Édition du 12 novembre 2019

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Europe

La construction politique et idéologique de l’immigration comme problème

Le discours du président de la République sur « l’immigration » du 16 septembre 2019 n’est pas nouveau en soi. Il illustre un rituel désormais installé et se déclenchant à l’approche de chaque échéance électorale. Les chefs de l’État successifs de ces dernières décennies se sont tous prêtés à ce rituel consistant à présenter l’immigration comme étant un « problème ».

Tiré du blogue de l’auteur.

« Je crois dans notre droit d’asile, mais il est détourné de sa finalité par des réseaux, des gens qui manipulent. […] Nous n’avons pas le droit de ne pas regarder le sujet en face. Devons-nous être le parti bourgeois ou pas ? Les bourgeois ne croisent pas l’immigration. Ce sont les territoires les plus pauvres qui sont le réceptacle. Les classes populaires, elles, subissent le chômage, la pauvreté, mais elles subissent aussi ce sujet »

- Emmanuel Macron, 16 septembre 2019

Le discours du président de la République sur « l’immigration » du 16 septembre 2019 n’est pas nouveau en soi. Il illustre un rituel désormais installé et se déclenchant à l’approche de chaque échéance électorale. Les chefs de l’État successifs de ces dernières décennies se sont tous prêtés à ce rituel consistant à présenter l’immigration comme étant un « problème ». De Chirac à Hollande en passant par Sarkozy, ils ont tous eu leur « débat national » ou leur discours consacré à ce « problème ». Cette transformation de l’immigration en « problème » est relayée par les médias de masse et « étayée » par de pseudos sondages. La construction politique et idéologique agit dès lors de manière performative c’est-à-dire fabrique la réalité sociale ou plus exactement la perception de la réalité sociale par le citoyen quelconque. Nous sommes ici en présence d’un des terrains essentiels de la lutte pour l’hégémonie culturelle dans laquelle la classe dominante gagne des batailles depuis plusieurs décennies au prix de l’intégration grandissante des thématiques d’extrême-droite dans le référentiel politique et médiatique dominant.

La fabrique du « problème » de l’immigration

Le décès de Jacques Chirac est l’occasion de rappeler une étape précédente de ce processus progressif de construction de l’immigration comme problème. Au cour d’un diner débat du RPR à Orléans, il déclare il y a près de trois décennies, le 19 juin 1991 :

Notre problème, ce n’est pas les étrangers, c’est qu’il y a overdose. C’est peut-être vrai qu’il n’y a pas plus d’étrangers qu’avant la guerre, mais ce n’est pas les mêmes et ça fait une différence. Il est certain que d’avoir des Espagnols, des Polonais et des Portugais travaillant chez nous, ça pose moins de problèmes que d’avoir des musulmans et des Noirs […] Comment voulez-vous que le travailleur français qui habite à la Goutte-d ‘or où je me promenais avec Alain Juppé il y a trois ou quatre jours, qui travaille avec sa femme et qui, ensemble, gagnent environ 15 000 francs, et qui voit sur le palier à côté de son HLM, entassée, une famille avec un père de famille, trois ou quatre épouses, et une vingtaine de gosses, et qui gagne 50 000 francs de prestations sociales, sans naturellement travailler ! [Applaudissements nourris] Si vous ajoutez à cela le bruit et l’odeur [rires nourris], eh bien le travailleur français sur le palier, il devient fou. Il devient fou. C’est comme ça. Et il faut le comprendre, si vous y étiez, vous auriez la même réaction. Il faut que ceux qui nous gouvernent prennent conscience qu’il y a un problème de l’immigration, et que si l’on ne le traite pas et, les socialistes étant ce qu’ils sont, ils ne le traiteront que sous la pression de l’opinion publique, les choses empireront au profit de ceux qui sont les plus extrémistes[i].

La logique est exactement la même que celle du chef d’État actuel. Elle commence par la pose d’un constat que personne ne contestera : les difficultés économiques et sociales des travailleurs et citoyens français des classes populaires. Elle se poursuit par l’affirmation d’une attribution causale c’est-à-dire par la désignation d’une cible : ces difficultés sont liées à l’immigration. Elle se prolonge par un discours de pseudo-quantification : « l’over dose » de Chirac et le « détournement » de Macron. Elle se continue par une caractérisation : le « il y a un problème de l’immigration » de Chirac » et le « elles [les classes populaires] subissent aussi ce sujet » de Macron. Elle se termine enfin par un discours de la peur : Ne pas mettre le sujet de l’immigration en première place de l’agenda politique c’est faire le jeu des « extrémistes ». Le double avantage tactique d’une telle logique saute aux yeux. Le premier est l’évacuation des autres attributions causales au constat de paupérisation des classes populaires. Le second est le renforcement du modèle du bipartisme à l’approche d’une échéance électorale (régionales de 1992 et municipales de 2020) : la droite/« les plus extrémistes » de Chirac, les Nationalistes/les progressistes de Macron.

