Quand discuter remplace décider à Québec solidaire
Le dernier Conseil national de Québec solidaire devait être un moment de clarification politique. À l’approche d’un cycle électoral incertain, alors que le gouvernement multiplie les projets de loi liberticides et que plusieurs associations locales vivent un essoufflement militant bien réel, nous avions besoin d’une chose simple : une discussion franche sur la conjoncture, une orientation stratégique assumée et des décisions claires.
Ce ne fut pas le cas.
Au terme d’une journée compressée, ce qui est déjà inhabituel pour une instance nationale, le sentiment dominant n’est pas celui d’un parti qui se dote d’une boussole, mais celui d’une organisation qui consulte beaucoup, échange longuement, puis reporte les choix politiques à plus tard. Un parti qui parle de stratégie, mais hésite à en décider une.
Trois éléments ont particulièrement cristallisé ce malaise : l’absence de véritable plan de rapport de force face aux offensives de la Coalition avenir Québec, la transformation progressive des instances décisionnelles en espaces de discussion sans mandat réel, et, surtout, la suspension d’une résolution démocratiquement adoptée concernant la circonscription de Gouin au nom d’une logique électoraliste.
Pris ensemble, ces épisodes ne relèvent pas de simples désaccords tactiques. Ils révèlent une tendance plus profonde : la dépolitisation de nos propres lieux de décision et un glissement vers une culture de gestion plutôt que de confrontation politique.
Une opposition parlementaire sans stratégie de rapport de force
Face à la multiplication des lois autoritaires, plusieurs délégué·e·s espéraient entendre une orientation claire de l’aile parlementaire. Quelle est notre stratégie pour bloquer ou ralentir ces projets de loi ? Y aura-t-il des tactiques d’obstruction ? Une coordination avec les syndicats et les mouvements sociaux ? Une articulation entre travail parlementaire et mobilisation populaire ?
Bref : comment construisons-nous un rapport de force réel ?
Les réponses sont demeurées étonnamment modestes autant de la part du caucus, mais aussi de l’exécutif (CCN). Pas de filibuster. Pas de plan pour ralentir systématiquement les travaux. Pas d’effort structuré de convergence avec les luttes sociales. La posture avancée relevait plutôt d’une logique d’« amélioration » : déposer des amendements, bonifier les textes, limiter les dégâts.
Il serait toutefois injuste de ne voir dans ce Conseil national qu’un enchaînement de reculs. L’adoption, à majorité, de la proposition d’urgence visant à lancer une campagne nationale contre le virage autoritaire du gouvernement de la CAQ et contre ses lois liberticides constitue l’un des rares moments politiques clairs de la fin de semaine. En appelant à dénoncer ces attaques, à construire un front social de résistance et à faire de QS un pôle d’appui aux luttes populaires, les délégué·e·s ont montré qu’une combativité subsiste un peu toujours dans le parti. Malgré la fatigue et les frustrations, la base militante ne demande pas moins d’ambition : elle demande un parti qui assume pleinement son rôle d’alternative et de rapport de force. Dès qu’on lui offre un mandat concret, elle répond présente. En espérant que l’exécutif du parti écoute et agisse dans cette direction…
Cette approche est compréhensible sur le plan technique. Mais politiquement, elle est insuffisante.
Quand un gouvernement gouverne à coups de bâillon et impose un « package deal » de réformes régressives, se contenter d’amender revient à accepter le terrain de l’adversaire. Sans stratégie assumée de confrontation, l’opposition parlementaire se transforme en gestionnaire critique. Elle accompagne le processus plus qu’elle ne le conteste.
Pour un parti qui s’est toujours présenté comme un relais des luttes sociales à l’Assemblée nationale, cette déconnexion est lourde de sens. Elle donne l’impression d’un repli institutionnel, d’une prudence défensive, comme si l’objectif premier n’était plus de changer le rapport de force, mais de paraître responsable.
Or, l’histoire des avancées sociales nous enseigne exactement l’inverse : sans pression extérieure, sans mobilisation, sans conflit assumé, les institutions ne cèdent rien.
Discuter sans décider : des instances vidées de leur sens
Le malaise ne se limitait pas à la stratégie parlementaire. Il traversait aussi la manière même dont le Conseil national était organisé.
