Édition du 24 mai 2022

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Canada

Peu de signes au Canada d’une résurgence syndicale, malgré la hausse des prix et la pénurie de main-d'œuvre

L’action collective semble avoir cédé la place à des démarches individuelles pour améliorer la rémunération

Vue l’inflation qui réduit le pouvoir d’achat des travailleurs et des travailleuses, et les entreprises qui se plaignent de pénuries de main d’œuvre, on pourrait penser que le moment est venu pour une résurgence spectaculaire de militantisme ouvrier, tel que le Canada n’a pas connu depuis les années 1970.

18 janvier, 2022 | CBC News | Commentaire de Sam Gindin

Mais, jusqu’à présent, ceux et celles qui étudient le mouvement syndical au Canada constatent que cela ne se produit pas. Les exemples d’activisme syndical aux États-Unis, comme, par exemple, les luttes pour la syndicalisation d’employé.e.s d’entrepôt d’Amazon et de la chaîne de cafés Starbucks, n’ont eu que de faibles échos au Canada.

Au lieu de cela, les données semblent montrer que la réponse à l’inflation des travailleurs et des travailleuses jusqu’à présent est individuelle, plutôt que collective : au lieu de lutter pour de meilleurs salaires et de meilleures conditions de travail, ils et elles changent d’emploi.

Bien que Statistique Canada calcule son indice des prix à la consommation (IPC) différemment qu’aux États-Unis, les économistes s’attendent à ce que nos prix augmentent un peu plus rapidement que l’augmentation de 4,7 % du mois dernier.

Une étude intitulée Talent Trends, publiée vendredi par le Conference Board du Canada, montre que les pénuries de main-d’œuvre signalées par le patronat créent une opportunité pour ceux et celles qui souhaitent changer d’emploi à la recherche d’un meilleur salaire et de meilleures conditions. Ce que cette étude montre, c’est que le « roulement volontaire » - une tendance à la hausse, atteignant un sommet de sept ans de 9,1 % en 2020-2021.

L’une des auteures du rapport, Lauren Florko, note que le roulement de main-d’œuvre est particulièrement concentré dans trois secteurs : la haute technologie, les soins de santé, et la fabrication. On ne sait pas encore ce qui pousse les gens à quitter les emplois manufacturiers, a-t-elle dit, mais pour les deux autres secteurs, les raisons sont assez distinctes.

« Nous le voyons principalement parmi les professionnel.le.s de la science et de la technologie parce que ce sont des emplois qui permettent de travailler à domicile, et nous voyons qu’il y a beaucoup de « braconnage » potentiel. » Et la demande de travailleurs et de travailleuses de la technologie est élevée non seulement au Canada, mais aussi de Canadien.ne.s qui travaillent à distance pour des entreprises internationales.

Épuisement professionnel dans le secteur de la santé

Dans le secteur de la santé, il s’agit plutôt de travailleuses et travailleurs que l’épuisement professionnel pendant les exigences intenses de la pandémie force à abandonner leur emploi. Certain.e.s changent de carrière, d’autres cherchent plus d’éducation.

Alors que les salaires continuent d’être à la traîne de l’inflation, la rotation plus importante contribue à de meilleurs salaires, simplement parce que les nouveaux emplois ont tendance à payer plus que ceux que les gens quittent. Dans le cas des travailleurs et des travailleuses relativement peu rémunéré.e.s, l’étude du Conference Board montre que les taux de salaire des nouvelles offres d’emploi en 2020 ont augmenté de 5,7 %, bien au-dessus du taux d’inflation. Ceux et celles qui n’ont pas changé d’emploi n’ont pas obtenu le même genre d’augmentations.

Stephanie Ross, co-auteure du livre Rethinking the Politics of Labour in Canada, s’étonne qu’après une longue période de stagnation du taux de grève et de la création de nouvelles organisations syndicales locales, il n’y ait pas eu une plus grande résurgence syndicale visant l’amélioration des salaires et des conditions. « Il y a toujours des groupes de travailleurs et de travailleuses qui essaient de se syndiquer, mais ces tentatives n’ont pas vraiment fait changer la donne », a déclaré Ross, directrice de l’École des études sur le travail de l’Université McMaster à Hamilton.

Selon le Congrès du travail du Canada, le plus grand arrêt de travail de l’histoire du Canada a eu lieu en 1976, lorsque plus d’un million de travailleurs et de travailleuses ont quitté leur travail dans le cadre d’une manifestation contre le contrôle des salaires et des prix, imposé par un gouvernement fédéral dans sa lutte contre l’inflation.

Mais depuis cette période, les travailleuses et les travailleurs ont obtenu une part décroissante des gains de productivité. Une étude de Pew Research aux États-Unis montre que la part du revenu national qu’obtient les travailleuses et les travailleurs n’a pas changé bougé depuis 40 ans, tandis que les rendements du capital sont montés en flèche. Les chiffres canadiens sont similaires.

Certain.e.s analystes expliquent cela par la baisse du niveau de syndicalisation. D’autres l’attribuent, au moins en partie, à la capacité des fabricant.e.s à expédier des emplois à l’étranger dans le cadre de la mondialisation.

