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300 journalistes licenciés : aux États-Unis, l’écologie sacrifiée par la presse pro-Trump

La vague de licenciements au « Washington Post », notamment sur l’écologie, marque une nouvelle étape du déclin de la presse aux États-Unis. Une purge orchestrée par les milliardaires pro-Trump.

Tiré de Reporterre
16 février 2026

Par Théo Quintard

Manifestation de journalistes et lecteurs du « Washington Post », le 5 février 2026, après l’annonce de 300 licenciements dans le journal. - © Heather Diehl / Getty Images North America / Getty Images via AFP

San Antonio (États-Unis), correspondance

Le Washington Post, c’est ce vieux Monsieur des médias étasuniens. Figure d’autorité, surtout ; critique du pouvoir présidentiel, aussi. Né en 1877 et mondialement connu pour avoir révélé le scandale du Watergate — une affaire d’espionnage politique qui conduisit, en 1974, à la démission du président Richard Nixon —, le quotidien de la capitale fédérale a longtemps incarné l’essor du journalisme climatique des États-Unis. Le 4 février, il a été, à son tour, frappé par une vague de 300 licenciements parmi les quelque 800 journalistes de la rédaction.

Parmi eux, quatorze reporters environnement ont été écartés du deuxième quotidien étasunien. Tanisha [*], l’une d’entre eux, décrit ce 4 février comme «  l’un des jours les plus sombres de l’histoire de la presse aux États-Unis ». « On parle d’un sujet vital pour l’avenir, et pourtant c’est l’un des premiers sacrifiés », s’emporte-t-elle auprès de Reporterre, encore sous le choc.

Un « acte criminel »

Déjà affaibli par une crise éditoriale et économique ces dernières années, le « WaPo », tel que le surnomment ses lecteurs, a fini par s’agenouiller devant l’administration Trump II afin de mieux servir son propriétaire milliardaire Jeff Bezos, le big boss d’Amazon. « Comment peut-on prétendre couvrir une crise mondiale permanente avec seulement quatre journalistes ? » s’interroge encore Tanisha.

«  Cet acte criminel », comme l’ont qualifié plusieurs sources interrogées par Reporterre, s’inscrit dans une tendance plus large. Selon l’étude annuelle du Media and Climate Change Observatory (MeCCO) de l’Université du Colorado, 2025 a été une «  année charnière » où la présence du climat dans les médias mondiaux a reculé de 14 % en un an et demeure 38 % sous le niveau record atteint il y a cinq ans.

Lire aussi : Trump II : « La pire offensive de l’histoire contre l’environnement »

Les médias mainstream des États-Unis ont longtemps contribué, à leur manière, à une lente prise de conscience de l’urgence climatique, en faisant découvrir aux lecteurs des sujets qu’ils n’osaient pas encore apprivoiser. La réduction drastique des effectifs du Washington Post marque ainsi la fin d’une ère. « L’idée qu’on nous répétait depuis quelques années, c’était d’aller au-delà de la politique. L’équipe climat devait incarner cette alternative capable de retenir les lecteurs  », souffle Sarah [*], elle aussi happée par les coupes sans merci de Jeff Bezos, dans un contexte global difficile pour la presse.

Parmi les chaînes nationales les plus engagées dans sa couverture environnementale et climatique, CBS News — récemment passée sous le pavillon de Skydance Media et marquée par la nomination controversée de la polémiste « antiwoke » Bari Weiss à la tête de la rédaction — a licencié en octobre une majorité de ses journalistes environnement.

« Le climat risque de sortir de l’agenda d’encore plus d’Américains, et de disparaître des conversations »

Désormais contrôlé par le milliardaire de la biotech Patrick Soon-Shiong, le Los Angeles Times, lui, avait déjà supprimé plus d’un cinquième de ses postes en janvier 2024. Un an plus tard, sa couverture des incendies dévastateurs d’Eaton et de Palisades était épinglée : seuls 13 % des contenus publiés mentionnaient explicitement le changement climatique, rapporte une enquête de l’Emmett Institute on Climate Change and the Environment, de l’Université de Californie à Los Angeles (UCLA), publiée fin 2025.

Cette évolution n’a rien d’une surprise tant la restructuration des médias étasuniens — dont 90 % sont aux mains de six multinationales — suit, selon Nolan Higdon, une « évolution idéologique » dictée par les idéaux sociaux et les intérêts économiques des propriétaires.

«  Le climat risque de sortir de l’agenda d’encore plus d’Américains, et de disparaître des conversations, explique ce professeur chargé de l’éducation aux médias et de l’histoire politique à l’Université de Californie, à Santa Cruz. À l’échelle du pays, le public qui aurait le plus besoin d’informations scientifiques s’informe désormais auprès de médias qui nient la crise, la relativisent ou font comme s’il n’y avait rien à faire. »

Seuls deux rescapés

Malgré tout, la question environnementale est « toujours la plus grande histoire du monde, et elle doit être correctement traitée », dit avec force John Schwartz, reporter climat pour le New York Times entre 2000 et 2021, également passé par le Washington Post en début de carrière.

Aujourd’hui professeur à l’école de journalisme du Moody College of Communication de l’Université du Texas (UT), à Austin, cet ancien reporter de 68 ans se dit « inquiet » de voir les équipes environnement du New York Times et du Wall Street Journal presque seules en première ligne. « Ils ne devraient pas être les derniers debout, mais se trouver au milieu d’une foule de rédactions concurrentes », souffle-t-il.

« Ils ne devraient pas être les derniers debout »

Un horizon d’autant plus lointain que les ambitions autrefois affichées par la direction du Washington Post semblent désormais appartenir à un autre temps. En 2022, l’ancienne rédactrice en chef, Sally Buzbee, annonçait le triplement de l’équipe climat d’ici 2030. Trois ans auparavant, Jeff Bezos affirmait que la réussite de son journal serait l’accomplissement dont il « serai[t] le plus fier à 90 ans, lorsqu[’il] fera le bilan de [sa] vie ». Comme ce monde change vite…

« Les médias indépendants ont un rôle à jouer encore plus important »

Face à l’érosion de la presse nationale et à l’effritement des journaux locaux, les médias et journalistes indépendants s’imposent comme une solution alternative. Du très réputé Inside Climate News à Sentient ou à Circle of Blue, en passant par la newsletter Climate-Colored Goggles de Sammy Roth, un ancien journaliste du Los Angeles Times, ils sont nombreux à proposer une information rigoureuse et de qualité sur l’environnement.

« Les médias indépendants ont un rôle à jouer encore plus important, mais il nous faudrait dix fois plus de journalistes qu’aujourd’hui pour traiter de ces questions, estime Vernon Loeb, rédacteur en chef d’Inside Climate News, composé de 27 journalistes permanents et de 2 correspondants, à Londres et en Autriche. La montagne que nous gravissons tous chaque jour devient un peu plus raide sans l’équipe du “Washington Post” avec nous. »

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