Les effets structurels de la mondialisation capitaliste mal-nommée « néolibéralisme » peuvent en effet se résumer en un gigantesque transfert de « revenus » des classes populaires et de la petite bourgeoisie vers les classes dominantes. Les quatre dernières décennies se caractérisent en effet par un partage de la valeur ajoutée en faveur du capital. « En France et en Allemagne par exemple, la part salariale a perdu 3 points tous les dix ans en moyenne depuis 1980[ii] » fait remarquer l’économiste Sophie Piton. Plus de 10 % supplémentaire de la valeur ajoutée annuelle est ainsi transférée. Avec un Produit Intérieur Brut se montant en 2018 à plus 2900 milliard de dollars cela signifie que plus de 290 milliard supplémentaires ont ruisselé du travail vers le capital pour cette seule année en comparaison avec 1980. Jusque 2012 ce transfert massif de richesse se réalise au détriment des classes populaires. Depuis il s’est élargi à la petite bourgeoisie mal-nommée « couches » ou « classes » moyennes essentiellement sous la forme d’une stagnation des revenus et d’une hausse de la pression fiscale. « Depuis 2012 est enclenché un mouvement double, qui repose sur la mise à contribution des classes moyennes et sur des avantages accordés aux revenus les plus élevés[iii] » résume l’ancien président de l’APEC (Association pour l’emploi des cadres). Paupérisation des classes populaires et déclassement de la petite bourgeoisie sont les deux résultats concrets de la mondialisation capitaliste.

L’ampleur du transfert de richesse est telle qu’elle rend obsolète le discours idéologique de légitimation antérieur. Celle-ci était résumée par Valéry Giscard d’Estaing en 1984 dans le titre de son livre « Deux Français sur trois[iv] » présentant une image de la société française constituée d’une majorité de « classes moyennes », d’une minorité déclinante de pauvres et d’une petite élite riche. L’obsolescence du discours idéologique de légitimation se concrétisera par la construction de l’immigration comme problème. Les sans-papiers qui submergeraient la société française, le foulard qui menacerait la laïcité, l’identité nationale qui serait en danger, etc., ces thèmes qui ont fait l’objet de déclarations solennelles et de débats nationaux initiés par les plus hautes autorités de l’État apparaissent comme des étapes de ce processus de fabrication.

La contribution médiatique

L’État n’est pas le seul acteur actif dans le processus de fabrique du « problème ». La contribution des grands médias publics et privés est essentielle pour rendre crédible auprès du citoyen ordinaire une affirmation sans fondements matériels objectifs. Les outils de crédibilisation essentiels sont au nombre de trois : l’apeurement, les chroniqueurs, la grille culturaliste de lecture. L’apeurement prend d’abord la forme de campagnes sensationnalistes transformant un fait divers marginal et découpé de son contexte explicatif en réalité généralisée menaçante. Les « prières de rue » par exemple ont fait l’objet d’une multitude d’articles et de reportages en dépit de leur caractère marginal et des explications liées aux facteurs locaux. Le vocabulaire de ceux-ci se situe significativement dans « le champ lexical de l’occupation et de la résistance » conditionnant ainsi « la manière dont le « problème musulman est mis en mots et en « maux » »[v]. L’annonce d’un péril imminent emprunte ensuite la voie de titres anxiogènes de grands hebdomadaires dont l’affichage régulier dans tous les kiosques démultiplie l’impact. Comme le souligne Julien Salingue : « Ce ne sont pas simplement des « unes » portant sur « le sujet de l’islam ». Ce sont des couvertures inquiétantes, menaçantes, racoleuses. Elles renvoient toutes, sans exception, une image négative de l’islam, en faisant des généralités abusives (« L’occident face à l’islam », « Islam : les vérités qui dérangent », etc.), en se centrant sur des pratiques ultra-minoritaires (« Enquête sur le djihad en France », « Burqa : ce qu’on ne dit pas », etc.), ou en employant de manière performative le mot « peur »[vi]. » Des « Unes » aussi inquiétantes se sont également multipliées à propos du nombre d’immigrés, de la dite « crise migratoire », du « communautarisme », des « territoires perdus de la république », etc.

