Benoit Renaud, 1er septembre 2025 | Caricature : Kaël Mercader
La pente glissante de la panique identitaire
Depuis l’adoption de la Loi 21 en juin 2019, le gouvernement de la CAQ et l’opposition péquiste se sont relayés constamment dans une surenchère de panique identitaire sur des sujets comme la langue, l’immigration et la laïcité. Les personnes migrantes, en particulier celles qui sont visiblement de religion musulmane (principalement les femmes qui portent un hijab), sont présentées comme des menaces pour la survie de la nation. La seule véritable division entre la CAQ et le PQ sur cette question est que la CAQ affirme pouvoir faire face à la “menace” en utilisant les pouvoirs accordés aux provinces, tandis que le PQ avance que seule l’indépendance permettra d’y remédier.
L’idée que l’indépendance serait nécessaire pour instaurer un régime de laïcité discriminatoire et réduire considérablement l’immigration est la conclusion logique de l’évolution du PQ depuis son virage identitaire de 2007. Ce virage n’a convaincu personne de devenir indépendantiste et constitue en fait un repoussoir pour bien des gens dégoûtés de la xénophobie ordinaire qui alimente cette vision déprimante du projet national. On se retrouve donc avec un PQ qui pourrait prendre le pouvoir à la faveur de l’usure de la CAQ, avec à peine le tiers des votes, incluant un bon nombre de personnes ayant l’intention de voter Non advenant un référendum. L’échec de cette dernière phase dans l’évolution du PQ est donc assuré et pourrait remettre en cause l’idée même d’indépendance pour longtemps. (Nous y reviendrons dans un texte à venir.)
De son côté, le gouvernement Legault - qui présentait la Loi 21 il y a à peine six ans comme un grand compromis qui mettrait fin au débat - est désormais engagé dans un effort d’élargissement de sa politique de laïcité discriminatoire et répressive dans toutes les directions. Les justifications pour cette dégringolade sur la pente glissante sont nourries par les efforts insistants des chroniqueurs de droite et des organisations engagées depuis des années dans un effort pour amener le Québec vers le modèle français de laïcité, lui-même engagé dans sa propre pente glissante perpétuelle. La motivation pour cette radicalisation identitaire se trouve aussi bien entendu dans la chute dramatique de la CAQ dans les sondages depuis l’élection triomphale de 2022. Les projections de qc125.com indiquent que ce parti pourrait être rayé de la carte l’an prochain.
Rappelons que le projet de loi 94, présenté par le ministre de l’éducation Bernard Drainville (le même qui parrainait la Charte des valeurs en 2013), propose d’étendre l’interdiction des signes d’appartenance religieuse à toutes les personnes adultes fréquentant les écoles publiques, incluant certaines catégories de bénévoles. Les écoles, qui sont constamment en crise de manque de personnel qualifié, n’ont rien demandé de tel. À ce sujet, nous vous invitons à signer la déclaration de la Ligue des droits et libertés.
De son côté, le comité Pelchat-Rousseau, mis sur pied lors de la dernière vague de panique identitaire suite à un scandale impliquant une école publique montréalaise, recommande d’appliquer la Loi 21 aux CPE et aux garderies subventionnées, en plus de miner encore davantage la Charte des droits et libertés de la personne en mettant leur version de la laïcité au même niveau que les droits fondamentaux. La gauche peut appuyer certaines des 50 recommandations du comité, notamment la fin des subventions publiques aux écoles privées confessionnelles. Mais pour l’essentiel, ce rapport sert à cautionner des attaques contre les droits et libertés que le gouvernement avait déjà en tête et qui seront sans doute approuvées par le PQ.
Du côté du PQ, qui ne va pas se laisser dépasser par la CAQ sur ce terrain, on parle même maintenant d’interdire les prières “de rue”, donc en public, ce qui correspond à une longue tradition catholique notamment au Québec, et d’interdire les signes religieux aux élèves, comme en France. La pente continue à glisser inexorablement.