Traditionnellement, ces instances servent à délibérer collectivement et à trancher des orientations politiques. Or, le seul véritable moment de « participation » proposé aux délégué·e·s aura été un atelier de 55 minutes pour parler de l’environnement politique au Canada, au Québec, du parti et des co-porte-parole : une consultation éclatée en une dizaine de salles, où les délégués ont été dispersés pour répondre à des questions larges, souvent vagues, sans mécanisme clair pour transformer ces échanges en décisions concrètes, contraignantes ou mandatées.
On nous parlait d’« espaces de dialogue », de « consultations », de « retours ». Mais sans mandat. Sans vote. Sans échéancier. Sans reddition de comptes. Un exercice d’expression, pas un exercice de pouvoir.
Le contraste était frappant : alors que cette brève parenthèse consultative se voulait participative, la matinée, elle, s’est surtout résumée à une succession de rapports — du Comité de coordination national, de l’aile parlementaire, des différentes instances — souvent descriptifs, rarement politiques, presque jamais suivis de prises de position ou de décisions. Beaucoup d’information, très peu de délibération. Certes nécessaire pour l’administration du parti, mais dérisoire face à l’ampleur de la tâche qui devait être devant nous.
À une question posée par certains militant.e.s sur un espace ou une instance décisionnelle et mandataire sur la stratégie électorale et sur la conjoncture politique devant nous.
La réponse, franchement décevante et balayant du revers de la main une question hautement pertinente : « On prend en note ».
À force, le décalage devient évident. Discuter n’est pas décider. Consulter n’est pas mandater. Informer, ce n’est pas écouter. Un parti politique ne peut pas fonctionner durablement sur la seule impression d’avoir été entendu.
Ce glissement transforme progressivement la démocratie interne en exercice symbolique. Les membres parlent, l’exécutif décide. Les instances deviennent des lieux d’expression, plus que des lieux de pouvoir.
Or, la fatigue militante ne vient pas d’un excès de démocratie. Elle vient du sentiment que notre implication ne change rien. Quand débattre ne mène pas à décider, l’engagement s’étiole.
Gouin : le moment où nos principes ont été testés
C’est toutefois sur la question de Gouin que ce malaise a pris une forme politique beaucoup plus nette.
En juin dernier, le parti adoptait une résolution visant à favoriser la représentation des femmes et des personnes non binaires dans certains contextes électoraux. Une mesure concrète, imparfaite sans doute, mais qui cherchait à traduire en actes notre engagement féministe.
Cette résolution devait maintenant être appliquée pour la première fois.
C’était un test.
Allions-nous respecter une règle adoptée démocratiquement, même si cela compliquait nos calculs électoraux ? Ou allions-nous la suspendre dès la première difficulté ?
L’exécutif a demandé une exemption, invoquant une « situation critique » et la possibilité d’une candidature d’envergure qui n’est toujours pas confirmée, mais pressentie — celle d’Alexandre Boulerice.
La question, pourtant, n’était pas la valeur d’une personne. Elle n’était pas de savoir si ce candidat serait compétent ou populaire. Elle était beaucoup plus fondamentale : une candidature, aussi forte soit-elle, justifie-t-elle de suspendre une règle adoptée collectivement pour promouvoir l’égalité ?
Car c’est précisément dans les moments difficiles que l’on teste ses principes.
S’ils tiennent seulement quand ils ne coûtent rien, ce ne sont plus des principes. Ce sont des slogans.
En ouvrant la porte à cette exception, nous avons créé un précédent. Chaque circonscription pourra désormais invoquer sa « situation particulière ». Chaque campagne pourra plaider l’urgence stratégique. À force de multiplier les dérogations, la règle perd toute crédibilité.
Le message envoyé est lourd. Lourd pour les militantes et les personnes non binaires qui envisageaient une candidature. Lourd pour les associations locales qui se voient déposséder de leur processus. Lourd pour l’image du parti, qui prétend vouloir faire « de la politique autrement », qui se dit féministe et qui affirme vouloir transformer la politique, mais plie ses engagements dès que la pression électorale augmente.
Plus encore, cette décision nourrit une culture de personnalisation. Elle laisse entendre que certaines candidatures valent plus que les règles communes, que la notoriété peut justifier des exceptions, que les « vedettes » priment sur le travail militant.