Le second vecteur médiatique de la mise en crédibilité du « problème » est la multiplication des chroniqueurs proclamés « experts » de l’islam, de la laïcité, de l’immigration, etc. Par le biais d’émissions régulières, ces nouveaux acteurs médiatiques contribuent à l’actualisation permanente d’un climat de dangers et de menaces dont l’attribution causale est univoque : l’immigration. Eric Zemmour, Charlotte d’Ornellas, Renaud Girard, Alain Finkielkraut, Eugénie Bastier, Elisabeth Levy, Yvan Roufiol, Charles Consigny, etc., forgent à longuer d’antenne la crédibilisation de l’affirmation d’une immigration posant « problème ». » Les exemples sont légions, d’Ivan Roufiol affirmant que » 50 % des jeunes musulmans des cités se réclament de l’État islamique » sur la base d’un sondage inexistant à Eric Zemmour ou Charlotte d’Ornellas, grands agitateurs des peurs sur « l’immigration massive » qui brandissent régulièrement l’épouvantail des 400 000 ou 200 000 nouveaux étrangers de plus par an » soulignent justement le sociologue Patrick Michel et la journaliste Pauline Perrenot[vii].

Le troisième chemin de la crédibilisation est la diffusion de grilles culturalistes de lecture. Particulièrement usitées à propos de toutes les questions « liées à l’islam », les explications culturalistes sont devenues dominantes dans nos médias sur l’ensemble des questions « liées » ou plutôt « reliées » à l’immigration : sans-papiers, délinquances, quartiers populaires, etc. La logique de ces explications dominantes est résumée comme suit par le géo-politologue Karim Émile Bitar :

L’analyse du traitement médiatique de quelques événements récents illustre parfaitement la rémanence de ces prismes déformants. Quand ils évoquent les attentats-suicides en général, un événement géopolitique majeur comme la guerre de janvier 2009 à Gaza, un fait divers plus anecdotique comme le lancer de chaussure du journaliste irakien Mountazar El Zaïdi contre le président américain George W. Bush en décembre 2008 ou encore les débats intellectuels français et européens sur les questions de la laïcité, de la diversité culturelle ou du postcolonialisme, les médias continuent pour la plupart à occulter les contextes économiques et sociaux, à minimiser les enjeux géopolitiques et à considérer que les conflits ou différences de points de vue s’expliquent essentiellement par des facteurs « culturels » ou « religieux », souvent considérés comme immuables[viii].

Le culturalisme ainsi diffusé est particulièrement efficace en raison de l’héritage de plusieurs siècles d’esclavagisme et de colonisation dont la justification s’est déployée par un dispositif culturaliste de propagande : mission civilisatrice, racisme biologique, théorie des peuples-enfants, etc. Non déconstruit (ni en politique, ni dans les médias, ni à l’école, etc.) au moment des indépendances ce culturalisme latent tend à devenir patent du fait de l’autorisation des « experts ». L’apeurement suscité par ces outils médiatiques imbibe alors le corps social suscitant des recherches du « coupable ». Le Sans-papier essentialisé des experts médiatiques qui submerge la France prend le visage de ce noir que l’on agresse dans le métro en pensant faire un acte de résistance comparable aux résistants antinazi. La femme voilée essentialisée s’incarne dans cette jeune-fille que l’on dévoile de force dans la rue en pensant défendre la laïcité menacée. Le « djihadiste » essentialisé se concrétise dans ce jeune basané que l’on tabasse en croyant défendre la République. Si les mots utilisés pour parler de « l’immigration » transforment celle-ci en « maux », il ne faut pas s’étonner ensuite que ceux-ci suscitent des velléités de les résoudre par l’action et le passage à l’acte.

