Édition du 12 mai 2026

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Génération Z

La génération Z en révolte : de Dacca à Katmandou

De Dacca à Katmandou, les mouvements de jeunesse mettent en lumière la crise du capitalisme, mais peinent à transformer leur colère en organisation. Le CADTM publie l’intervention de Sushovan Dhar lors de l’atelier organisé par CADTM International le samedi 28 mars 2026. Celui-ci se déroulait dans le cadre de la Conférence antifasciste et pour la souveraineté populaire qui s’est tenue à Porto Alegre, au Brésil, du 26 au 29 mars. L’atelier s’intitulait : « Mobilisations de la génération Z : exemples du Maroc, du Népal, du Bangladesh et du Kenya ».

Tiré du site du CADTM.

Les manifestations à Dhaka en juillet 2024 n’ont pas commencé par un slogan révolutionnaire. Elles ont débuté par un différend politique : les quotas d’emploi. Mais, en quelques jours, les rues se sont remplies d’un sentiment bien plus explosif. Les étudiants parlaient d’équité, mais ce qu’ils entendaient, c’était l’exclusion ; ils parlaient de réforme, mais ce à quoi ils étaient confrontés, c’était un système qui ne semblait plus capable d’offrir un avenir. La réponse officielle a été rapide. Répression policière, arrestations, fermeture des campus. Pendant un bref instant, les manifestations ont semblé dépasser leurs revendications immédiates. Puis, tout aussi rapidement, elles se sont essoufflées. Les griefs subsistaient, les structures tenaient bon, mais l’énergie s’était dissipée.

Au Népal, en septembre 2025, la colère face à la corruption portait un poids historique plus lourd. Il ne s’agissait pas simplement d’une réaction aux défaillances de la gouvernance, mais plutôt d’une réponse à une révolution qui avait promis une transformation mais abouti à une transition au point mort. La fin de la monarchie et la transition vers un régime républicain semblaient autrefois annoncer un véritable changement. Cependant, pour de nombreux jeunes aujourd’hui, ce moment reste en suspens – voire s’apparente à une trahison. Les institutions républicaines qui ont émergé après la révolution ont peiné à assurer la stabilité, sans parler de la justice. Il en résulte un système politique qui prétend incarner la transformation tout en reproduisant largement les mêmes limites.

Cette expérience influence la manière dont les jeunes réagissent à la politique aujourd’hui. La désillusion ne vise pas seulement l’État, mais s’étend au changement lui-même dans son ensemble. Cette perception va au-delà de la pure inefficacité des institutions. Les jeunes estiment que même les moments de bouleversement majeurs peuvent être absorbés sans modifier fondamentalement les structures profondes. Le discours autour de la lutte contre la corruption révèle une vérité plus profonde : il existe une prise de conscience généralisée selon laquelle la promesse de transformation tant attendue a été reportée, peut-être indéfiniment.

Le Bangladesh présente une situation similaire, bien que dans un contexte différent. Les institutions politiques sont toujours en place, mais elles ne semblent plus capables de répondre aux pressions économiques quotidiennes. Alors que des élections ont lieu et que les gouvernements changent ou se consolident, les problèmes sous-jacents, tels que l’exclusion économique, l’espace politique restreint et la concentration du pouvoir, persistent. Pour de nombreux jeunes, la politique n’apparaît pas comme un champ de possibilités, mais comme un circuit fermé.

Il ne s’agit pas d’épisodes isolés. De Dhaka à Katmandou, et partout dans le monde, nous assistons à une forme récurrente de politique : intense, immédiate, moralement tranchée — et structurellement fragile. C’est sur ce terrain que la génération Z a fait son entrée dans la vie politique. La génération Z est souvent décrite comme la « conscience d’un monde fracturé » : moralement lucide, à l’aise avec le numérique et instinctivement internationaliste. Il y a une part de vérité dans ces affirmations. Ces mouvements sont prompts à reconnaître l’injustice mais refusent de la normaliser. Ils déjouent les échappatoires de la politique institutionnelle avec une franchise inhabituelle. Ils échouent cependant souvent à établir un cadre durable pour leurs revendications et leurs objectifs, ce qui est crucial pour traduire leur impact immédiat en changement durable.

Quand l’avenir s’effondre

Au Bangladesh, les manifestations contre les quotas ont dépassé la question élémentaire des quotas, reflétant une expérience plus large de stagnation économique mêlée à l’autoritarisme politique. Pour de nombreux jeunes, l’éducation ne garantit plus la mobilité sociale, l’emploi est précaire et l’accès aux opportunités est étroitement contrôlé. La manifestation a indirectement mis le doigt sur ces problèmes. Elle n’a pas toujours formulé une critique systémique, mais elle était animée par une telle critique.

Au Népal, la colère face à la corruption a joué un rôle similaire. Il ne s’agit pas simplement d’une gouvernance inadéquate, mais d’une perte de confiance plus profonde dans des institutions qui semblent incapables d’assurer ne serait-ce qu’une stabilité ou une responsabilité de base. Les mots peuvent changer, mais la situation est familière : une génération confrontée à un système qui ne tient même plus ses promesses les plus simples.

Il ne s’agit pas d’une anomalie régionale. Cela reflète une transformation plus large du capitalisme. La génération Z est la première à avoir atteint l’âge adulte dans un contexte où les crises ne sont plus cycliques mais permanentes : l’instabilité économique, les crises écologiques et la précarité de l’emploi constituent désormais le quotidien de la vie sociale. Pour une grande partie de cette génération, notamment dans les pays du Sud, la stabilité n’est pas reportée ; elle est de plus en plus improbable, car beaucoup sont confrontés à des défis permanents tels que le chômage, les effets du changement climatique et un accès insuffisant à l’éducation et aux soins de santé. Lorsque l’avenir s’effondre, la politique refait surface. Mais, elle ne revient pas sous des formes familières.

