaire. À la fin de l’année 2022, il m’est apparu clairement que ces débats perdaient de leur substance, que les personnes s’étaient largement installées dans des positions figées et que l’échange de thèses abstraites ne semblait plus productif.
C’est à peu près à cette époque, à la fin de l’année 2022, qu’un petit éditeur français, éditions du Croquant, m’a contacté pour me proposer d’écrire un livre sur l’Ukraine. J’y ai vu l’occasion de dépasser les raisonnements spéculatifs, les commentaires médiatiques et les discussions avec des militant·es de gauche et des syndicalistes ukrainien·nes pour mener à la place un travail de terrain.
Les militant·es de la gauche française invoquent souvent la classe ouvrière ukrainienne sans s’intéresser réellement à la dynamique locale ou aux personnes réelles.
Je voulais comprendre comment les membres de la classe ouvrière réelle, et non celle décrite dans les manuels scolaires, perçoivent la situation et leurs formes de résistance en réponse à l’invasion russe.
Au départ, le livre s’adressait principalement à un public français. Étienne Balibar a écrit la préface, en replaçant le livre dans le débat spécifique mené en France sur la guerre en Ukraine.
Au final, cependant, le livre s’est avéré être moins une polémique politique qu’une étude sociologique. J’ai essayé de montrer que le bénévolat en temps de guerre n’est pas seulement une prise de position civique, mais aussi un travail non rémunéré, caractérisé par des hiérarchies, un accès inégal aux ressources et des relations complexes avec les organisations humanitaires internationales, l’État et les autorités locales.
Je m’intéressais particulièrement à la nature spécifique du bénévolat dans la classes ouvrière, un sujet rarement abordé.
La plupart des sociologues et des politologues qui étudient le bénévolat en Ukraine se concentrent sur les initiatives de la classe moyenne, qui, depuis 2014, ont été le principal moteur des manifestations de Maïdan et le noyau des bataillons de volontaires dans l’est de l’Ukraine.
— Pourriez-vous nous expliquer ce qui distingue le bénévolat en Ukraine dans le contexte de l’invasion russe ?
— Je voulais remettre en question l’idée selon laquelle la vague actuelle de bénévolat en Ukraine n’est que la continuation directe des traditions qui ont émergé lors des manifestations de Maïdan et de la résistance au séparatisme dans le Donbass. On suppose généralement que les structures et les pratiques militantes créées par la classe moyenne urbaine à Kyiv et dans d’autres grandes villes ont simplement été transmises à une population plus large après l’invasion à grande échelle de 2022.
Je voulais plutôt montrer que les nouvelles personnes du mouvement bénévole, des habitant·es de la classe ouvrière de petites villes et villages, apportaient avec elles et eux leurs propres traditions, cadres moraux et opinions politiques. Par exemple, dans les organisations bénévoles de Kryvyi Rih que j’ai étudiées, les personnes parlaient principalement russe ou surzhyk [langue mixte constituée à partir du russe et de l’ukrainien – NdT] et ne voyaient aucun problème à ne pas passer à l’ukrainien. Au contraire, beaucoup considéraient avec scepticisme les appels à abandonner le russe, du moins au début de l’année 2023.
La plupart de mes interlocuteurs et interlocutrices avaient une opinion négative du mouvement de protestation du Maïdan [commentaire de l’autrice : les événements de fin novembre 2013 à février 2014, connus dans l’histoire ukrainienne sous le nom d’Euromaïdan, ont donné lieu à des manifestations de masse sur la place de l’Indépendance, dans le centre de Kiev, et dans d’autres villes d’Ukraine]. Certain·es avaient même participé à l’« Anti-Maïdan » local à l’époque. Les travailleurs et travailleuses des mines se souvenaient encore des années [Viktor] Ianoukovitchcomme de la période la plus stable de leur vie sur le plan social et économique.
Et malgré la décommunisation en cours en Ukraine et le discours dominant qui dépeint l’Union soviétique exclusivement en termes — terreur, impérialisme, etc. —, de nombreuses personnes gardent des souvenirs positifs de cette époque et en parlent ouvertement.
Pour elles, la période soviétique reste une référence pour évaluer la croissance des inégalités sociales dans l’Ukraine post-indépendance.