La preuve par les sondages

La pratique exponentielle des sondages contribue également au processus de fabrique du « problème ». Un sondage Ipsos-Sopra Steria est ainsi rendu public le même jour que l’allocution du président de la République. Il souligne que 64 % des français ont l‘impression « qu’on ne se sent plus chez soi comme avant[ix] ». Le simple fait qu’une telle question ait pu être posée est significatif de notre séquence historique. Il y a moins d’un an, début décembre 2018, un autre sondage IFOP réalisé par le J.D.D. mettait en exergue qu’ : « Une nette majorité de Français (60%) considère que l’accueil d’étrangers n’est plus possible du fait des différences de valeurs et des problèmes de cohabitation. Une part quasi identique estime qu’il joue un rôle négatif pour l’identité française et pour la cohésion de la société[x]. » La question à l’écoute de ces sondages redondant est de savoir ce que signifie ces réponses : révèlent-elles la hiérarchie des problèmes sociaux ou soulignent-elles simplement l’efficacité des discours politiques et médiatiques de fabrique du « problème de l’immigration » ? La boucle est bouclée : l’efficacité de la fabrique politique et médiatiques de l’opinion est mesurée et quantifiée par des sondages qui servent ensuite de point d’appuis pour légitimer l’opinion fabriquée.

Au besoin si l’efficacité est incertaine, le choix des items et des questions, permet de limiter les incertitudes des réponses. La caricature en la matière revient au parti présidentiel lui-même et à la fondation Terra Nova. Ceux-ci initient en juin 2018 un questionnaire aux items éloquents que les répondants renseignent avec la classique palette allant du « tout à fait d’accord » au « tout à fait en désaccord ». La simple lecture des items souligne le caractère construit des sondages et ici en l’occurrence construit selon une logique idéologique précise : « L’Islam est une menace pour l’occident » ; « Il y a trop d’immigré en France » ; « on ne se sent pas chez soi comme avant » ; « les enfants d’immigrés nés en France sont des Français comme les autres » ; etc.

Au-delà de cette caricature la valse même des sondages et leurs échos médiatiques contribuent à forger l’opinion sur l’affirmation de l’existence d’un problème. Ainsi par exemple notre été fut parsemé de sondages convergeant vers l’idée d’une approbation par les français du refus d’accueillir l’Aquarius et plus largement vers l’idée d’un accueil trop important d’immigrés : La première salve est tirée le 18 juin par le sondage OpinionWay qui conclut que 56 % des français refuse l’accueil de l’Aquarius ; Deux jours après c’est au tour d’un sondage IFOP pour Atlantico de faire monter ce pourcentage à 67 % ; 8 jours ensuite un sondage Odoxa pour le Figaro indique que 60 % des français considère que la France accueille trop de migrants ; Le 18 août un nouveau sondage IFOP chiffre cette opinion à 54 % ; Le 16 septembre est publié le sondage IPSOS précédemment cité ; Le 27 septembre un sondage Odoxa indique que 74 % des français approuve le refus d’accueillir l’Aquarius.

Il ne s’agit pas ici d’un refus des sondages en eux-mêmes. Ce qui est en cause ici c’est la signification et les effets de la multiplication de ceux-ci autour de la même obsession (y a-t-il trop d’immigrés). Quand les mêmes questions reviennent sans cesse et donnent lieu au même traitement politique et médiatique, elles finissent par acquérir un statut de vérité par banalisation. Ce qui est également en question se sont les grilles de lecture culturaliste sous-jacentes aux questions reliant arbitrairement deux données (islam et laïcité, chômage et immigration, sans-papier et crise de l’accueil d’urgence, etc.) porteuses d’angoisses faisant écho aux peurs diffusés par les discours médiatiques. Ce qui est aussi à interroger c’est le principe même d’interroger les Français sur certaines questions. « La question de savoir s’il y a « trop d’immigrés » appelle des réponses subjective difficile à interpréter[xi] » résume le sociologue François Héran. On ne le répétera jamais assez les sondages ne mesure pas si une question est un problème objectif, ils révèlent une subjectivité pouvant découler de l’expérience personnelle du répondant mais aussi du poids de « l’arôme idéologique immédiat » comme dirait Gramsci c’est-à-dire du degré d’efficacité des discours politiques et médiatiques dominants. Ce qui est enfin à questionner c’est l’utilisation politique et médiatique des sondages. Pierre Bourdieu nous alerte déjà en 1993 sur la nouvelle fonction idéologique des sondages à l’âge du capitalisme mondialisé :

« Nous sommes entrés dans l’ère de la démagogie rationnelle ou rationalisée. La logique du plébiscite, qui est celle du sondage ou de l’interview de télévision à chaud, ou de l’audimat, ou de l’enquête de marketing commercial ou politique, peut reconduire aux formes les plus primitives de la barbarie, contre laquelle toutes les institutions démocratiques, parlementaires et judiciaires notamment, ont été construites[xii]. »

Discours politiques dominant, traitements médiatiques univoque et couverture pseudo-scientifique des sondages constituent les trois principales machines de la fabrique de l’immigration comme problème. Prévenons la critique : nous ne faisons appel à aucune hypothèse conspirationniste. Nous sommes simplement en présence de la lutte pour l’hégémonie culturelle qui comme le soulignait Gramsci est une des dimensions essentielles de la lutte des classes.

