Édition du 29 novembre 2022

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Québec

Au-delà des seuils et de l’utilitarisme prédateur, pour une politique migratoire réellement solidaire

Les politiques migratoires des pays impérialistes ont des conséquences humaines dramatiques. Elles nourrissent les discours xénophobes et facilitent la montée des partis de la droite et de l’extrême droite. Le Canada et le Québec s’inscrivent dans ce même sillon. Il est important d’y opposer une politique basée sur la solidarité agissante et humaniste. Cette dernière doit s’inscrire dans une logique internationaliste qui refuse à la fois la solidarité nationale contre l’étranger et un multiculturalisme postnational. Elle doit s’appuyer sur une solidarité de classe avec tous les opprimé-e-s et les exploité-e-s à l’échelle de la planète et tout particulièrement cette partie de l’humanité soumise à l’exil et à l’errance.

Aborder la question de l’immigration à partir du réel

Tant que la détérioration des conditions d’existence de la population, les guerres, les rapports de domination et de spoliation existeront, les migrations continueront d’exister. La crise climatique est un autre facteur qui va faire que les déplacements des populations continueront d’exister et de se développer. Il faut pourtant rappeler que les migrations se font d’abord entre les pays du Sud global. Les migrants Sud – Nord demeurent une petite partie des principaux déplacements, mais ces derniers sont appelés à se multiplier.

La montée des migrations s’explique par le fait que des personnes ne trouvent pas la possibilité de vivre dignement là où elles se trouvent. Si on ajoute aux causes économiques et sociales, les conséquences de la crise climatique sur les déplacements des sociétés humaines, l’attitude la moins réaliste est celle du refus de se préparer et de planifier les déplacements de la population qui s’annoncent. Se limiter à l’immigration choisie pour les besoins économiques des entreprises et à l’accueil parcimonieux des réfugié-e-s, c’est refuser de reconnaître la réalité de la recrudescence des migrations en cette période de crise et de chaos.

Le discours dominant sur l’immigration

Le discours et les pratiques sur l’immigration sont définis par la classe dominante. Pour cette dernière, les migrant-e-s n’ont que les droits qu’on veut bien leur accorder sur le territoire national. Que ce soit en Europe ou en Amérique du nord, les gouvernements néolibéraux dressent des murs et rendent la planète toujours plus cloisonnée. En dehors des travailleurs et travailleuses choisies pour pallier à un manque de main-d’oeuvre, les ressortissants de chaque nation devraient rester « chez eux ». [1]

Les tenants des discours nationalistes refusent que les migrant-e-s puissent partager des droits de la population vivant sur le territoire sur lequel ils et elles arrivent. Pour les nationalistes de la classe dominante, l’ensemble des nationaux doivent se voir accorder un droit à la préférence nationale chère à tous les xénophobes écartant ainsi l’unité de tous les opprimé-e-s toutes nationalités confondues. Cette préférence nationale est au fondement de l’exclusion des personnes étrangères et du rejet du droit de circulation et d’installation.

Pour assurer cette exclusivité du partage des droits citoyens, la classe dominante des différents pays exige la fermeture des frontières comme une nécessité pragmatique. Elle affirme donc qu’il est normal que les résidents étrangers soient soustraits au régime d’égalité devant la loi commune. Ce contrôle permet d’accorder, ou non, mais toujours parcimonieusement le droit d’asile, le droit de quitter son pays et de refaire sa vie dans un autre pays. Les migrant-e-s qui n’acceptent pas cette position sont pourchassés, traqués, emprisonnés et expulsés. C’est là le sort réservé aux personnes qui se sont vues imposées l’errance, dont le tort est de venir d’ailleurs. Voilà un traitement qui nourrit la montée de la droite et de l’extrême- droite et le recul des droits humains.

En fermant la porte aux réfugié-e-s et en réduisant, l’immigration a une immigration choisie dans l’intérêt des patrons, on ouvre la porte aux pires dérives intellectuelles, éthiques et politiques : le tri, la sélection, les quotas et le recul des droits humains. Et cela débouche sur l’évaluation de l’immigration par des critères douteux : identification des assimilables comme les seuls bienvenus et l’ouverture aux seul-e-s migrant-e-s démontrant une proximité culturelle et civilisationnelle.

Et même lorsque ces critères douteux sont appliqués, les discriminations restent aux rendez-vous. Les qualifications ne sont pas reconnues. La déqualification est toujours au rendez-vous. Les politiques migratoires et les préjugés qu’elles nourrissent renvoient à la misère des arrivant-e-s pleins de ressources. Ils sont poussés à l’irrégularité, à la clandestinité et à l’invisibilité. [2]

Au Canada et au Québec, l’instrumentalisation politique de la question de l’immigration

L’initiative du siècle, la proposition de Justin Trudeau de faire du Canada d’ici 2100 un pays de 100 millions d’habitants permettrait que 500 000 nouveaux arrivants s’inscrit dans cette même logique. Ces migrant-e-s seraient accueilli-e-s sur la base de leurs expériences de travail et de leur qualification. Ce projet est une réponse aux besoins de main-d’œuvre et au vieillissement important de la population.