Limites politiques

L’une des caractéristiques déterminantes des mouvements de la génération Z est leur recours à un langage éthique. Les manifestants parlent en termes de justice, d’équité, de dignité et de responsabilité. Il ne s’agit pas simplement d’un choix stylistique. Cela reflète à la fois l’urgence et l’absence d’institutions dignes de confiance. Il ne s’agit pas simplement d’un choix stylistique. Cela reflète à la fois l’urgence et l’absence d’institutions dignes de confiance. La clarté morale apparaît comme la ressource politique la plus accessible lorsque les partis politiques perdent leur crédibilité et que les organisations s’affaiblissent. Une telle clarté est une source de force. Elle permet aux mouvements de se mobiliser rapidement et met à nu les contradictions de systèmes qui présentent l’inégalité et l’exclusion comme inévitables. Les mouvements de la génération Z ont souvent la capacité de puiser dans le cœur moral de la société mais, ils passent souvent à côté des centres névralgiques socio-économiques.

La clarté morale peut délégitimer le pouvoir, mais elle ne suffit pas à elle seule à réorganiser les structures du pouvoir. C’est là que les limites de ces mouvements deviennent visibles. Le Bangladesh et le Népal ont tous deux mobilisé rapidement un nombre considérable de personnes, mais maintenir cette mobilisation devient complexe dès que la répression s’intensifie ou que l’attention se détourne. Il existe peu de structures organisationnelles capables de faire avancer la lutte. Ce n’est pas simplement un problème de leadership ou de confusion idéologique. Cela reflète une condition structurelle plus profonde.

Vies fragmentées, politique fragmentée

Les jeunes qui manifestent à Dhaka ou à Katmandou n’accèdent pas à des emplois stables où des solidarités à long terme peuvent se développer. Ils oscillent entre études, travail informel, chômage et, souvent, migration. Dans ces conditions, la politique tend à apparaître comme une succession d’éruptions plutôt que comme un processus continu. Les réseaux sociaux amplifient cette dynamique en permettant aux manifestations de se propager rapidement et de se connecter au-delà des frontières ; cependant, ils divisent également l’attention et perturbent la continuité. En conséquence, les mouvements émergent rapidement, mais sans la profondeur organisationnelle dont ils ont besoin pour perdurer.

La question de la classe sociale est au cœur de cette fragmentation. La génération Z est profondément marquée par l’insécurité matérielle : chômage, travail précaire et instabilité du logement. Pourtant, la classe sociale apparaît rarement comme un langage organisateur central. Au Bangladesh, les revendications économiques sont formulées en termes d’équité. Au Népal, les inégalités structurelles s’expriment souvent à travers un discours anticorruption, qui met en avant les injustices perçues dans la répartition des ressources et la gouvernance, qui affectent de manière disproportionnée les communautés marginalisées.

Il ne s’agit pas tant d’un rejet de la politique de classe que d’un reflet de la manière dont la classe elle-même a changé. L’image traditionnelle de la classe ouvrière – stable, concentrée et organisée – correspond peu aux conditions de travail fragmentées qui définissent l’expérience de la génération Z. Sans lieux d’organisation communs, il devient plus difficile de traduire des conditions communes en une identité politique collective.

Dissidence contrôlée

Ces mouvements ne se déploient pas librement. Ils sont activement contenus. Au Bangladesh, la répression a été directe : interventions policières, arrestations, intimidations. Au Népal, elle s’accompagne plus souvent de concessions sélectives qui soulagent la pression immédiate sans changer grand-chose. Parallèlement à cela s’opère un processus plus discret de cooptation où des éléments de la contestation des jeunes sont absorbés dans des canaux institutionnels – ONG, cadres politiques et manœuvres électorales – où leur potentiel perturbateur est neutralisé. Il en résulte un cycle familier : mobilisation, endiguement, dissipation.

Ce n’est pas un hasard. Cela reflète un système qui s’est adapté à la crise. Plutôt que de résoudre les conditions qui engendrent les troubles, il les gère – en laissant les protestations émerger, puis en les empêchant de se consolider –, ce qui dénote une stratégie de contrôle plutôt qu’une véritable réforme.

Une révolte sans pouvoir

Que révèlent donc ces mouvements ? Ils révèlent que l’ordre établi perd sa capacité à s’assurer l’adhésion de la population. Ils montrent que les inégalités et la précarité ne peuvent plus être discrètement reléguées à la sphère privée. Ils marquent le retour de la politique dans un paysage conçu pour la réprimer. Mais, ils révèlent aussi une vérité plus dure : celle que la révolte, à elle seule, ne suffit pas. Les mouvements de la génération Z peuvent déclencher des moments politiques. Ils ont le pouvoir de raviver des questions que l’on croyait réglées. Mais, sans formes d’organisation capables de soutenir la lutte, ils restent vulnérables à la répression, à la cooptation et à l’épuisement.

Ce n’est pas un échec générationnel. C’est une impasse structurelle. La question n’est pas de savoir si la génération Z est suffisamment radicale. Tout dépend de la capacité à faire émerger de nouvelles formes politiques capables de relier des vies fragmentées en un pouvoir collectif - des formes qui puissent perdurer au-delà des moments d’éruption et affronter le pouvoir là où il est réellement organisé. D’ici là, le schéma risque de se répéter : des mouvements qui apparaissent soudainement, brûlent avec intensité, puis s’éteignent sans aboutir à une résolution. Le fait qu’ils apparaissent est significatif. Le problème, c’est qu’ils ne parviennent pas encore à perdurer.

Sushovan Dhar

Militant de gauche en Inde membre du CADTM.

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