Édition du 16 juin 2026

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Introduction de Bernard Duterme à son livre : La touristification du monde

Encore un pamphlet d’anti-tourisme primaire ? Un réquisitoire facile contre le rouleau compresseur touristique ? Une dénonciation confortable de ses travers et de ses dégâts ? Oui et non. Si le dénigrement des touristes s’impose depuis belle lurette comme l’un des réflexes favoris des touristes eux-mêmes, souvent gênés par leurs semblables (dont ils entendent se distinguer), la critique du tourisme international, l’examen de la logique d’expansion continue de ce secteur d’activités a, elle, moins bonne presse. Et pour cause.

Tiré de Entre les lignes et les mots

Avec l’aimable autorisation des Editions Syllepse

Paré de toutes les vertus par ses nombreux promoteurs, auréolé de soleil et d’évasion dans l’imaginaire de ses nombreux clients, le filon des vacances à l’étranger emporte l’adhésion, avec la force de l’évidence. Il crée des emplois et enrichit les pays visités ; il crée du bonheur et enchante les populations visiteuses. Nuancer le tableau ou l’assombrir est affaire de grincheux.

Pourtant, un premier constat fait presque consensus : si le déploiement tous azimuts de l’industrie du tourisme produit de réels bénéfices, il engendre également de multiples coûts. Économiques, écologiques, sociaux, culturels, politiques… De cela, tout le monde est à peu près conscient. Mais là où la lucidité s’étiole, là où la mauvaise foi des principaux acteurs – entrepreneurs ou consommateurs – du tourisme international prend le dessus, c’est face à la très inégale répartition de l’ensemble de ces coûts et bénéfices. Prévalent alors relativisation ou dénégation. Lorsque, sur le plan éthique, les avantages financiers ou récréatifs accumulés par les uns en viennent à justifier les dommages et préjudices subis par les autres. Voire, sur le plan politique, à les reléguer aux oubliettes.

La conscience de l’impossible généralisation du phénomène touristique dans ses formes actuelles devrait pourtant achever de convaincre les moins critiques. Si tant est que son irréalisable démocratisation ne les indiffère pas. Car c’est un fait : l’accès à la mobilité internationale, au loisir et au repos, pourtant consacré par la Déclaration universelle des droits humains, est réservé à moins de 10% de l’humanité. Minorité vernie qui exerce en cela un « privilège » et non plus un « droit  ». Heureusement d’ailleurs. La biodiversité et les équilibres climatiques ne survivraient pas à l’égalité face aux vacances. Même l’ONU Tourisme le reconnaît de temps à autre à la faveur de ses outils de suivi qui documentent, au moins en creux, les vulnérabilités et les injustices inhérentes à son industrie fétiche et à ses destinations de masse ou de niche.

Le monde est à disposition

Le monde est à disposition. Sa mise en tourisme, sa «  touristification » répond aux attentes gourmandes de celles et ceux – les vacancières et vacanciers en puissance – que l’histoire politique et économique a outillés pour le visiter. Quand la demande ne répond pas elle-même à l’offre. Qui des touristes internationaux ou des opérateurs touristiques se sont mis, les premiers, à considérer les contrées proches ou reculées comme de «  grandioses » terrains d’aventure, comme d’« authentiques » lieux de découverte ou comme de « paradisiaques  » espaces de plaisance, de divertissement et de prélassement ? Peu importe. On dira que le besoin d’évasion des uns a dopé l’esprit d’entreprise des autres, et réciproquement. Et que la touristification du monde consiste précisément à le mettre aux goûts, moutonniers ou singuliers, des privilégié·es qui se l’offrent. Au mépris le plus souvent de la moindre connaissance, la plus élémentaire, des régions et des populations visitées.

Le tourisme international vit des illusions qui le fondent. Y a-t-il sentiers plus battus que le « hors des sentiers battus  » ? Y a-t-il moins inclusif à l’échelle mondiale que la supposée démocratisation du tourisme ? Y a-t-il plus convenu, c’est-à-dire moins différent et moins éloigné que l’exotisme vendu par les tour-opérateurs ? Y a-t-il moins biodégradable que l’impact biodégradant d’un secteur prétendument durable ? Y a-t-il plus factice que l’« authentique en toc » fabriqué par les voyagistes ? Y a-t-il moins mesuré que la gestion des retombées au sein des populations locales ? Y a-t-il plus formaté, plus adapté, plus lissé que la déambulation consumériste en « terres inconnues  » ? Y a-t-il moins réglementé que cette industrie qui s’affiche responsable ? Y a-t-il plus couru que la quête d’exclusivité à l’infini ?

Le long de l’Ourthe ou de la Semois

«  Merveilleuse terre de vacances  » lisait-on déjà, dès les années 1960, aux entrées du… Luxembourg belge.

«  Merveilleuse terre de vacances » ! La formule, qui ne pèche pas par sobriété, couvrait-elle alors un intérêt commercial bien compris ? Ou conférait-elle un certain sentiment de fierté aux populations locales ? À l’inverse, instillait-elle un vague ressentiment de dépossession, d’usurpation d’une terre qui, au fond, constituait d’abord leur milieu de vie, leur quotidien plutôt qu’un « merveilleux » terrain de camping estival ? En tout cas, le slogan visait ostensiblement – à la limite de l’autosuggestion positive, méthode Coué – à attirer ou à accueillir, c’est selon, les caravanes du centre et du nord du pays, ainsi que des Pays-Bas voisins qui, à cette époque, venaient volontiers s’installer le long de l’Ourthe ou de la Semois pendant les congés payés.

De cette histoire date peut-être ma sensibilité revêche à la problématique du tourisme. Enfant dans les années 1970 au sein d’une famille modeste qui ne partait jamais en vacances, étudiant-jobiste dans les années 1980 au service des juillettistes ou des aoûtien·nes de balade en Ardenne belge, actif dans la coopération au développement et la solidarité internationale depuis lors, je ne pouvais rester indifférent à la question. Le tourisme est-il accessible à tous et toutes, comme le clament ses promoteurs ? Profite-t-il équitablement aux populations visiteuses et visitées comme à ses entremetteurs ? Est-il «  soutenable  » en dépit de ses impacts écologiques ? Considère-t-on à raison l’expérience touristique comme dépaysante, bienveillante, apaisante ou envoûtante ? La touristification du monde ne gagnerait-elle pas à être davantage régulée, voire «  balisée  », pour plus de justice ? C’est à ces innocentes questions que les pages suivantes tentent de répondre. Le plus subjectivement du monde, sur des bases objectives. Et vice versa.

Bernard Duterme : La touristification du monde
Editions Syllepse, Paris 2025, 98 pages, 6 euros
https://www.syllepse.net/la-touristification-du-monde-_r_37_i_1153.html

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Bernard Duterme

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