Édition du 20 septembre 2022

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Afrique

Pour les Tunisiens, un ramadan sur fond de crise politique et économique

Le début du mois saint a été précédé par la dissolution définitive du Parlement, suspendu depuis huit mois par le président Kaïs Saïed qui s’est octroyé tous les pouvoirs en septembre dernier. L’opinion publique, elle, est préoccupée par l’inflation et les pénuries de denrées alimentaires.

Tiré de Médiapart.

Tunis (Tunisie).– Sur l’avenue Habib-Bourguiba à Tunis, lieu emblématique des protestations depuis la révolution et désormais interdite aux manifestations autres que culturelles, des dizaines de Tunisiennes et de Tunisiens se ruent sur des étals de dattes et de légumes.

« Il y a de l’affluence mais on sent que les gens souffrent, certains ne prennent qu’un demi-kilo de dattes ou même un quart », lance Hamdi, originaire de Kébili, dans le sud du pays. Il écoule son stock avec des prix bradés pour ce fruit incontournable de la rupture du jeûne. Le point de vente direct du producteur au consommateur a été mis en place une semaine avant le mois saint à Tunis et dans d’autres régions, afin d’éviter la spéculation opérée par certains commerçants et dénoncée sans relâche par le président Kaïs Saïed.

Malgré une campagne d’envergure (près de 230 000 tonnes de farine, sucre et semoule stockées illégalement ont été saisies par la garde nationale), le phénomène continue. Depuis cinq mois, des problèmes d’approvisionnement en blé et des pratiques de stockage anarchiques ont entraîné des pénuries de produits essentiels subventionnés par l’État, comme la farine, la semoule ou encore l’huile végétale. Face à une demande pressante pour ces denrées à faible coût, les réseaux de spéculateurs entretiennent le manque afin de revendre plus cher sur le marché noir.

La hausse des prix qui n’en finit pas

À cette polémique s’ajoutent la hausse générale des prix sur la plupart des denrées alimentaires et plus largement une inflation galopante (6,7 % pour janvier 2022 selon les chiffres de l’Institut national de la statistique). Hela, 47 ans, assistante médicale, compare chaque kilo de légumes, accompagnée de son fils. « Je vis à Sidi Daoud, en banlieue nord, le kilo de poivrons est passé de 3 à 10 dinars [d’un peu plus de 90 centimes d’euro à plus de 3 euros – ndlr], c’est n’importe quoi, au moins ici les artichauts et les dattes sont à un prix raisonnable », témoigne-t-elle.

Ali, jeune poissonnier, a vendu en une semaine 80 % de sa marchandise. Il estime que le point de vente permet de réinstaurer un climat de confiance. « Même si les prix restent élevés, aussi à cause de la hausse des coûts de production, les clients sont plus sensibilisés à la problématique de la spéculation et donc viennent acheter ici, j’aimerais bien que l’on puisse rester tout le mois de ramadan », suggère-t-il.

D’autres rentrent les mains vides comme Monia, 46 ans, travailleuse journalière, qui juge les prix trop élevés. « On apprend juste à se priver. Cela fait longtemps que je n’achète plus de poisson. La farine, je m’en passe depuis cinq mois puisque de toute façon on n’en trouve plus. La vie ne s’arrête pas avec un paquet de farine mais je crains juste que tout ça empire avec la situation politique actuelle. »

Un précédent avec la dissolution du Parlement

L’effervescence des courses autour du mois saint se déroule dans un contexte politique inédit. Mercredi 30 mars, quelques jours avant le début du ramadan, 120 députés ont tenu une séance plénière en ligne pour voter la fin des mesures d’exception décrétées par Kaïs Saïed le 25 juillet dernier et renforcées par un décret-loi en septembre par lequel il s’octroie tous les pouvoirs.

Le président a jugé la tenue de cette réunion « illégale » puisque les travaux du Parlement sont gelés depuis huit mois, et il a dénoncé une « tentative de coup d’État ». Plus tard dans la journée, il a finalement dissous le Parlement, avertissant que certains députés feraient l’objet de « poursuites judiciaires » pour « atteinte à la sûreté de l’État ».

