Édition du 16 juin 2020

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Dette

Les agences de notation font partie du problème

En dégradant exagérément les notes des pays en crise, les agences de notation aggravent encore la situation et poussent au renforcement sans fin des plans d’austérité qui ne font qu’aggraver la situation, tant pour les populations que pour les finances publiques des États concernés.

Pour le moment, les seuls gagnants de cette spirale sans fin sont les spéculateurs, les opérateurs de marché, les très grandes institutions financières et fortunes du monde, ainsi que les forces politiques les plus réactionnaires qui misent sur l’insécurité croissante des populations. C’est à se demander si l’oligopole des trois grandes agences de notation – Moody’s, Standard & Poor’s et Fitch – cache un agenda politique inavouable : affaiblir les pouvoirs publics partout où c’est possible, y compris en stimulant des crises, dont celles de l’euro, au profit des acteurs du marché qui pourront profiter d’une multitude de nouvelles opportunités d’affaires.

Le journaliste de Libération Jean Quatremer n’y va pas avec le dos de la cuillère en dénonçant ces agences de notation qui veulent avoir « la peau de l’euro ». Après avoir dégradé à tour de bras, depuis dix-huit mois, les dettes publiques des pays périphériques de la zone euro, dont certaines ont été ramenées au rang d’obligations de pacotille, elles menacent désormais de déclarer la Grèce en défaut de paiement.

Pourquoi ? Parce que les Etats européens ont osé envisager une participation volontaire des institutions financières privées (banques, assurances, fonds de gestion, etc.) au sauvetage de ce pays. Une façon d’interdire une solution qui permettrait de sauver la Grèce d’une faillite qu’elles estiment, pur hasard, quasi certaine.

Ces agences s’attaquent maintenant au club sélect des Etats (ils seraient quatorze pays dans ce cas) notés triple A, la note la plus élevée. Elles menacent la France à l’horizon 2020 si « la France ne poursuit pas la réforme des retraites, ne continue pas de modifier la Sécurité sociale et ne consolide pas le budget face au risque d’accroissement des dépenses liées aux retraites et à la santé » souligne une étude de Moody’s.

En l’absence de réformes, Standard & Poor’s évoque une éventuelle dégradation progressive de la note à long terme du pays, passant à « AA » à l’horizon 2020 et entrant dans la catégorie des investissements spéculatifs (inférieure à « BBB- ») avant 2040. Sans mesures de redressement, « la dette du pays atteindrait presque 370 % du Produit intérieur brut (PIB) en 2050 », anticipe l’agence. De la folie spéculative au plus haut point !

La Grande-Bretagne risque aussi de perdre sa note de crédit triple A si « sa croissance reste faible et si le gouvernement ne parvient pas à atteindre ses objectifs de réduction de la dette », juge une analyste de Moody’s. Et si l’un n’allait pas sans l’autre ? Trouver la solution à un déficit équivalent à 10 % du PIB, principalement causé par une trop coûteuse crise des marchés financiers, par la réduction des dépenses publiques relève soit d’esprits obtus, soit d’un calcul financier assez machiavélique. « Nous pensons qu’un ralentissement de la croissance combiné avec des efforts d’assainissement budgétaire plus faibles qu’attendus pourrait provoquer une détérioration des chiffres de la dette du Royaume-Uni au point qu’ils ne seraient pas compatibles avec une note triple A, » répète l’analyste…

Plus récemment, ce sont aux États-Unis que les agences ont décidé de s’immiscer dans le champ politique. Encore une fois c’est Moody’s Investors Services qui « prévoit de placer la dette de l’Etat fédéral américain sous surveillance en vue d’un éventuel abaissement en cas d’absence de progrès [des négociations] sur le relèvement du plafond de la dette dans les semaines à venir ».

Profitant d’un bras de fer passager entre Démocrates et Républicains sur l’enjeu du plafond de la dette publique, Moody’s spécule sur le fait qu’il y a un « risque très faible mais croissant de défaut passager » des Etats-Unis sur leurs obligations. Moody’s estime que la dette à long terme de l’Etat fédéral américain présente les meilleures garanties de remboursement possible mais avertit que les choses pourraient changer si les Etats-Unis ne faisaient rien pour réduire leur déficit budgétaire et stabiliser leur dette.

Si le plafond de la dette est relevé de façon a éviter un défaut de paiement des Etats-Unis, le pays conservera son triple A, indique Moody’s. « Néanmoins, la perspective associée à cette note dépendra du résultat des négociations sur la réduction du déficit budgétaire ». La Maison-Blanche prévoit que le déficit budgétaire de l’Etat fédéral pour l’exercice en cours (qui s’achèvera fin septembre) atteindra 10,9% du PIB, un niveau qui n’a plus été atteint depuis la fin de la Seconde guerre mondiale.

Le système privé de vérification des dettes publiques pouvait encore avoir une légitimité d’efficacité dans le contexte des années 1980-1990, où les États expérimentaient de nouvelles avenues de financement de la dette sur les marchés mondiaux. Il ne l’a plus aujourd’hui où il est en train de provoquer une dynamique inouïe de prédictions autoréalisatrices.

Comme le signale Jean Quatremer, de Libération, « les dégradations, qui ratifient les craintes du marché autant qu’elles les suscitent, ont un effet direct sur les investisseurs qui exigent automatiquement des taux d’intérêt plus élevés pour se couvrir du risque supplémentaire ». La dégradation d’une dette souveraine oblige les investisseurs à vendre leurs obligations, en vertu des règles prudentielles du fonds de placement ou de la caisse de retraite, ce qui fait baisser la valeur des obligations, confirmant ainsi le marché dans sa peur d’un effondrement de la dette…

Les agences de notation ont montré dans le passé leur incompétence absolue dans leur incapacité à voir venir la crise des subprimes, en notant des produits financiers triple A jusqu’au jour de leur effondrement. Elles ont été aveugles, sinon complices, des pratiques frauduleuses des gouvernements de droite en Grèce.

Aujourd’hui elles ont le culot de s’arroger la compétence de prédire une crise de la dette souveraine ! Michel Barnier, le commissaire européen chargé du Marché intérieur et des Services, déclare à Libération : « Je pense même qu’elles sont l’une des causes de la crise parce qu’elles ont mal évalué les risques. Elles ne sont pas les seules à s’être trompées, mais elles ont clairement échoué dans leur mission. »

« On peut se poser de sérieuses questions sur le rôle qu’elles jouent dans la crise de la zone euro, » observe Barnier. « Il faut réguler les agences bien davantage qu’elles ne le sont aujourd’hui. » En l’absence d’un projet politique clair et crédible de reconquête des pouvoirs de nuisance de la finance, ce sont les luttes et les pressions de la société civile qui obligeront les États à agir vraiment contre la domination des marchés financiers.

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