On voit très bien dans ces nouvelles offensives que l’enjeu central est la peur irrationnelle (une phobie pure et simple) que “nos enfants” pourraient être affectés négativement par la fréquentation quotidienne de femmes portant des foulards. Comme si l’Islam était une maladie contagieuse. Comme si la discrimination et le racisme ordinaire vécu par ces femmes était une perspective attirante. Tout ce qu’on enseigne à “nos jeunes” avec ce genre de politique, c’est l’intolérance et les préjugés.
Les usages de l’islamophobie et de la laïcité discriminatoire
Le débat théorique sur la définition de la “vraie laïcité” est futile et ne permet pas de s’orienter politiquement. Ce concept à géométrie variable et en constante évolution peut être redéfini pour servir différents intérêts dans une société capitaliste marquée par l’exploitation et l’aliénation. En tant que militantes et militants de gauche, on doit choisir le modèle de laïcité qui permet de construire la solidarité parmi les classes subalternes dans cette société, contre ceux et celles qui veulent nous diviser pour mieux régner.
Ce qui est clair, par contre, est que la nouvelle version de la laïcité développée en France au tournant du présent siècle ne sert pas les mêmes finalités que la laïcité développée dans le même pays un siècle plus tôt. En 1905, le but de la laïcité était de réaliser le principe de l’égalité dans la citoyenneté en mettant fin aux privilèges de la majorité catholique. Elle permettait donc d’intégrer à la nation les minorités religieuses et les personnes sans croyances religieuses. Maintenant, on utilise la laïcité dans le but contraire de marginaliser et d’ostraciser les minorités religieuses et de créer deux catégories de citoyennes et de citoyens. En France, il s’agit essentiellement d’un instrument dans une lutte contre la minorité musulmane. Ce n’est pas un hasard si l’extrême-droite, qui faisait campagne contre les Arabes dans les années 1980, mène maintenant un combat contre les Musulmans, au nom de la laïcité.
L’autre usage de l’islamophobie, qui ne va pas forcément de pair avec une vision particulière de la laïcité, est de justifier des opérations impérialistes et coloniales, le militarisme et l’État sécuritaire. Depuis les attentats du 11 septembre 2001, toute une série d’invasions, de bombardements et d’occupations ont été menées avec en arrière plan idéologique la caricature des populations des pays à majorité musulmane, associées par amalgame aux terroristes. Les motivations profondes pour ces guerres se trouvant dans la compétition pour le contrôle des régions riches en pétrole, on peut affirmer sans exagérer que la lutte contre l’islamophobie est aussi une question de justice climatique.
C’est aussi notamment avec cette rhétorique que l’État israélien justifie présentement son génocide en Palestine occupée. On blâme les 2 millions d’habitants de Gaza pour les attaques du 7 octobre 2024. On présente le Hamas non pas comme un ennemi à combattre, mais comme un aspect indissociable d’une société qu’on doit faire complètement disparaître au nom de la “sécurité”.
Au Québec, l’influence de ces courants d’idées a déjà mené à des divisions importantes dans le mouvement des femmes (création de PDF en rupture avec la FFQ) et cause encore des tensions dans le mouvement syndical (opposition de membres de la FAE à la contestation de la Loi 21 par ce syndicat). La stigmatisation des personnes visiblement religieuse contribue aussi à un climat d’hostilité générale envers l’immigration et nourrit les discours et les organisations d’extrême-droite.
Deux mauvaises stratégies pour Québec Solidaire
La direction politique de Québec solidaire a adopté deux grandes orientations stratégiques autour des enjeux de laïcité. La première, qui correspond en gros à la période de 2009 à 2019, a consisté à chercher un grand compromis historique sur ces questions, en espérant mettre fin au débat pénible qui avait été lancé avec la fausse crise des accommodements raisonnables en 2007. La logique de cette position était à son plus fort durant le gouvernement Marois, face à la proposition de Charte des valeurs québécoises. Il s’agissait alors d’une position défensive qui cherchait à démontrer l’intransigeance du PQ sur le sujet et à mettre fin à la torture mentale des attaques incessantes des médias contre les minorités religieuses. Elle s’est incarnée dans un projet de loi présenté par Françoise David, lequel reprenait essentiellement les recommandations du rapport Bouchard-Taylor, incluant l’interdiction des “signes religieux” pour les personnes détenant une “autorité coercitive” (policiers, gardiens de prison, procureurs, juges).
