Édition du 22 septembre 2020

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

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Le blogue de Pierre Beaudet

Lutter contre le racisme systémique, c’est construire des grandes coalitions anti-systémiques

Les grandes mobilisations québécoises contre le racisme ont été impressionnantes. Une grande multitude s’est levée, comme cela arrive au Québec régulièrement. L’impulsion donnée par des groupes combatifs, notamment de Montréal-Nord, a secoué la cage, inspirée par les mobilisations aux États-Unis. Et comme pour nos levées précédentes en masse pour les droits des femmes, pour l’écologie, contre la guerre, il y aura un « avant » et un « après ».

Pour que le mouvement puisse continuer, il faudra travailler encore plus sur ce que les féministes nous ont fait découvrir avec l’intersectionnalité. Les luttes peuvent et doivent se nourrir les unes des autres. Sans hiérarchie et sans exclusive. Toutes les oppressions font partie d’un écosystème d’un pouvoir qui doit être confronté. Si on ne fait pas cela, on s’isole, on se fragmente, on laisse les autres derrière, et au bout de la ligne, on est vaincus.

Cette intersectionnalité n’a rien à voir avec l’approche « communautariste », « identitariste ». Le « nous », qui peut parfois prendre plusieurs couleurs, est une impasse. La lutte anti raciste n’« appartient » pas aux Noirs. La cause féministe n’appartient pas aux femmes. La cause de l’écologie n’appartient pas aux écologistes. La cause de la justice sociale n’appartient pas aux syndicats. Et ainsi de suite.

Diviser pour régner

Le dispositif du pouvoir sait très bien utiliser l’illusion d’un « nous » restrictif. C’est ainsi qu’on a développé un vaste système de micro-pouvoirs « communautaires » qui donnent l’illusion à diverses communautés d’exister, pas tellement comme partie prenante d’une humanité en lutte, mais comme un groupe distinct qui doit se défendre pour « ses droits ». Je crois que cela a été inventé durant la transition capitaliste-colonialiste en Europe, où les dominants ont souvent réussi à convaincre une partie des dominés de gérer « leur » micro-espace, pour le profit bien sûr du système dans son ensemble. On appelait cela l’approche de l’ « indirect rule », qui a permis la prédation coloniale pendant longtemps en Afrique, en Inde et même en Amérique du Nord tout en faisant rouler la vaste machine capitaliste dans les centres du pouvoir.

Dans le sillon de ce système de colonialité, comme l’explique le grand Anibal Quijano, on a convaincu des mouvements ouvriers de délaisser les femmes. On a réussi à faire en sorte que les luttes d’émancipation soient perçues comme « menaçantes » par des nations qu’on disait « dominantes ». Et aujourd’hui, on réussit encore à capter la colère des couches ouvrières contre les « autres », en l’occurrence les migrants et les réfugiés.

Nancy Fraser a bien démontré que dans la période contemporaine, le grand défi des progressistes reste d’« intersectionnaliser » la lutte pour la distribution (la justice sociale) avec la lutte pour la reconnaissance (contre les discriminations, notamment celle s’exprimant par le genre ou la couleur de la peau). Parfois, des gains ont été acquis par les uns et les autres, mais sans toucher au cœur du dispositif du pouvoir. Le fait que quelques femmes sont devenues cheffes d’entreprises et qu’un président américain était noir il n’y a pas si longtemps, était la conséquence de la stratégie du pouvoir et de l’inconséquence de nos luttes. S’il faut encore se poser des questions, il faut regarder le résultat qui prend forme dans notre monde disloqué.