Depuis, plusieurs parlementaires, dont le président de l’assemblée et dirigeant du parti islamiste Rached Ghannouchi, ont été convoqués devant le juge antiterroriste, un « précédent » selon Youssef Cherif, directeur du centre de recherche Columbia Global Center à Tunis. Selon lui, si les forces parlementaires n’ont plus de poids et font l’objet d’un rejet persistant d’une majorité de la population, le pays ne peut que s’enfoncer dans la crise. « Tout va dépendre d’Ennahdha, est-ce que le parti a encore le pouvoir de mobiliser la rue ? Parce que jusqu’ici, les manifestations depuis le 25 juillet restaient assez circonscrites, peut-être pour ne pas jeter de l’huile sur le feu ? »

Rached Ghannouchi, 81 ans, a déclaré à l’AFP qu’il mènerait avec ses partenaires « un combat national pour défendre la démocratie par tous les moyens pacifiques disponibles et autorisés ». La scission entre les partis politiques d’opposition et Kaïs Saïed semble actée « et on voit que le débat n’est plus de défendre la démocratie mais plutôt de se rejeter mutuellement la responsabilité de la faillite économique du pays », juge Youssef Cherif.

Une crise économique qui prend le dessus

Kaïs Saïed peut compter sur le soutien de la puissante centrale syndicale, l’UGTT, qui était en faveur de la dissolution du Parlement et reste un allié essentiel, afin de mettre en œuvre les réformes économiques en discussion actuellement pour permettre à la Tunisie d’obtenir un prêt du Fonds monétaire international (FMI), le quatrième depuis la révolution de 2011.

La veille de la dissolution du Parlement, l’Union européenne annonçait aussi apporter un soutien de 200 millions d’euros pour faire face au déficit et 20 millions d’euros pour aider le pays à gérer les hausses des prix du blé et du carburant, résultats directs du conflit en Ukraine.

La dissolution du Parlement par Kaïs Saïed peut-elle mettre en difficulté ces aides et peser dans la balance pour les négociations avec le FMI ? « Pas vraiment », estime Youssef Cherif, selon lequel pour le FMI la stabilité politique passe avant tout par une « entente entre le gouvernement et les partenaires sociaux, à savoir l’UGTT ». Les États-Unis et les Nations unies ont néanmoins exprimé leur profonde « préoccupation » face à la décision « unilatérale » de Kaïs Saïed.

Inquiétudes sur la suite de la transition politique

D’autres sujets mobilisent. Jeudi 31 mars, alors que les députés s’exprimaient sur la fin du Parlement, de nombreux jeunes s’étaient réunis devant le tribunal de Ben Arous, en banlieue sud de Tunis, pour le procès de policiers accusés dans l’affaire de la mort par noyade d’un jeune supporter de football en 2018. Cette affaire résonne beaucoup parmi la jeunesse tunisienne, minée par les problèmes de violence et d’impunité du système sécuritaire.

De leur côté, les médias tunisiens sont remontés contre le pouvoir après l’arrestation d’un journaliste qui a refusé de divulguer ses sources à la police dans une enquête antiterroriste. Le 2 avril, la majorité du secteur public dans les médias s’est mise en grève à l’appel du syndicat des journalistes tunisiens, pour protester contre le manque de communication avec le gouvernement.

Kaïs Saïed reste cependant populaire dans les sondages, même si la consultation nationale qu’il avait lancée début janvier pour prendre le pouls de l’opinion publique sur des réformes législatives et constitutionnelles a attiré seulement 530 000 personnes – bien peu par rapport aux 12 millions de Tunisiennes et de Tunisiens – qui ont soutenu, à 86 %, un régime présidentiel.

« Il y a une fatigue généralisée à s’occuper des affaires politiques, et il y a aussi une crise des corps intermédiaires qui fait que la population est difficile à organiser ou à mobiliser, un peu comme au Liban, chacun cherche surtout des solutions pour améliorer le quotidien ou survivre », explique le politologue Hamza Meddeb, qui considère que la situation reste fragile et « incertaine », s’inquiétant de l’absence « d’élément amortisseur en cas d’explosion sociale ».

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