Édition du 2 juin 2026

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Québec

Un Québec pour nous et avec nous !

Le mouvement souverainiste québécois ressemble aujourd’hui à un chantier où tout le monde affirme vouloir construire la même maison, mais où les ouvriers passent désormais plus de temps à débattre de la liste des invités qu’à poser les briques. À force de se soupçonner entre eux, certains semblent avoir oublié qu’à ce rythme, personne n’emménagera avant longtemps.

Autrefois, le Oui était une immense tente. On y trouvait des syndicalistes, des nationalistes, des progressistes, des conservateurs, des rêveurs, des pragmatiques, des gens qui voulaient un pays pour protéger la langue, d’autres pour bâtir une société plus juste. C’était un joyeux bazar idéologique tenu ensemble par une idée simple. On se chicane plus tard. Faisons d’abord le pays.

Aujourd’hui, on a modernisé le concept. On se chicane avant, pendant en prenant le risque de manquer l’après.

Le Oui contemporain est devenu un étrange laboratoire politique où deux tribus se regardent désormais comme des espèces exotiques dans un documentaire animalier. D’un côté, les souverainistes progressistes parlent diversité, inclusion, pluralisme, climat et ouverture. Ils veulent un Québec indépendant, accueillant et tourné vers l’avenir.

De l’autre côté, une frange plus conservatrice et identitaire voit la souveraineté comme un dernier rempart civilisationnel. Le pays n’est plus seulement un projet politique. C’est une forteresse culturelle. On parle davantage d’immigration, de cohésion nationale et de frontières. On défend l’identité avec l’énergie d’un propriétaire qui aperçoit quelqu’un marcher trop près de sa clôture.

Le problème, c’est qu’à force de se définir contre quelque chose, on finit parfois par oublier ce qu’on voulait construire. Cela étant dit, difficile de reprocher aux souverainistes progressistes leur malaise actuel.

Depuis quelques années, certains discours prennent une tournure qui inquiète. Non pas parce qu’il devient illégitime de parler de langue, de culture ou de cohésion nationale. Ces débats sont normaux. Ils sont même essentiels au Québec. Mais parce qu’une partie du discours identitaire semble de plus en plus glisser vers quelque chose de plus anxieux, de plus dur, de plus fermé.

Quand des progressistes lèvent la main pour dire qu’ils perçoivent des réflexes qui flirtent dangereusement avec des imaginaires d’exclusion ou des accents de plus en plus fascisants, on leur répond souvent avec une indignation théâtrale, "Moi. Fermé ? Voyons donc  ». Puis le débat sur l’immigration reprend de plus bel.

Le récent rapport de OUI Québec, à la suite de consultations auprès de la société civile, a justement soulevé un malaise difficile à ignorer. Plusieurs participants ont évoqué l’idée qu’une crispation identitaire, notamment autour de l’immigration, complique aujourd’hui la capacité du mouvement souverainiste à rassembler largement.

La réaction du chef du PQ a quelque chose de drôle. Paul St-Pierre Plamondon a expliqué que ce rapport ne concernait pas particulièrement le Parti Québécois. Une prouesse politique fascinante. C’est un peu comme recevoir les résultats d’une prise de sang inquiétante et répondre au médecin, « Je comprends. Mais j’aimerais préciser que ces résultats ne me visent pas personnellement.

À un moment donné, un examen de conscience devient difficile à éviter. Surtout lorsque d’anciens péquistes progressistes eux-mêmes commencent à exprimer publiquement leur inquiétude. Quand ceux qui habitaient la maison disent qu’ils reconnaissent de moins en moins la décoration intérieure, on ne peut pas toujours accuser les voisins d’exagérer.

L’obstination du Parti Québécois et de son chef à maintenir le même ton sur les questions d’immigration risque surtout de confirmer un malaise déjà présent chez plusieurs souverainistes progressistes. Il existe une différence entre protéger une identité et transformer l’inquiétude identitaire en moteur politique permanent.

Et ce n’est pas parce qu’on recrute soudainement une candidate issue de l’immigration maghrébine qu’on règle le problème de fond. Une ouverture politique ne se mesure pas à la diversité d’une affiche électorale, mais à la diversité réelle des idées qu’on accepte d’entendre.

Dans ce cas précis, l’impression laissée est plus ambiguë. Le Parti Québécois n’a pas simplement accueilli une citoyenne ayant un parcours migratoire particulier. Il semble surtout avoir trouvé une voix dont certaines expériences personnelles, certains traumatismes et certaines lectures du vivre ensemble s’inscrivent déjà confortablement dans sa propre vision actuelle de la laïcité et de l’identité. Quand un parti semble chercher moins à élargir sa vision qu’à trouver des preuves humaines qu’il a déjà raison, l’exercice devient intellectuellement curieux pour ne pas dire douteux. S’agit-il réellement d’ouverture ou simplement d’une stratégie consistant à donner un nouveau visage à un vieux discours ? La maison qu’on veut construire ne devient pas soudainement plus accueillante parce qu’on change la personne qui tient la porte. Elle le devient lorsqu’on change aussi la manière de l’ouvrir.