En d’autres termes, elles conservent une identité locale distincte qui combine ces éléments apparemment contradictoires. Cela les distingue nettement de l’identité des bénévoles couramment décrite par les politologues et les sociologues. Les traditions auxquelles s’inspirent les bénévoles de Kryvyi Rih reflètent également une expérience de classe locale spécifique. D’une part, beaucoup travaillent à la même mine, vivent dans les mêmes quartiers et sont habitué·es à l’entraide au niveau du site minier. D’autre part, avant l’invasion à grande échelle, les mines de Kryvyi Rih faisaient régulièrement grève, et les femmes jouaient un rôle central dans la poursuite de ces grèves.
Comment les mineurs font-ils grève ? Ils restent sous terre, parfois pendant des jours, voire des mois. La dernière grève de ce type à l’usine de minerai de fer de Kryvyi Rih en 2020 a duré 43 jours. Pendant ces périodes, les épouses et les mères s’organisent pour envoyer de la nourriture, des matelas et d’autres fournitures aux mineurs. Elles assument également la dimension politique de la protestation, en manifestant devant les bureaux de l’entreprise ou la mairie et en présentant les revendications des travailleurs : des salaires plus élevés, de meilleures conditions de travail. Cette tradition locale d’auto-organisation les aide aujourd’hui à structurer leurs efforts bénévoles en faveur du front.
— Vous avez mentionné que la plupart de vos interlocuteurs et interlocutrices ne soutenaient pas le mouvement de protestation qui a débuté sur le Maïdan en 2014. Quels arguments ont-elles ou ils avancés ?
— Tout d’abord, comme le note Denys Gorbach dans son livre sur la classe ouvrière à Kryvyi Rih, il existe une profonde méfiance à l’égard de toute autorité et, plus largement, un rejet de la politique en tant que telle. Un argument courant était que le mouvement de protestation de Maïdan avait servi d’instrument permettant à l’opposition politique d’accéder au pouvoir, alors qu’en réalité, rien n’avait vraiment changé et que des personnes étaient mortes pour rien.
Certaines personnes interrogées ont critiqué non seulement le résultat du Maïdan, mais aussi le mouvement lui-même. Dans l’actuel discours officiel, Maïdan est présenté comme la naissance d’une véritable démocratie directe ukrainienne. Mes interlocuteurs et interlocutrices ont toutefois fait valoir que le changement violent de pouvoir était de nature antidémocratique et que Ianoukovitch aurait dû être destitué par le biais d’élections.
Cet argument peut certainement être considéré comme réactionnaire. Il suggère qu’aujourd’hui, la classe ouvrière ukrainienne ne soutient pas l’idée de révolution en tant que telle, rejetant la possibilité d’un changement radical par des moyens révolutionnaires. Mais derrière ces arguments se cache quelque chose de plus fondamental : pour de nombreuses personnes dans l’est de l’Ukraine, les manifestations du Maïdan de l’hiver 2013-2014 semblaient lointaines et étrangères, des événements qui ne reflétaient pas nécessairement leurs intérêts.
Les manifestations exprimaient des revendications libérales-démocratiques abstraites : état de droit, opposition à la violence policière, démocratie, liberté. Elles ont ensuite été rejointes par un programme nationaliste qui était également étranger à mes interlocuteurs et interlocutrices.
Ce que le Maïdan n’a pas réussi à faire, c’est d’articuler des revendications sociales et économiques qui trouvaient un écho auprès de cette partie de la population.
Au cours des entretiens, nous avons longuement discuté des salaires, des retraites et de l’état du système de santé. Pour les mineurs, des questions telles que les régimes de retraite spéciaux et les prestations sociales sont particulièrement importantes, mais ces préoccupations étaient totalement absentes des manifestations de Maïdan.
À l’époque, ces personnes n’avaient guère conscience de leur identité nationale ukrainienne. L’un·e des participant·es à l’enquête l’a exprimé sans détour : « Avant février 2022, presque aucun·e d’entre nous ne savait ce qu’était l’Ukraine. Nous ne nous sommes jamais considéré·es comme Ukrainien·nes ou autre chose. Nous gagnions bien notre vie en travaillant dans les mines, et cela nous suffisait. »
— Dans votre livre, vous affirmez qu’après les événements de Maïdan, il y a néanmoins eu une reconfiguration des relations de classe, qui a renforcé le rôle des élites et de la classe moyenne en tant que moteurs du progrès politique. Pourriez-vous développer cette idée ?