Fascisation et lutte pour l’hégémonie culturelle

Pendant que Macron apporte une nouvelle fois sa contribution à la réduction de l’immigration à un problème, Marion Maréchal Le Pen, organise une « convention de la droite ». Un des chroniqueurs les plus invités dans nos médias de masse, Eric Zemmour, y défend la thèse d’une immigration « colonisatrice » se traduisant par une « islamisation » de la société française. Il défend sa thèse en affirmant que nous assistons à un « remplacement de notre peuple par un autre peuple et une autre civilisation » et explique qu’il y a « continuité entre les vols et des viols et les attentats : ce sont les mêmes qui les commettent ». Il précise enfin le combat à mener, celui d’une guerre de libération nationale : « les jeunes Français vont-ils accepter de vivre en minorité sur la terre de leurs ancêtres ou bien se battre pour leur libération ?[xiii] ».

L’objectif affiché de cette convention est double : « relever les défis identitaires auxquels sont confrontées les nations occidentales au XXIe siècle » et « réarmer intellectuellement la droite ». L’énoncé des objectifs met en exergue que l’extrême-droite a lu Antonio Gramsci et mène pas-à-pas le combat pour la conquête de l’hégémonie culturelle qu’elle a justement analysée comme condition majeure de son arrivée au pouvoir. La « convention de la droite » tire le bilan des étapes passées de ce combat et fixe l’étape actuelle : la conquête du pouvoir à court terme. La convention elle-même n’est pas sans rappeler l’acte de naissance de ce réarmement idéologique datant de la décennie 70 et des écrits du GRECE (Groupement de Recherche et d’Etude pour la Civilisation Européenne) d’Alain de Benoit. L’ambition de ce « groupement de recherche » est déjà le réarmement idéologique pour faire sortir le fascisme de la marginalité qui le caractérise depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Pour ce faire il n’hésite pas à emprunter au théoricien marxiste Gramsci pour proposer la fondation d’un « Gramscisme de droite ». Dans cette perspective cette « droite extrême » considère que la victoire culturelle et idéologique prépare les conditions de la victoire politique » résume l’ancien directeur du CEVIPOV[xiv] Pascal Perrineau. Le seizième colloque du GRECE en 1981 s’intitule significativement « Pour un Gramscisme de droite[xv] ».

Imposer des thèmes et un vocabulaire dans le débat public, politique et médiatique d’une part et faire basculer les logiques explicatives du social à l’identitaire, de la classe et des rapports sociaux à la « nation » d’autre part sont les deux vecteurs essentiels utilisés pour cette offensive idéologique fasciste. La phrase tristement devenue célèbre de Laurent Fabius en 1984 (« Le FN pose de bonnes questions mais apporte de mauvaises réponses ») marque une première étape de réussite de ce « gramscisme » de droite. Désormais se sont les mots et les thèmes de l’extrême-droite qui dicte l’agenda politique, qui contraignent la droite à se « radicaliser » et la gauche à multiplier les emprunts au vocabulaire et aux logiques que veut imposer la nouvelle hégémonie culturelle en construction. Islam, communautarisme, insécurité, identité, laïcité deviennent ainsi progressivement les thèmes dominants de l’agenda politique des gouvernements de droite et de gauche. « Grand remplacement », « racisme anti-blanc », « identité nationale », « crise migratoire » s’imposent pas-à-pas comme champs sémantique dominant.

Bien entendu l’intelligence d’une stratégie ne peut expliquer à elle seule les progrès de cette « lepénisation des esprits ». C’est à la faveur d’un contexte économique, politique et social précis marqué par des caractéristiques de « l’adversaire » que se réunissent les conditions de possibilité et de réussite de la nouvelle stratégie fasciste : effets de la disparition de l’URSS sur les horizons d’espérances des classes populaires, paupérisation et précarisation massive perturbant les sociabilités populaires et les modes de transmission de l’histoire et des valeurs politiques dans les classes populaires, mutation des repères « socialistes » et communistes » vers l’abandon de la perspective d’une transformation radicale du système de domination au profit d’une logique « libéral-libertaire » teintée de postmodernisme diffusant l’illusion d’une libération individuelle et de groupe sans transformation globale, héritage colonial, jamais pris au sérieux, imbibant la pensée dite de « gauche », etc.

