Édition du 2 juin 2026

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Québec

L'austérité : la mâratre du Québec

Une analyse de Michel Girard, chroniqueur économique au Journal de Montréal , nous apprenait il ya quelques semaines (mais on s’en doutait déjà) que le tiers des retraités québécois de 65 ans et plus doivent survivre (l’expression n’est pas trop forte) avec moins de 25,000$ par année. Une misère !

En plus, toujours selon le même chroniqueur, un autre 20.5% doit se contenter de 25,000$ à 35,000$ par an, ce qui n’est pas fameux non plus. Ainsi donc, selon les chiffres fournis par monsieur Girard, 53% des retraités âgés de plus de 65 ans doivent se débrouiller avec un revenu brut inférieur à 35,000$.

Il n’entre pas dans mon propos d’étaler ici toutes les statistiques colligées par le chroniqueur. Notons trout de même que l’emploi donne un revenu d’appoint de l’ordre de 12% aux plusieurs personnes âgées, ce qui en dit long sur les carences de notre système de retraite.

Si tant de retraités peinent à joindre les deux bouts, c’est que cette pauvreté constitue l’aboutissement de quatre décennies de politiques restrictives néolibérales, marquées au coin de compressions budgétaires, de privatisation et de précarisation de l’emploi. Suivant les préceptes de l’idéologie néolibérale, l’équilibre des finances publiques, la lutte contre la dette et le libre échange sont les sources de la prospérité et de l’équilibre social (cette dernière en faveur du patronat, bien entendu, ce qui est pourtant en soi un déséquilibre). La classe politique dans son ensemble a fait du contrôle de la dette un enjeu national, même si cela implique un recul dans les dépenses sociales et les mesures de redistribution de la richesse produite. On a baptisé ces politiques du nom « d’austérité », mais elles ne sont que des mesures de pauvreté, lesquelles ont lourdement frappé travailleurs et travailleuses. Elles ont entraîné de graves reculs dans le monde du travail à partir du début, de la décennie 1980. Le monde du travail a alors changé de visage.

Et cela continue, on n’en voit pas la fin. Il y a eu à l’époque des faillites en série d’entreprises, une crise économique majeure de 1982à 1984 et la poussée brutale de l’emploi précaire : boulots temporaires, à temps partiel, à la pige et à contrat. Auparavant, le norme était l’emploi stable, pour ne pas dire à vie, pour le meilleur et pour le pire. Beaucoup de boomers disaient qu’ils ne voulaient pas perdre leur vie à la gagner, même si plusieurs d’entre eux, à la fin de leurs études, ont décroché un emploi permanent de fonctionnaire ou d’administrateur. Certains ont poussé plus loin leurs études (maîtrise ou doctorat), remettant à plus tard leur entrée sur le marché de l’emploi. D’autres, issus de la classe ouvrière, ont trimé en usine ou dans la construction. Les boomers n’ont jamais formé un groupe social monolithique, mais plusieurs ont bénéficié d’un emploi permanent ou de longue durée.

Les politiques néolibérales ont changé ce portrait plutôt favorable. Bien des boomers ont perdu leur gagne-pain avec les compressions budgétaires arbitraires gouvernementales, eux et d’autres ont été piégés par la progression foudroyante de l’emploi précaire. Dans ce contexte, une part grandissante des travailleurs et travailleuses n’a pas pu amasser un fonds de pension substantiel, certains pas de fonds de pension du tout.

Toute cette réorganisation restrictive du monde du travail a lourdement touché les jeunes du temps (la fameuse « génération x », qui a tant dénigré les boomers), mais aussi plusieurs de ces derniers, quoi qu’on en dise. Les chiffres avancés dans la chronique de monsieur Girard le prouvent amplement. La génération X n’a jamais été visée en tant que telle, mais plutôt les travailleurs en général. C’était une question de classe sociale bien plus que de classe d’âge.
Aujourd’hui, l’emploi précaire est devenu la norme, ou du moins s’est répandu comme s’il allait de soi. Il affecte les jeunes, mais aussi à retardement ceux des boomers qui ont été déclassés durant les années 1980 et 1990, ce qui se traduit par des prestations de retraite maigres. Si rien ne change, c’est le sort qui attend bon nombre de jeunes d’aujourd’hui. Le taux de chômage officiel est bas certes, mais les emplois proposés aux jeunes n’équivalent pas à ceux offerts durant les années 1960 et 1970 (même si à l’époque, tout n’était pas rose). Activités professionnelles à la pige et à contrat se multiplient, ce qui introduit un élément de vulnérabilité dans le monde du travail.

La classe politique a transformé les boomers en boucs émissaires pour la crise des finances publiques des décennies 1980 et 1990, mais la réalité présente de beaucoup de retraités lui donne tort. Par ailleurs, l’avenir professionnel des jeunes travailleurs de maintenant n’est guère rassurant. À moins d’une réforme progressiste du régime de retraite, plusieurs d’entre eux vont se retrouver plus ou moins dans une situation similaire à celle de leurs aînés. Il suffira d’une récession, ou même d’un simple ralentissement économique pour que la réalité ne leur saute au visage.

Tous déclassés les boomers ? Non. Une partie d’entre eux justifie préjugés entretenus pendant longtemps à leur endroit. Selon les chiffres fournis par Michel Girard, 5% des ainés de 65 ans et plus gagnent entre 50,000$ à 60,000$ par année, 9.7% ont terminé l’année 2023 avec un revenu brut de 60,000$ à 80,000$ et 4.6% ont révélé un revenu de 80,000$ à 100,000$.

Ces chiffres parlent d’eux mêmes : si 53% des aînés disposent d’une somme de moins de 35,000$ par année, les mieux nantis d’entre eux représentent environ 23.3%, c’est-à-dire ceux et celles dont les revenus s’étagent de 50,000$ à 100,000$. Tous privilégiés les boomers ? Ça dépend desquels...

Jean-François Delisle

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