— L’analyse politique, économique et sociale la plus précise de l’Ukraine depuis son indépendance jusqu’à aujourd’hui se trouve dans les travaux de Denys Gorbach. Après l’indépendance, l’Ukraine a développé une alliance spécifique, ou un contrat social, entre les capitalistes paternalistes, en particulier dans les villes industrielles telles que Kryvyi Rih, le Donetsk et d’autres, et la classe ouvrière locale. En d’autres termes, ces entreprises et ces villes n’ont pas été soumises à une restructuration néolibérale brutale de leur gestion et de leur gouvernance. Les entreprises ont continué à privilégier le maintien de la main-d’œuvre plutôt que les innovations technologiques qui auraient entraîné des licenciements. Elles ont également continué à offrir certaines prestations sociales à leurs employé·es.
Ce compromis entre les capitalistes et la classe ouvrière, ainsi que les employé·es du secteur public, s’est cristallisé politiquement sous la forme de forces politiques spécifiques. Il a surtout été promu par le Parti des régions, dirigé par Ianoukovitch.
Cependant, même les partis ukrainiens nationaux-libéraux pro-européens ont adhéré à ces règles pendant un certain temps et se sont abstenus de mener des réformes néolibérales radicales. Cela a changé après le Maïdan.
D’une part, la pression exercée par les institutions occidentales et le Fonds monétaire internationals’est intensifiée ; d’autre part, les obstacles politiques internes à un vaste ensemble de réformes ont été levés. Il s’agissait notamment de réformes dans les domaines de l’éducation, de la santé, de la protection sociale, de la libéralisation des prix du gaz, etc. La guerre et le choix d’une voie européenne ont servi de justification à ces réformes. Ce processus a été aggravé par la crise économique, l’inflation et les conséquences sociales du conflit armé, qui ont tous modifié les relations de classe telles qu’elles existaient avant 2014 et ont remodelé le paysage politique.
On peut dire que, grâce à ces processus, le bloc industriel paternaliste a été vaincu. Les travailleurs/travailleuses industriel·les ont été perdant·es, tout comme l’ensemble de la classe ouvrière ukrainienne, qui a connu un appauvrissement généralisé. Les oligarques industriels ont également perdu du terrain : en raison de la guerre, ils ont non seulement perdu une partie de leurs actifs physiques dans l’est et le sud de l’Ukraine, mais aussi une grande partie de leur influence politique. Dans le même temps, d’autres groupes ont renforcé leur capital économique, politique et symbolique. Des représentant·es de la classe moyenne urbaine et éduquée ont commencé à occuper des postes au sein du gouvernement et dans le secteur des ONG en pleine expansion, largement financé par des organisations donatrices européennes et américaines.
— Pensez-vous que ce déséquilibre entre les sexes et les classes sociales dans le bénévolat soit spécifique à l’Ukraine ou s’agisse-t-il d’un phénomène mondial ?
— Considérer le bénévolat comme un travail non rémunéré n’est pas une approche nouvelle. Le concept de travail bénévole est utilisé depuis au moins les années 1980, et ces questions font aujourd’hui l’objet d’analyses approfondies en sociologie mondiale. D’un point de vue social, les chercheurs et les chercheuses soulignent que parmi les classes sociales supérieures, le travail bénévole prend souvent la forme d’un loisir, tandis que pour la classe ouvrière, il devient fréquemment ce que l’on appelle un « travail d’espoir », c’est-à-dire un travail effectué dans l’espoir d’améliorer son CV ou de s’assurer une place sur le marché du travail. Dans ce cas, il ne s’agit plus vraiment d’une activité bénévole, mais plutôt d’une forme d’exploitation du travail non rémunéré.
Dans certains pays, le travail bénévole est une condition pour bénéficier des allocations chômage. Pour les migrant·es, il devient souvent un moyen de s’intégrer dans la société et de démontrer qu’elles ou ils méritent la citoyenneté. Tout cela doit être compris dans le contexte de politiques migratoires et d’austérité de plus en plus restrictives.
Dans le même temps, les approches analysant le travail bénévole sous l’angle de la reproduction sociale, c’est-à-dire les soins aux personnes et les relations humaines, se développent également rapidement.
Le bénévolat comprend certainement de nombreuses fonctions traditionnellement associées au travail masculin. En Ukraine, cela inclut des activités liées au secteur militaire : production de drones, financement participatif, achat d’équipement. Cependant, la majorité du travail bénévole consiste en des tâches de soins. Et ce travail est principalement effectué par des femmes :
cuisiner pour les soldat·es, prendre soin des personnes déplacées à l’intérieur du pays, mettre en place et gérer des centres d’accueil. Cela comprend également le soutien psychologique et le travail auprès des enfants, des personnes âgées et des ancien·nes combattant·es.
