Édition du 16 juin 2020

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Amérique centrale et du sud

Le Québec et la solidarité internationale avec le peuple d’Allende

Dimanche soir, ma mère et moi nous installons autour de la table familiale pour boire une tasse de thé. L’air s’est refroidi dans la dernière semaine et la chaleur de la boisson est la bienvenue. Petite soucoupe, tasse, eau chaude, sachet de thé, c’est tout. On ne met pas de sucre dans nos boissons chez moi, héritage de l’époque difficile de l’adolescence de ma mère.

La discussion tombe inévitablement sur la situation politique au Chili. C’est là que mes parents sont nés et que toute notre famille vit. Malgré l’inquiétude persistante, quand ma mère parle du Chili, c’est l’enthousiasme qui colore ses joues. Elle entend l’appel du mouvement social depuis notre appartement du Sud-Ouest montréalais.

Je lui raconte comment j’ai participé à la manifestation devant le consulat chilien deux jours auparavant. Je mentionne l’énergie des exilés politiques, encore intacte quarante-six ans après le coup d’État de 1973, mais aussi la surprenante présence de leurs petits-enfants. Je vois beaucoup de gens de mon âge dans la foule.

Je lui explique aussi comment un policier m’aborde. L’air de rien, il me demande mon avis sur ce qu’il se passe « là-bas ». Il m’exprime son inquiétude par rapport à la brutalité des « carabineros », la force policière semi-militaire. Leur réputation n’est plus à faire, mais le commentaire me fait tilter. Je lui rétorque du tac au tac que la police Montréalaise n’est pas blanche comme neige : les excès de 2012 toujours très frais dans mon esprit. L’agent est visiblement contrarié : « Vous êtes chanceux ici. Vous avez une police très respectueuse » qu’il me dit. Sa référence à ma « chance » me laisse perplexe. Comparer la situation du Québec et celle du Chili est au mieux hasardeux, au pire irrespectueux. Malgré tout, je me dit que le respect des droits humains est le strict minimum, peu importe où on se trouve.

Ma mère dépose sa tasse de thé sur la table avec un tintement et renchérit. Elle aussi a parlé de brutalité policière plus tôt cette semaine-là, mais au travail. Elle est couturière dans un hôtel et en la croisant, sa patronne lui a aussi lancé : « Vous êtes chanceux ici. Vous êtes bien, c’est terrible ce qu’il se passe au Chili ». Avec son « vous », elle fait référence aux immigrants chiliens. Renvoyée instantanément à un statut d’invitée au Québec, ma mère qui habite Montréal depuis trente ans est piquée au vif. Elle met rapidement fin à la discussion. Pour elle, les enjeux de solidarité internationale sont intimement liés à son expérience d’immigration, mais aussi à son identité québécoise. Ce n’est pas de la chance qu’elle a : le Québec d’aujourd’hui, elle a contribué à le construire.

Si ma mère suit passionnément la politique québécoise, ces jours-ci son coeur est de l’autre côté de la planète. Les Chiliens et Chiliennes sont engagé-es pour le meilleur et pour le pire dans une révolte d’une ampleure inégalée depuis plusieurs générations : on estime à 1,5 millions le nombre de participant-es à la manifestation du 25 octobre. On l’a répété à juste titre dans les médias, ce mouvement est accompagné d’une vague de répression policière qui rappelle les pires moments de la dictature. Si les parallèles sont nombreux, une chose est drastiquement différente : les réseaux sociaux. Les vidéos et photos sont omniprésentes et racontent avec une efficacité virale les histoires que les victimes d’hier ont dû taire. Les abus se transmettent comme une traînée de poudre, mais les exigences des protestataires sans porte-parole voyagent tout aussi vite. On demande une nouvelle constitution, mais surtout, on exige une diminution des inégalités socio-économiques. De la vague d’information qui nous provient ressort également la mobilisation remarquable des femmes et des autochtones pour que les changements sociaux demandés par la majorité ne les laissent pas de côté. Dans le brouhaha, un groupe sort déjà gagnant : les petits marchands. Comme les supermarchés sont fermés depuis sept jours, les fruiteries et marchés indépendants retrouvent leur popularité perdue auprès des citoyens de Santiago.

On l’oublie souvent, mais le Chili est le berceau du néolibéralisme. C’est dans la dictature de Pinochet qu’on teste les formules qui sont par la suite appliquées par Reagan et Thatcher. Le pays, souvent présenté comme « succes story » économique, ne réussit plus à cacher les fractures importantes de sa société.

Après s’être dit « en guerre » avec les « délinquants », le président Piñera a récemment tenté d’apaiser les tensions. Il a remplacé son cabinet conservateur par des députés plus modérés et le couvre-feu actif depuis une semaine a été levé. Seul l’avenir nous dira si ses concessions étaient suffisantes. Une chose est certaine : la paix comme la guerre n’ont rien à voire avec la « chance ». Nous vivons dans un monde d’interdépendance maintenu en place par des systèmes au service des puissants. Bien avant le printemps érable, les Chiliens avaient amené les casseroles dans la rue de la dictature. Aujourd’hui, elle résonnent à nouveau au Québec, cette fois-ci en solidarité avec le peuple d’Allende.

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