Au-delà du débat sur l’interprétation du programme du parti autour de ces questions, qui pourrait faire l’objet d’un assez long texte, on se doit de critiquer cette position à deux niveaux. D’abord, elle n’était pas fondée sur une solidarité sans réserve avec les personnes ciblées par l’islamophobie et la xénophobie contenues implicitement dans ces propositions d’interdiction. On croyait agir pour leur bien en “mettant fin au débat”. Mais en fait, on ouvrait la porte à ce qui se passe depuis l’élection de 2018 en acceptant l’idée que les “signes religieux” constitueraient un réel problème et une entorse au principe de la laïcité.
Ensuite, la position était fondée sur une mauvaise analyse de la situation idéologique et sociale. L’idée qu’on pourrait mettre fin aux débats sur la visibilité des minorités culturelles et religieuse en adoptant une loi quelconque (que ce soit la Charte du PQ, le projet de QS ou la Loi 21 de la CAQ), représentait un déni face à la réalité de la montée des intolérances et du conservatisme identitaire à l’échelle mondiale. Les épisodes récents mentionnés plus haut le démontrent clairement. Toute l’histoire des débats sur le même sujet en France depuis 2005 auraient dû nous en convaincre il y a longtemps. La polarisation idéologique et la radicalisation de la droite constituent les réponses rétrogrades inévitables à la crise profonde du capitalisme et de l’ordre géopolitique mondial. On n’y échappe pas. Tout ce qu’on peut faire est de pousser de toutes nos forces dans la direction opposée.
La seconde mauvaise conception, qui a prédominé à partir du rejet de l’option Bouchard-Taylor en conseil national (mars 2019) et semble toujours être en vogue maintenant, a consisté à éviter le sujet, parce que, semble-t-il, ce ne serait pas à l’avantage du parti de le mettre de l’avant. Ici encore, on fait face à la fois à un manquement éthique et à une erreur stratégique. Un parti de gauche conséquent et ferme sur ses principes devrait accorder une grande importance à la lutte pour les droits des personnes marginalisées et discriminées, même si celles-ci sont peu nombreuses et même si leurs enjeux ne sont pas vus comme importants par la majorité de la population. C’est le cas pour les communautés autochtones, pour les personnes trans ou non-binaires, pour les personnes en situation de handicap, etc. Ça devrait aussi être le cas pour les personnes qui portent des signes religieux et veulent travailler dans l’enseignement, la police, etc.
Sur le plan stratégique, cette position place Québec solidaire dans une posture défensive et hésitante, laissant l’initiative à la droite et au gouvernement. Elle nous empêche aussi de miser sur une opposition claire et conséquente à toute forme de discrimination pour rallier autour du parti les personnes et les communautés visées directement ou indirectement par les mauvaises lois en place et celles qui se préparent. Notre vision de l’indépendance du Québec devrait se démarquer clairement de celle du PQ, notamment par notre vision d’une société unie autour d’un projet commun respectant les droits de tout le monde. Comme le disait si bien Catherine Dorion, “un pays ce n’est pas du monde tous pareil, c’est du monde tous ensemble”.
La gauche sociale et politique doit prendre le contre-pied de toutes ces mauvaises idées et ramer de toutes ses forces contre le courant xénophobe intensifié par la victoire électorale de Trump. La polarisation est inévitable et l’idée même d’un compromis est clairement intenable. Pour Québec solidaire, qui fait présentement face à un paysage politique hostile et un rétrécissement de ses appuis, la clarté des principes et l’audace stratégique sont devenus des instruments essentiels à la survie de son projet politique. On doit affirmer sans hésiter que l’indépendance sera antiraciste, décoloniale et inclusive ou ne se réalisera pas.
Benoit Renaud, 1er septembre 2025
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