Force est de constater que les dégâts sont concrets : le racisme d’en haut a fini par imbiber une partie non négligeable de la société française, la fascisation de l’appareil d’Etat a commencé à prendre des allures dangereuses, les méthodes de la violence policière expérimentées pendant des années contre les quartiers populaires s’est généralisée à l’ensemble des mouvements sociaux, etc. C’est dire l’urgence d’un sursaut collectif dont on peut dessiner quelques conditions de possibilité : le refus sans nuance du vocabulaire de l’ennemi (racisme anti-blanc, crise migratoire, communautarisme, etc.), le recentrage sur les questions structurelles réelles (paupérisation et précarisation massive, mondialisation capitaliste, ubérisation généralisée du travail, discriminations racistes et sexiste systémique, etc.), le combat contre l’ensemble des préjugés hérités du passé colonial c’est-à-dire pour une rupture avec les imaginaires hérités de l’ère coloniale (islamophobie, « intégration des immigrés », discours « civilisationnel », etc.), la lutte contre les nouvelles guerres impérialistes de repartage du monde et la rupture avec la logique du « Ni-Ni » consistant à cautionner des guerres au prétexte qu’elles s’attaquent à des « dictateurs », la dénonciation de l’Union Européenne comme construction d’un nouveau pôle impérialiste, la solidarité sans condition face à la répression quels que soient les désaccords, etc.

Nous n’avons plus le choix : Où nous avons logiquement à court ou moyen terme une séquence fasciste ou au contraire nous décidons de ne plus faire un pas en arrière.

Notes

[i] Jacques Chirac, discours d’Orléans du 19 juin 1991, consultable sur le site de l’INA, https://www.ina.fr/?vue=notice&from=fulltext&full=chirac+bruit+odeur&num_notice=3&total_notices=8, consulté le 27 septembre 2019 à 18 h 17.

[ii] Sophie Piton, Comment expliquer la déformation du partage de la valeur ajoutée depuis 30 ans, Ressources en Sciences économiques et sociales du 28 septembre 2018.

[iii] Éric Verhaeghe, Réduction des inégalités et crise de la redistribution des richesses, http://www.economiematin.fr/news-reduction-des-inegalites-et-crise-de-la-redistribution-des-richesses, consulté le 28 septembre 2019 à 8 h 30.

[iv] Valéry Giscard d’Estaing, Deux Français sur trois, Poche, Paris, 1984.

[v] Fatima Khemilat, La construction des prières de rue comme problème public, Confluences Méditerranée, n° 106, 2018/3, pp. 81-94.

[vi] Julien Salingue, Les obsessions islamiques de la presse magazine, ACRIMED, 6 novembre 2012, https://www.acrimed.org/Les-obsessions-islamiques-de-la-presse-magazine, consulté le 28 septembre à 9 h 30.
[vii] Patrick Michel, Pauline Perrenot, Dans les talk-shows : le poids des éditorialistes de la droite extrême et d’extrême-droite, ACRIMED du 20 novembre 2018, https://www.acrimed.org/Dans-les-talk-shows-le-poids-des-editorialistes, consulté le 28 septembre 2018 à 10 h 20.

[viii] Karim Émile Bitar, Les médias occidentaux face aux enjeux méditerranéens. Prismes déformants et grille de lecture biaisée, Confluences Méditerranée, n° 69, 2009/2, p. 16.

[ix] Laure Cometti, Réforme du droit d’asile : Pourquoi Macron met le grappin sur l’immigration (au risque de diviser sa majorité), 20 minutes du 17 septembre 2019.

[x] « Immigration : Le regard des français », IFOP, https://www.ifop.com/publication/le-regard-des-francais-sur-limmigration/, consulté le 28 septembre à 18 h 30.

[xi] François Héran, Avec l’immigration. Mesurer, débattre, agir, La Découverte, Paris, 2017, p. 184.

[xii] Pierre Bourdieu, Le Monde du 7 décembre 1993

[xiii] Discours d’Éric Zemmour du 28 septembre 2019 https://www.youtube.com/watch?v=69jOdtJ2DXg, consulté le 29 septembre 2019 à 18 h 10.

[xiv] « Centre d’études de la vie politique française » devient en 2003 le « Centre de recherches politiques de Sciences Po Paris »

[xv] Pour un Gramscisme de droite, Actes du XVI colloque national du GRECE, Paris, 1982.

Mots-clés : Europe France

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