Une nation n’est pas une maison dont on verrouille les portes en regardant nerveusement par les fenêtres. Une nation, c’est une idée collective. Une histoire qu’on propose. Un récit auquel les gens choisissent d’appartenir. C’est peut-être là que les souverainistes progressistes posent aujourd’hui des questions importantes.

Quel est exactement le pays proposé ? Pour construire quoi ? Pour accueillir qui ? Pour rêver quoi ?

Dans mon texte Le goût du pays, publié dans Voir en janvier 2012, je posais déjà quelques questions qui, manifestement, n’ont pas pris une ride. Certaines semblent aujourd’hui encore plus urgentes :

"Comment prétendre renforcer le goût du pays en faisant abstraction de tous les mouvements de libération, de résistance et d’émancipation que tant de nouveaux Québécois portent déjà dans leur mémoire ?

Pourquoi le mouvement souverainiste québécois se nourrit-il si peu de ces histoires, de ces combats et de ces blessures que des milliers de nouveaux Québécois transportent avec eux ?

Dans un contexte où les divisions du camp souverainiste inspirent davantage l’amertume et le cynisme que l’élan collectif, comment transmettre le goût du pays à des gens qui ont parfois connu ailleurs d’autres manières de rêver, de lutter ou de bâtir une nation ?

Quand ce sont parfois des souverainistes eux-mêmes qui infligent les blessures les plus profondes à la souveraineté, comment demander aux autres d’y croire ?

Quand la souveraineté cesse d’être un projet collectif pour devenir une stratégie électorale ou une marque politique, comment demander qu’on la prenne encore au sérieux ?

La crispation identitaire dans laquelle certains souverainistes semblent s’enfermer n’est-elle pas devenue la manière la plus efficace de tuer le goût du pays chez ceux qu’on prétend vouloir rallier ?

Et au fond, la question demeure toujours la même.

Pour qui construit-on un pays ?

Pour NOUS contre les AUTRES ?

Pour NOUS avec les AUTRES ?

Ou pour NOUS avec NOUS, si l’on accepte enfin l’idée que les AUTRES n’ont peut-être jamais été autre chose qu’une autre façon de dire NOUS ? "

Pendant des décennies, le souverainisme cherchait à convaincre le Québec qu’il devait croire davantage en lui-même. Aujourd’hui, certaines voix semblent raconter exactement l’inverse. Le monde extérieur deviendrait une menace permanente. Les nouveaux arrivants représenteraient un problème avant d’être une possibilité. La diversité deviendrait une inquiétude avant d’être une richesse humaine.

À force de parler comme une société assiégée, on finit parfois par agir comme une société qui doute profondément d’elle-même. C’est là que le camp du Non devient presque secondaire dans cette histoire. Parce que le Non observe le spectacle avec le calme d’un spectateur déjà installé au cinéma avec un très grand sac de popcorn.

Pourquoi intervenir quand les adversaires font eux-mêmes le travail ? Pourquoi débattre contre la souveraineté lorsque le Oui organise sa propre guerre civile ?

Le drame, c’est que le Oui semble parfois plus passionné par ses guerres civiles que par son indépendance. Et un mouvement qui passe davantage de temps à débattre de qui appartient au pays qu’à expliquer pourquoi il devrait exister risque un jour de découvrir une vérité douloureuse. On ne perd pas toujours un référendum contre le Non. Parfois, on le perd contre soi-même.

Et peut-être qu’avant même de se demander si le Québec doit se séparer du Canada, une autre question s’impose. Peut-il d’abord se réconcilier avec lui-même ? Peut-il retrouver une certaine sagesse, un équilibre, un compromis valable pour assurer d’abord un vivre-ensemble ? Peut-être que la racine d’une souveraineté ne se trouve pas dans une frontière ni dans un réflexe défensif. Peut-être qu’elle commence dans un effort d’imagination.

Peut-être qu’elle commence dans une ouverture suffisamment grande pour permettre à des gens différents de se reconnaître dans une même histoire.

Le véritable ennemi de la souveraineté n’est peut-être pas le camp du Non. C’est parfois cette étrange haine de soi qu’une partie du mouvement cultive à force de raconter un Québec fragile, menacé, perpétuellement sur le point de disparaître.

Avant de se séparer du Canada, le Québec a peut-être une responsabilité historique plus urgente. Se séparer de ses discours les plus fermés. Parce qu’on ne bâtit jamais un pays avec des portes verrouillées.

Un Québec pour nous et avec nous parce que les autres, c’est nous aussi !

Mohamed Lotfi
27 Mai 2026

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