Cette catégorie englobe également les tâches productives historiquement associées à la sphère domestique, telles que le tissage de filets de camouflage ou le tricotage de chaussettes. Une grande partie de ce qui est fait pour le front repose très souvent sur le travail non rémunéré des femmes.
Dans cet ouvrage, je ne cherche pas à résoudre des problèmes théoriques complexes. Au contraire, je m’appuie sur un cadre marxiste-féministe classique : Silvia Federici(1), Mariarosa Dalla Costa, Selma James (2), qui considéraient le travail domestique comme une forme d’exploitation. Je pense que ce cadre analytique est particulièrement bien adapté à l’Ukraine. Les sociologues Oksana Dutchak, Natalia Lomonosova et Alona Tkalich travaillent sur ce sujet depuis de nombreuses années et montrent qu’en Ukraine, comme ailleurs dans le monde, l’appauvrissement de la classe ouvrière a avant tout un visage féminin.
L’ensemble de la classe ouvrière souffre de la guerre et des réformes. Bien sûr, les femmes ukrainiennes ne sont pas mobilisées de force au front. Mais elles supportent tout le poids du travail reproductif et la responsabilité des enfants, des personnes âgées et des malades. Les femmes qui partent pour l’Europe doivent souvent subvenir seules aux besoins de leur famille. L’espérance de vie des femmes en Ukraine reste plus élevée, et la majorité des retraité·es sont des femmes. C’est parmi les retraitées que le taux de pauvreté est le plus élevé. Ce sont des femmes qui ont passé une partie de leur carrière à s’occuper d’enfants et à occuper des postes moins bien rémunérés, et qui, par conséquent, perçoivent des pensions nettement inférieures.
De plus, les femmes sont employées de manière disproportionnée dans les secteurs les moins bien rémunérés, surtout dans le secteur public : enseignantes, puéricultrices, infirmières, assistantes sociales, etc.
En conséquence, les femmes ukrainiennes constituent la fraction la plus précaire et la moins protégée de la classe ouvrière.
C’est précisément pour cette raison qu’il est considéré comme plus acceptable socialement que les femmes s’engagent dans des activités bénévoles. On attend des hommes qu’ils combattent ou qu’ils travaillent dans les mines pour gagner leur vie. Même lorsqu’ils sont à la retraite, les hommes sont plus enclins à rechercher un emploi rémunéré qu’à s’engager dans des activités bénévoles.
Comme les femmes fournissent déjà un travail de soins non rémunéré dans la sphère privée, on suppose qu’elles continueront à fournir des soins non rémunérés aux militaires dans la sphère publique du bénévolat.
— Parfois, les militant·es de gauche européen·nes disent ne pas vouloir prendre parti dans le conflit militaire russo-ukrainien. Pourriez-vous expliquer plus en détail ce que les différents segments de la gauche française pensent de la guerre en Ukraine ? Et comment voyez-vous personnellement la rhétorique antimilitariste de la gauche européenne ?
— J’ai participé très activement à ces débats pendant les deux ou trois premières années de l’invasion. Au cours de l’année écoulée, j’ai pris un peu de recul et je ne suis plus le détail des évolutions. Mais en France, les positions sont très variées, elles couvrent vraiment tout le spectre, et il y a matière à débat entre les différents fractions de la gauche. La position que vous décrivez existe bel et bien, mais je dirais qu’elle est relativement marginale.
Même si l’on considère le plus grand parti engagé dans la politique publique en France, La France Insoumise, il serait incorrect de dire qu’il existe une position unique et unifiée en son sein. Bien sûr, on a souvent entendu son dirigeant, Jean-Luc Mélenchon, tenir des propos clichés tirés de la propagande d’État russe, par exemple en qualifiant les territoires occupés de « contestés ». Dans le même temps, au sein du Parlement français et plus largement au niveau de l’UE, son parti a soutenu les livraisons d’armes à l’Ukraine. Je ne qualifierais pas leur position de strictement campiste.
De manière plus générale, les opinions des partis de gauche varient considérablement d’un pays à l’autre. Plutôt qu’une position unifiée, ce que nous observons, c’est tout un éventail de positions dans la gauche européenne.