L’immigration choisie serait donc une réponse à cette situation. Les gouvernements canadiens ont toujours cherché à faire la preuve que le contrôle des frontières peut se combiner avec une augmentation des effectifs et la nature d’immigration choisie de ces effectifs.

Cette politique n’a pas été sans alerter les nationalistes québécois. Ils ont abordé la question des migrations internationales imposées par divers bouleversements économiques, politiques et climatiques du seul point de vue culturel. Cette immigration va favoriser massivement l’anglais. En effet le gouvernement Trudeau n’a pu assurer que 4% des immigrants hors Québec soient francophones et donc a démontré son incapacité à faire face à un taux d’assimilation des francophones du Canada à l’anglais. La réponse de Legault a manifesté l’impasse de sa politique de maintien du Québec dans l’État canadien. « Pas question d’accueillir plus d’immigrants, a-t-il rétorqué. » Et il s’est inquiété également de la baisse du poids du Québec dans la Fédération canadienne. Il prétend aller chercher plus de pouvoirs en immigration, mais il n’a aucune orientation stratégique sérieuse pour aller chercher ces pouvoirs.

Le gouvernement de la CAQ, des politiques migratoires néolibérales et xénophobes

Aux élections de 2018, la CAQ a proposé de réduire les seuils d’immigration à 40 000 personnes. Il a alors proposé d’imposer un test de valeurs québécoises et un test sur la connaissance de la langue française. Inspiré par Harper, il a défendu qu’il fallait augmenter la part de l’immigration économique choisie aux dépens du regroupement familial et de l’immigration des demandeurs d’asile. Pour s’assurer de la réalisation de ces objectifs, il a demandé le transfert de tous les pouvoirs en immigration dans les mains du gouvernement du Québec. Il s’agissait d’accorder la priorité aux personnes qui satisfont le mieux aux besoins actuels du marché du travail québécois et répondant réellement aux besoins économiques des entreprises d’ici.

Quand le gouvernement de la CAQ parle de réduire l’immigration, il parle d’une immigration permanente et de migrant-e-s triés sur le volet pour répondre aux besoins des entreprises. Pris dans la contradiction entre les pressions du patronat qui cherche à combler sa pénurie de main-d’œuvre et sa volonté de réduire l’immigration permanente, le gouvernement Legault s’est rabattu sur l’augmentation de l’immigration temporaire. La stratégie du gouvernement Legault est de compter sur la venue de travailleurs et de travailleuses temporaires dont les droits et la protection sociale ne sont pas au rendez-vous. Leur grande précarité les rend vulnérables face aux employeurs. Si bon nombre de ces derniers se retrouvent dans des travaux agricoles, ils sont aussi utilisés dans des emplois qui pourraient être permanents dans l’hôtellerie, la restauration, la transformation alimentaire, la construction et le commerce de détail. Cela assigne ces travailleurs et ces travailleuses à un segment surexploité et précarisé du marché du travail. [3]

Aux élections de 2022, le chef de la CAQ a fait de la stigmatisation des personnes migrantes un danger pour la nation québécoise, pour la langue française, ses valeurs et son avenir. Il écarte une analyse concrète de la domination de l’anglais par le poids de l’élite économique de langue anglaise [4], par la place de l’anglais dans la stratégie de nation building de l’État canadien, par l’environnement culturel nord-américain et ses réseaux de diffusion et par le recul du mouvement indépendantiste. Tous ces facteurs expliquent le pouvoir d’attraction de l’anglais non seulement sur les nouveaux arrivants, mais sur les Québécois francophones eux-mêmes. Il fait de l’immigration le vecteur d’une possible « louisianisation du Québec » et même de l’éventuelle disparition de la nation québécoise. Il nourrit ainsi les sentiments d’intolérance. Il joue cette carte, car il estime qu’elle est porteuse d’une rente électorale.

Cette démagogie sur les dangers de l’immigration s’est aussi concrétisée par la loi 21 sur la laïcité de l’État qui permet d’institutionnaliser le sexisme et le racisme et la discrimination à l’emploi. Car cette loi a pour effet de renforcer les stéréotypes négatifs sur les femmes musulmanes portant le hijab renforçant les inégalités sociales qui les affectent. [5]

Cette démagogie contre l’immigration lui permet d’escamoter les problèmes véritables comme la concentration de la richesse, le sous-investissement en santé et en éducation, l’inflation et le manque de logements, l’urgence de la crise climatique ... Il fait des immigré-e-s un bouc émissaire qu’il désigne comme porteur des principaux problèmes que connaîtrait le Québec. Elle lui permet aussi d’écarter l’alternative indépendantiste qui serait la seule solution capable d’assurer la défense des droits nationaux du Québec. Il se contente comme nationaliste de nourrir les discours xénophobes et une anxiété face aux nouveaux arrivants dans des secteurs importants de la population.