On le sait de plus en plus, cette fausse idéologie communautaire aboutit à des impasses. Le mouvement des Africains-Américains a été réduit sous Obama alors que l’élite essaie de nous faire oublier que sous son règne, la violence policière, l’incarcération de masse et la pauvreté ont continué d’affecter la grande masse de cette population, au profit d’une petite élite. Aujourd’hui cependant, la colère est revenue devant un pouvoir caricatural, combinant la guerre de classe contre les pauvres au racisme le plus cru. Mais est-ce à dire qu’il faut revenir au communautarisme « libéral » ? On comprend pourquoi plusieurs Africains-Américains sont pour le moins sceptiques devant la profession de foi des élites du Parti Démocrate.

Nos « amis » les Libéraux

Franchement, j’ai été déçu que les organisateurs montréalais des manifestations dimanche passé soient assez naïfs pour inviter à la tribune ceux qui ont été et restent au cœur du système, pour dire les choses ainsi. Que des élus libéraux soient noirs ou blancs, ils et elles appartiennent à ce pouvoir qui ont tout démoli dans notre société depuis trente ans, qui ont aggravé la polarisation sociale qui a frappé plus que tout le monde les groupes racisés. Tout le monde a passé à la casse, avec des impacts plus forts sur ceux qui étaient déjà désavantagés, comme à Montréal-Nord, par exemple, frappé que par la pauvreté, la précarisation et l’absence d’infrastructures sanitaires convenables. Pendant la plus grande partie de la dernière décennie, ce sont des gouvernements associés au Parti Libéral qui ont présidé à cette grande régression.

Une fois cela dit, il est évident que les péquistes à Québec et les conservateurs à Ottawa n’ont pas fait mieux. Je passe par-dessus la CAQ, qui essaie de tourner l’aspiration à l’émancipation québécoise en un vilain canard réactionnaire. Mais est-ce que cela justifie de s’extasier parce que Justin Trudeau vient s’agenouiller ? Est-ce que cela doit nous faire oublier qu’il continue avec ferveur la guerre de prédation contre l’environnement qui devient en même temps une nouvelle étape dans l’imposition de l’apartheid « made in Canada » ? Est-ce qu’il faut croire deux minutes aux balivernes de quelques libérales élues à l’assemblée nationale qui disent se soucier du racisme systémique ? Où était l’ex-ministre libérale Dominique Anglade quand « son » gouvernement est resté tellement négligent devant la catastrophe prévue et prévisible de la destruction/restructuration programmée de la santé publique ? Pour moi en tout cas, autant il était juste de refuser le chef de la police dans la manifestation, autant il était scandaleux d’inclure Anglade comme intervenante.

À Montréal-Nord, foyer d’une grande combativité anti-raciste qui nous interpelle tous, le Parti Libéral, tant au niveau provincial qu’au niveau fédéral, dispose d’un puissant réseau où se combinent le patronage et la participation à des parcelles de pouvoir. Des pions de service se disent défenseurs des minorités, tout en étant partie prenante de l’édifice du pouvoir. On distribue des « cadeaux » insignifiants, on se dit défenseur des droits (individuels, mais pas sociaux) et on reproduit l’infâme système.

On continue

Il y en a beaucoup qui refusent de tomber dans le piège. Des initiatives citoyennes, à Montréal-Nord comme ailleurs (on pense à Hoodstock et Paroles d’exclu-es, par exemple), sont capables de nommer les oppressions subies et d’indiquer les responsables « systémiques », pour continuer avec ce terme. Avec ces dissidents, on va peut-être apprendre à mieux s’en sortir. À comprendre ces mécanismes qui font partie du « code génétique » du pouvoir, historiquement associé aux partis des élites, qui ont été et demeurent responsables du cadre systémique qui produit le racisme et la discrimination. À dépasser également les aveuglements passés et contemporains des mouvements populaires et de la gauche, qui n’ont pas assez mis de l’avant les luttes contre les discriminations. Et aussi, à créer les conditions qui permettront la création d’une vaste alliance arc-en-ciel, les deux pieds solidement dans une bataille par et pour tout le monde, à commencer par ceux et celles qui sont doublement et triplement pénalisés par le genre et la couleur de la peau.

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