A Contretemps, la revue dont j’ai fini par quitter le comité de rédaction, il n’y avait pas non plus de ligne unique et intransigeante. Cependant, parmi les articles publiés, certains étaient, à mon avis, factuellement inexacts et problématiques sur le plan politique et éthique. Il s’agit notamment d’articles qui présentaient la Russie comme une victime de l’impérialisme occidental ou qui analysaient la guerre exclusivement comme une conséquence de l’expansion de l’OTAN. À ce moment-là, j’ai réalisé que je ne pouvais plus accepter certaines expressions dans les débats internes. Il me semblait que certaines positions sur la guerre en Ukraine ne devaient tout simplement pas avoir droit à une tribune.
J’ai beaucoup de respect pour le Réseau européen de solidarité avec l’Ukraine (RESU) et pour le Nouveau Parti anticapitaliste qui, à mon avis, adoptent systématiquement des positions politiques justes dans un cadre internationaliste. Pour elles et eux, la solidarité avec l’Ukraine et la Palestine est véritablement une priorité. Et cette solidarité n’est pas seulement dans les mots, elle est active. Elles et ils font connaître ce programme à la société française par le biais de matériel éducatif, de marches et d’événements de solidarité. Elles et ils se sont également rendus à plusieurs reprises en Ukraine et continuent d’entretenir des contacts étroits avec les militant·es et les organisations locales. C’est ce que l’on peut qualifier de solidarité concrète dans les limites des ressources disponibles.
Dans le même temps, les positions des partis français sur la guerre en Ukraine doivent être comprises en relation avec leurs programmes politiques nationaux.
Ces positions sont liées à leur positionnement stratégique au sein du paysage politique français. Par exemple, La France Insoumise a toujours adopté une position souverainiste, en particulier en ce qui concerne la politique étasunienne. Pour elles et eux, il est important de souligner que les dépenses sociales ne doivent pas être sacrifiées et que les politiques d’austérité ne doivent pas être imposées au nom de la militarisation, de la sécurisation et de l’expansion de l’appareil répressif de l’État. Par rapport à ce programme, qui peut mobiliser directement les électeurs et les électrices françaises, la question de l’aide militaire à l’Ukraine tend à jouer un rôle secondaire.
— Quels sont vos liens avec la gauche en Ukraine et quelles perspectives voyez-vous pour elle ? Votre livre sera-t-il traduit en ukrainien ?
— Je suis membre du comité de rédaction de Spilne. Cette forme d’engagement me convient mieux que l’activisme politique quotidien, et je suis très heureuse de faire partie de cette revue. À mon avis, c’est la publication d’analyses la plus intéressante et de la plus haute qualité d’Ukraine. Elle cherche à toucher un large public tout en maintenant des normes intellectuelles élevées.
D’une part, notre tâche consiste à expliquer aux lecteurs et lectrices ukrainiennes ce qui se passe en Ukraine et dans le monde sous l’angle des problèmes sociaux et économiques auxquels sont confronté·es les citoyen·nes ordinaires et d’un point de vue politique progressiste. D’autre part, nous souhaitons présenter à la communauté internationale les évolutions en Ukraine.
Nous publions des documents en ukrainien, en russe et en anglais.
La revue offre une tribune à diverses organisations politiques et syndicales ukrainiennes, notamment Sotsialnyi Rukh) (Mouvement social), des collectifs solidaires, le syndicat étudiantPryama Diya et le syndicat des infirmières Sois comme nous – Be Like Us. J’espère vivement que mon livre sera bientôt publié en ukrainien. Je suis surtout intéressée par la façon dont les personnes dont je parle réagiront à mes descriptions et à mon analyse de leurs propres activités.
Un chapitre consacré à la question linguistique a déjà été publié sous une forme abrégée sur le site web Spilne. Pour être honnête, je m’attendais à beaucoup plus de critiques. Dans ce chapitre, j’affirme qu’aujourd’hui, le passage à l’ukrainien est devenu une condition de la mobilité sociale, en particulier dans le domaine culturel, et que le rejet de principe du russe est le plus fréquent parmi la classe moyenne. Au lieu de cela, j’ai reçu des commentaires majoritairement positifs. Lorsque les arguments sont présentés de manière raisonnée, ils ont tendance à être accueillis plus sereinement.
Références :
[1]. Federici, Silvia. Wages Against Housework. Bristol : Falling Wall Press, 1975.
[2]. Costa, Mariarosa D., et Selma James. The Power of Women and the Subversion of the Community. Bristol : Falling Wall Press, 1972.
https://www.posle.media/article/volunteering-in-wartime-ukraine-interview-with-daria-saburova
Traduit par DE
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