« Je pense qu’il y a beaucoup de mécontentement face à ce qui se passe sur les lieux de travail. Cela entraîne normalement une montée d’action syndicale », dit Ross. Mais cela ne semble pas se produire au Canada, surtout pas en comparaison avec les États-Unis et d’autres parties du monde.

La raison pourquoi le mécontentement - et une position de négociation apparemment forte pour les travailleurs et les travailleuses, vue la demande de travail - ne se traduit pas par une montée d’action collective n’est pas bien comprise, explique Ross. C’est peut-être parce que les syndicats du secteur publique ne se sont pas montrés capables de satisfaire les demandes des travailleuses et des travailleurs face aux limites imposées par le gouvernement sur les augmentations salariales. Ou peut-être que, comme groupe, ces travailleurs et travailleuses se sentent obligés de rester au travail pendant une crise, alors qu’ils et elles sont si cruellement nécessaires.

Au lieu de cela, les travailleuses et les travailleurs de manière individuelle manifestent leur pouvoir de négociation en démissionnant et en prenant un autre emploi. « Cette capacité à abandonner un emploi est en effet un levier d’influence. Mais c’est une stratégie très individualiste. » Et des économistes suggèrent même que le processus de départ individuel à recherche d’un meilleur emploi est bon pour l’économie, car il tend à déplacer la main-d’œuvre vers les endroits où les compétences des travailleurs et des travailleuses sont les plus nécessaires, augmentant ainsi la productivité de l’économie.

En attendant la « grande usure »

Ce qui se passe dans le secteur des soins de santé n’est pas clair, du moins pas encore. Mais l’exemple de luttes passées montrent qu’elles ne suivent pas toujours immédiatement des périodes de mécontentement publique, explique Lesley Wood, professeure agrégée à l’Université York de Toronto. « Il peut y avoir un décalage, ». Il y a des cycles de lutte collective – un processus parfois mystérieux où les révoltes sont précédées de longues périodes de calme, des guerres après une longue période de paix. Si l’inflation reste élevée et si les travailleuses et les travailleurs continuent de prendre du retard, il est possible qu’un autre cycle d’action collective se produise, même s’il y en a peu de signes en ce moment.

Mais si les travailleurs et les travailleuses décident d’agir – que ce soit par le biais des syndicats ou par une action individuelle, le pouvoir de négociation qui leur donne actuellement la confiance nécessaire pour démissionner ne devrait pas disparaître de sitôt, selon Florko.Malgré l’augmentation du roulement et la pénurie actuelle de travailleuses et de travailleurs qualifié.e.s au Canada, la « grande attrition » ne peut que s’aggraver. Les travailleuses et les travailleurs plus âgé.e.s doté.e.s de compétences précieuses qui ont retardé leur retraite pendant la pandémie devraient quitter le marché du travail en plus grand nombre au cours de la prochaine décennie. « En règle générale, les départs à la retraite sont plus proches de 2 ou 3 % par année. L’année dernière, nous n’en avons vu que 1,4. »

Commentaire par Sam Gindin, ancien économiste en chef des TCA

Le mécontentement et la frustration existent depuis quelques décennies. Même s’ils commencent à s’exprimer, leur signification n’est pas claire. Le trumpisme en est un exemple.

Aux États-Unis, on observe de l’agitation. Mais même si on observe de l’agitation au sein des syndicats (rejets d’accords négociés par les directions), cela exprime des frustrations, sans aucune tentative organisée pour changer le leadership, la structure, les stratégies, l’éducation, la démocratie interne, etc.

Tout cela nécessite la présence d’une gauche au sein des syndicats (ou dans les lieux de travail non syndiqués) pour être soutenu, plutôt que d’être des éruptions sporadiques qui s’estompent. Le fait que certan.e.s à gauche ait décrit les travailleurs et les travailleuse qui prennent leur temps avant de retourner au travail comme une « grève » est un exemple d’une lecture stupide des événements.

Premièrement, c’est faux. Il y a eu beaucoup de démissions mais aussi beaucoup de nouvelles embauches - les travailleurs et les travailleuses au bas de l’échelle cherchaient de meilleurs emplois au bas de l’échelle. De toute manière, les travailleurs et les travailleuses ne peuvent pas ne pas travailler, et tous les programmes de soutien de revenu qui leur donnent le choix seront supprimés.

Troisièmement, tout l’intérêt de la révolte de classe est qu’elle doit être collective. Quitter un emploi pour en chercher un autre est ce qu’on est censé faire pour améliorer le fonctionnement du marché.

Nous devons comprendre que le problème n’est pas que les syndicats nous « déçoivent ». Le problème est l’incapacité de la gauche à soutenir, à influencer et à aider à développer la classe ouvrière. La crise est autant - ou même plus - une crise de la gauche politique qu’une crise au sein de la classe ouvrière.

Je dis « même plus » parce que, s’il est vrai que la gauche ne peut simplement sauter dans le milieu ouvrer si rien ne s’y passe, nous sommes supposément l’élément volontariste qui s’associe à des conditions matérielles « objectives » pour faciliter et provoquer du changement transformateur.

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