Édition du 4 octobre 2022

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Livres et revues

Le commerce, c'est la guerre

Si vous n’écrivez pas votre propre histoire, d’autres le feront pour vous

La mobilisation a « réduit nombre d’aspects de la vie moderne à rien de moins que des marchandises contrôlées par les multinationales. Tout, de la terre à l’eau en passant par la santé et les droits humains, est intimement lié au libre-échange. Et cela est présenté comme la seule voie pour le progrès et le développement…

Le commerce, c’est la guerre conteste l’orthodoxie dominante d’après laquelle le libre-échange bénéficie à tout le monde. Ce livre prouve, par un récit détaillé, justement le contraire.

Yash Tandon n’est pas un intellectuel de salon ; il puise son savoir dans plus de trente années d’expériences sur le terrain. Il est le fondateur et le Président du SEATINI et l’ancien Directeur exécutif du Centre Sud, un think tank des pays du Sud. Le commerce, c’est la guerre montre comment l’OMC, les Accords de partenariat économique (APE), comme ceux négociés entre l’Europe et l’Afrique, tout comme d’ailleurs le Grand marché transatlantique (TAFTA ou TTIP), sont imprégnés d’une idéologie masquant un système qui ne roule que dans l’intérêt des entreprises transnationales.

Ce système en crise provoque des conflits en Afrique, en Asie, en Amérique, et aussi en Europe. C’est un navire en train de couler. Cependant partout, des gens résistent.

Le commerce, c’est la guerre propose une autre vision : des milliers de bateaux avec, à bord, des communautés autonomes, non violentes et qui travaillent de façon décentralisée, échangeant sur la base de la valeur d’usage selon les besoins réels de l’humanité. »

Comme l’indique Jean Ziegler dans une courte préface, le livre traite de « l’arme du commerce international ». Il ajoute : « Son ouvrage n’est pas un livre d’utopie, mais un manuel de combat. Sa lecture s’impose à tout homme,toute femme, engagés dans la lutte multiforme pour briser l’ordre cannibale du monde ».

Un livre écrit souvent à la première personne. L’auteur part de son expérience, de son travail, de sa connaissance des modalités pratiques des négociations, pour alimenter ses analyses. Un livre au point de vue situé et non abstrait, un livre engagé… « Ce livre traite du système commercial mondial que je décris comme une « guerre ». Si des pays de petite ou moyenne taille « ne suivent pas les règles », telles que dictées par les grandes puissances qui ont le contrôle de l’OMC, alors ils sont – collectivement ou individuellement – sujets à sanctions. »

Dans son introduction, Yash Tandon parle aussi du vernis idéologique recouvrant les injustices du système commercial, des ripostes et des résistances, des deux cotés de la « guerre », du fonctionnement de l’OMC « sur la base de la conspiration », des réalités de « l’aide au développement », des négociateurs africains, des conférences internationales, de guerre commerciale, des « Accords de partenariat économiques » (APE)…

Il historicise le commerce mondial et évoque le commerce des esclaves, la colonisation de l’Inde, les guerres de l’opium et la Chine, le dépeçage de l’Afrique à Berlin en 1884-85… Et souligne que « Le résultat d’une guerre n’est jamais unilatéral ».

Sommaire :

Chapitre 1 : Introduction

Chapitre 2 : L’OMC, arène de la guerre commerciale mondiale

Chapitre 3 : Les APE : la guerre commerciale de l’Europe contre l’Afrique

Chapitre 4 : Les guerres de la propriété intellectuelle et technologique

Chapitre 5 : Les sanctions commerciales comme actes de guerre

Chapitre 6 : De la guerre à la paix : théorie et pratique d’un changement révolutionnaire

Yash Tandon analyse le rôle de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), parle des « lunettes roses de l’économie libérale », du fondamentalisme du libre-marché, des incantations et du formalisme mathématique, du langage arithmétique et des métaphores, des sociétés transnationales, du double langage autour des « normes », des cycles de « négociations »…

« L’OMC est cette toile d’araignée dans laquelle les araignées et les mouches « jouent » leur divertissement mortel »

J’ai notamment apprécié les paragraphes sur « Les nouvelles questions de l’agenda de l’OMC » (Agriculture, droits de propriété intellectuel, services, normes, politiques d’investissement, politique de concurrence, échanges…) ou « les raisons de la détérioration de la sécurité alimentaire au Sud »…

L’auteur détaille la guerre commerciale menée par Union Européenne contre les pays africains, la place de la notion de « préférence » et ses effets structurels, le traitement de l’agriculture comme une simple marchandise, les résistances en particulier dans l’Afrique de l’Est, la nécessité de briser les structures de la dépendance…

Je souligne particulièrement le chapitre sur « Les guerres de la propriété intellectuelle et technologique », l’appropriation mercantile de l’héritage commun de l’humanité. L’auteur rappelle que « le savoir partagé revient à multiplier le savoir », montre les conséquences de la privatisation des savoirs, en particulier par les compagnies pharmaceutiques, l’impact sur les droits des paysan-ne-s, et parle de la criminalisation des « violations » de la propriété intellectuelle, des guerres technologiques, des semences agricoles, des OMG et des semences hybrides, des savoirs traditionnels, des médicaments génériques, des combats en Inde et en Afrique du Sud, des « méthodes illicites » pour empêcher l’industrialisation du « Sud »…

Yash Tandon examine en détail les « sanctions commerciales » (Ouganda, Zimbabwe, Cuba, Iran), de véritables « actes de guerre »…

Guerres commerciales, impérialisme qui « n’est pas n’importe quelle relation entre deux puissances inégales », guerres pour les ressources (Nigeria, Somalie) et toujours « une active résistance depuis la base s’exerce toujours »…

L’auteur revient sur les mouvements de libération nationale, l’histoire du capitalisme et soumet de propositions autour du « découplage », de la valeur d’usage, de « stratégies pour lancer des milliers de bateaux sur l’océan »…

Certains argumentaires et commentaires me semblent plus discutables. Par exemple, sur l’impérialisme, la Russie, les BRICS, la centralité de l’oppression des nations… Sans oublier l’absence de prise en compte des rapports sociaux de classe en Afrique et l’oubli plus général des rapports sociaux de sexe, des impacts agravés de cette guerre sur les populations féminines…

Quoiqu’il en soit, un petit livre, très documenté sur le libre-échange, le commerce, particulièrement en Afrique. Oui, « le commerce, c’est la guerre »

De l’auteur :

Introduction à Julius Nyerere : la-lutte-contre-la-colonisation-devait-aller-de-pair-avec-la-lutte-contre-la-balkanisation-de-lafrique/

Capitalisme kleptocrate, finances climatiques et économie verte en Afrique in Alternatives Sud : Economie verte. Marchandiser la planète pour la sauver ? : changer-de-paradigme-et-non-verdir-le-productivisme/

En finir avec la dépendance à l’aide : PubliCetim n°34 : laide-est-elle-ce-quelle-pretend-etre/

Yash Tandon : Le commerce, c’est la guerre

Traduit de l’anglais par Julie Duchatel

Publicetim N° 39

CETIM, Genève 2015, 226 pages, 15 euros

Didier Epsztajn

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