Si le PQ a enfin retrouvé le terrain de la promotion de l’indépendance, il reste engoncé dans un nationalisme identitaire et essaie d’occuper le même terrain que la CAQ et de surfer sur les craintes concernant les personnes migrantes. Il s’est ainsi montré le plus résolu sur la question des seuils d’une immigration permanente et il a proposé un seuil de 35 000 personnes par année.

Au fondement d’une politique migratoire ouverte et solidaire : la défense du droit de circulation et d’installation

Durant la dernière campagne électorale, le débat sur l’immigration s’est concentré sur les seuils proposés par les différents partis concernant l’immigration permanente. Ce débat faisait primer les besoins du capital sur les droits humains. « Il faut sortir de cette vision utilitariste et mettre en place une politique migratoire qui se définirait prioritairement non à partir des besoins des grandes entreprises, mais à partir du respect des droits humains fondamentaux et des besoins de la population. » [6].

Cela passe par la garantie de la liberté de circulation et d’installation, droit reconnu par l’article 13 de la Déclaration universelle des droits de l’homme en 1948. L’ouverture des frontières ne signifie par que les flux migratoires ne sont pas régulés, mais que cette régulation se fait à partir des conditions et de principes fondamentaux qui affirment que les immigrant-e-s sont une richesse et que fermer les frontières est inefficace et inhumain.

Cette régulation doit s’appuyer sur la défense de l’égalité des droits humains : droits de circuler et de s’installer durablement, droit de travailler, de recevoir un salaire égal pour un travail égal, d’acquérir la citoyenneté et de voter. Faire primer les droits humains, c’est refuser la politique de fermeture à l’immense majorité des personnes migrantes, c’est refuser de chercher à réduire l’accueil des réfugié-e-s et c’est refuser de diminuer les possibilités de la recomposition familiale. En somme, il s’agit de faire primer les droits de la personne sur les besoins du capital et dépasser une immigration conforme aux seuls intérêts des grandes entreprises. Agir ainsi, c’est empêcher que se développe une population d’étrangers (de délocalisé-e-s) de l’intérieur avec toutes les paniques identitaires qui s’y rattachent.

Ce principe de solidarité peut se décliner en différentes orientations :

1. reconnaître les droits des migrants économiques en favorisant la régularisation des immigrant-e-s irréguliers ;

2. reconnaître assez rapidement les droits politiques dont les droits de voter ;

3. leur assurer le même droit à la syndicalisation et aux droits économiques que les des autres travailleurs et travailleuses ;

4. reconnaître les diplômes et acquis professionnels et assurer la formation des personnes dont la formation a été déclassée ;

5. lutter contre toutes les discriminations frappant les personnes migrantes ;

6. favoriser également les différentes catégories de migrant-e-s (en élargissant le statut de réfugié-e, la recomposition familiale, et permanente, en évitant de développer une immigration de travailleuses et travailleurs temporaires et sans droits ;

7. développer une politique d’accueil pour favoriser la réussite scolaire, l’intégration à l’emploi et l’accès au logement ;

8. favoriser la régularisation des immigrants irréguliers.

Une telle politique migratoire, c’est faire le choix que l’extension des droits fondamentaux aux exilé-e-s et aux immigré-e-s est partie prenante de notre projet national et peut contribuer à la création de liens de solidarité avec le reste du monde contre les politiques de l’oligarchie et de leurs gouvernements.


[1François Héran, Migrations, in La société qui vient, sous la direction de Didier Fassin, Seuil, 2022

[2Pierre Tevanian et Jean-Charles Stevens, « On ne peut accueillir toute la misère du monde ». En finir avec une sentence de mort, Anamosa, 2022

[3Marie Hélème Bonin, Le Québec, de terre d’accueil à club privé, Nouveaux Cahiers du Socialisme, no,27 hiver 2022

[5Leila Benhadjourdja et Leila Celis, La discrimination par la porte arrière, Nouveaux Cahiers du socialisme no. 27, Hiver 2022.

[6Olivier Bonfond, Il faut tuer TINA, 200 propositions pour rompre avec le fatalisme et changer le monde, Cerisier, 2017, p. 319

Bernard Rioux

Militant socialiste depuis le début des années 70, il a été impliqué dans le processus d’unification de la gauche politique. Il a participé à la fondation du Parti de la démocratie socialiste et à celle de l’Union des Forces progressistes. Militant de Québec solidaire, il participe au collectif de Gauche socialiste où il a été longtemps responsable de son site, lagauche.com (maintenant la gauche.ca). Il est un membre fondateur de Presse-toi à gauche.

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