Édition du 31 janvier 2023

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La fin de la grande démission ?

En France, les démissions ont atteint un niveau historiquement haut, alimenté en partie par les départs volontaires. Un phénomène politique, signe de la nécessité d’une autre organisation du travail.

23 novembre 2022 | tiré de Politis.fr

La France connaît-elle un phénomène de « grande démission » analogue à la Great Resignation aux États-Unis ? Les démissions ont atteint un niveau historiquement haut : fin 2021 et début 2022, 520 000 par trimestre, dont 90 % de salarié·es en CDI. Le record précédent datait du premier trimestre 2008 (510 000 démissions, dont 78 % de CDI).

Une étude de la Direction de l’animation de la recherche, des études et des statistiques (Dares, ministère du Travail) veut réfuter l’idée d’un phénomène exceptionnel : « La hausse du taux de démission apparaît comme normale, en lien avec la reprise à la suite de la crise du covid-19. » En bref, rien de nouveau sous le soleil : quand le chômage baisse, les salarié·es quittent plus facilement leur emploi pour en trouver un autre.

Mais c’est oublier qu’en 2008, lors du pic précédent de démissions, les ruptures conventionnelles n’existaient pas. Début 2022, il y en a 120 000 par trimestre. La rupture conventionnelle suppose en principe l’accord du salarié.

Certes, nombre d’entre elles sont des licenciements masqués. Mais même en supposant que la moitié seulement des ruptures conventionnelles soient vraiment voulues par les salarié·es, il n’y a jamais eu autant de départs volontaires en France.

© Politis

Avec Coralie Perez (1), nous avons montré que, même avant la crise sanitaire, la perte de sens du travail était l’un des facteurs majeurs qui déterminent les départs.

Les salarié·es qui ne trouvent pas de sens à ce qu’ils font – pas d’utilité sociale, pas de cohérence éthique, pas d’apprentissage de nouvelles compétences – sont beaucoup plus nombreux que les autres à changer d’emploi.

Les départs volontaires sont une forme de refus de l’aliénation et de la subordination au capital.

À cela s’ajoute ce que nous avons appelé le conflit éthique environnemental : l’impression de contribuer à la destruction écologique par son travail provoquerait elle aussi un nombre important de reconversions professionnelles ou de bifurcations radicales ; les étudiants d’AgroParisTech et d’autres écoles l’ont récemment confirmé.

L’organisation du travail sous la domination de la finance (lean management) détruit la santé des salarié·es et des écosystèmes ; les départs volontaires sont une forme de refus de l’aliénation et de la subordination au capital.

Bien qu’individuels et pas toujours explicitement motivés par ce refus, ils n’en constituent pas moins, par leur masse et leurs conséquences sur la gestion patronale, un phénomène politique.

L’actuel retournement de conjoncture économique obligera-t-il les salarié·es à réfléchir à deux fois avant de démissionner ? À supporter sans protester ni partir ces conditions de travail délétères ? C’est possible. Mais on peut douter que cela suffise à enterrer le débat sur la nécessité d’une autre organisation du travail. Surtout si le mouvement syndical et écologiste et la gauche politique s’en emparent enfin.

(1) Redonner du sens au travail. Une aspiration révolutionnaire. Seuil, 2022.

Thomas Coutrot

Coprésident d’Attac-France

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