C’est exactement l’inverse de ce qui a toujours fait la force de QS.
Ironiquement, même sur le terrain électoral, le calcul est douteux. La logique des « candidatures vedettes » a déjà été testée par le passé, avec des résultats mitigés et peu d’enracinement durable. On ne remplace pas une organisation militante vivante par un nom connu.
Gouin est souvent présentée comme une circonscription vitrine, un château fort symbolique du parti. Mais un château fort ne se défend pas en suspendant ses principes. Il se défend en renforçant la confiance de celles et ceux qui y militent.
Au fond, cette décision révèle quelque chose de plus large : quand la base réclame des espaces décisionnels, on lui offre des consultations. Quand l’exécutif veut modifier une règle, on trouve rapidement les mécanismes pour leur vote.
Ce deux poids, deux mesures mine la confiance.
Et sans confiance, aucune stratégie électorale ne tient longtemps.
Quand la démocratie devient un « problème logistique »
Dans la foulée, la proposition de créer une instance nationale spécifiquement consacrée à la conjoncture et à la stratégie électorale a été rejetée.
Les arguments avancés : la lourdeur, les coûts, la fatigue des militant·e·s.
Soyons sérieux. La démocratie n’est pas un irritant administratif. C’est la raison d’être d’un parti militant.
On nous répond que ces discussions pourront avoir lieu au prochain congrès. Mais ce congrès sera, légitimement, consacré à l’adoption de la plateforme électorale. Un travail déjà immense : débats, amendements, arbitrages programmatiques. C’est normal et nécessaire.
Dire que nous y « discuterons aussi de stratégie » sans que cet espace soit décisionnel revient à déplacer le problème. On promet un débat qui ne pourra pas trancher. On reporte les choix vers un moment qui n’est pas conçu pour cela.
Autrement dit : encore de la discussion, peu de décisions.
Ce n’est pas la démocratie qui épuise. C’est l’absence de pouvoir réel.
Les membres ne se déplacent pas pour échanger des impressions. Ils se déplacent pour décider ensemble.
Un signal politique préoccupant
Pris isolément, chacun de ces épisodes pourrait sembler anecdotique. Ensemble, ils dessinent un portrait beaucoup plus clair.
Ce Conseil national révèle : une centralisation accrut des décisions, une multiplication d’espaces consultatifs au détriment d’instances décisionnelles, une priorité donnée à l’électoralisme défensif, et un affaiblissement du lien organique avec les luttes sociales.
Le parti qui se voulait un outil de mobilisation populaire risque de devenir une machine électorale prudente, cherchant avant tout à limiter les pertes plutôt qu’à transformer le rapport de force.
Cette tension existe depuis la fondation de QS. Mouvement ou parti institutionnel ? Outil de lutte ou formation gestionnaire ? Mais ce week-end, la balance a clairement penché d’un côté.
Et ce côté n’est pas le plus mobilisateur.
Retrouver le sens politique de nos instances
Ces débats ne relèvent pas de querelles internes. Ils touchent à notre crédibilité collective.
Un parti qui ne respecte pas ses propres résolutions aura du mal à convaincre qu’il respectera ses engagements une fois élu. Un parti qui hésite à débattre franchement de stratégie aura du mal à mobiliser. Un parti qui relègue ses principes féministes au second plan au nom de l’urgence électorale perd ce qui le distingue fondamentalement des autres.
Si nous voulons être autre chose qu’une version plus sympathique de la politique traditionnelle, nous devons faire l’inverse : redonner du pouvoir réel à nos instances, assumer des choix stratégiques clairs, tenir nos principes même lorsque cela complique la route.
La gauche ne gagnera pas en se montrant plus prudente que ses adversaires. Elle gagnera en étant plus démocratique, plus cohérente et plus fidèle à celles et ceux qui la font vivre.
Parce qu’au bout du compte, un parti qui ne décide plus collectivement finit toujours par subir les décisions prises ailleurs.
Et ce n’est certainement pas pour cela que nous avons choisi de militer.
Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d’avoir accès aux articles publiés chaque semaine.
Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d’avoir accès à ces articles.
Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :
Abonnez-vous à la lettre


Un message, un commentaire ?