Édition du 12 novembre 2019

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Profs contre la hausse

Salut à toi l’étudiantE

Nous publions dans cette édition de Presse-toi à gauche ! l’éditorial et deux autres articles tirés du journal des Profs contre la hausse. Ce journal est une contribution importante au bilan de cette lutte historique du mouvement étudiant et des perspectives qu’elle a esquissées pour la société québécoise. (Rédaction de Presse-toi à gauche !)

tiré du journal :"Ceci n’est pas LA MATRAQUE des profs contre la hausse", Automne 2012

Ce journal, nous le donnons aux étudiantEs qui ont su par leur mobilisation sans précédent dynamiser le paysage politique québécois. Leur parole luxuriante et leur opposition créative aux chantres de l’austérité et de la « juste part » nous motivent dans notre propre pratique de la liberté politique.

Nous, professeurEs contre la hausse, déployons ici nos plumes à la fois analytiques, polémiques, poétiques et impressionnistes. Cette tribune cherche à poursuivre la réflexion sur les enjeux socio-politiques soulevés par la grève étudiante. Par cet acte de parole, nous espérons nourrir notre engagement politique commun en continuant de tisser les liens qui nous unissent désormais en tant que compagnons de luttes.

Un printemps politique  

Le rêve d’un "Printemps québécois" s’est finalement accompli, à la surprise de tous, y compris des grands rêveurs. Le mouvement étudiant est parvenu à imposer un grand débat sur le projet néolibéral. Depuis plus de 30 ans l’œuvre des néolibéraux vise à assujettir les services publics et l’ensemble des aspects de la vie en société aux impératifs du capitalisme financier et des corporations transnationales. Cette logique s’incarne aujourd’hui à travers la « révolution tarifaire » imposée par le gouvernement du Parti libéral du Québec.

Ce qui a créé la surprise chez nos élites bien pensantes et qui a dérangé le pouvoir, c’est qu’après plusieurs décennies de fatalisme no future et de repli dans la sphère privée "we dont need no education", voilà qu’émerge un acteur politique fort parce que conscient et agissant. Par sa parole nouvelle et libre, le mouvement étudiant a réinstauré l’idée même du conflit, fondement du politique.

Cette liberté politique réappropriée devait s’exprimer dans l’espace public, et c’est justement parce que l’État néolibéral a été vidé de sa substance politique que la rue a repris ses droits à titre d’espace public et qu’elle a permis le rassemblement de toutes les tendances critiques de la société. À leur façon, étudiants, professeurs, parents, artistes, travailleurs et indignés, endeuillés de la démocratie et de la liberté d’expression, ont participé au déblocage de l’histoire en s’opposant à la gouvernance néolibérale. Parce qu’il s’est inscrit dans la filiation des luttes des indignés, altermondialistes, féministes, écologistes, le mouvement étudiant a moins provoqué un conflit entre les générations qu’une rupture avec l’ordre établi. La force de ce mouvement a été de lancer un appel à la solidarité afin que nous remettions l’Histoire en marche.

Violence et intimidation des opposants

Tout a été mis en œuvre par le gouvernement Charest et ses serviteurs pour faire barrage à ce retour du politique, colmater la brèche créée par le mouvement étudiant, briser la jeunesse en essor. La violence dont nous avons été témoins à l’égard des étudiantEs grévistes et de tous ceux et celles qui leur ont été solidaires est à la mesure de la volonté du mouvement étudiant de s’engager dans la voie politique. Plus la résistance instituée par l’action politique fut grande, plus la répression de l’ordre planifié à son égard aura été violente. Ce ne sont pas tant les étudiants eux-mêmes qui ont été visés mais plutôt ce qu’ils incarnaient dans leurs revendications face à la « révolution tarifaire » et surtout, leur volonté d’imaginer de nouvelles façons d’habiter le monde. En ce sens, la brutalité policière a constitué la face visible du matraquage de la démocratie. Par chacune de leurs attaques, les libéraux-conservateurs vidaient le langage de son sens. Par chacune de leurs attaques, les médias corporatistes participaient au mépris de la vérité. Par chacune de leurs attaques, les administrations d’enseignement ont fait des étudiants et des professeurs des « intrus » dans leur propre alma mater. Par chacune de leurs attaques, les tribunaux ont mis le feu aux portes des institutions scolaires. 

Brutalité étatique. Pour nous, il est clair que le mouvement étudiant n’a jamais eu d’opposition politique. Alors que les étudiants argumentaient de manière responsable comme gardien du bien public, le gouvernement mentait en leur crachant des slogans préfabriqués par des firmes privées de marketing « politique » : « 0,50$ par jour », « boycott étudiant », « juste part », « la porte a toujours été ouverte », « le carré rouge symbolise la violence et l’intimidation », la loi matraque « pour rendre accessible les études et rétablir la paix sociale » et plus récemment « la démocratie c’est la majorité silencieuse contre le bruit de la rue ». Tout cet arsenal rhétorique déployé par les officines ministérielles (Éducation, Jeunesse, Sécurité publique, Justice, Finances, Conseil du Trésor, Culture, Transports) vise à éradiquer la possibilité d’un débat rationnel, remettant ainsi en question la possibilité même de penser collectivement les façons de vivre ensemble.

Brutalité médiatique. À travers la diffusion de la propagande et du mensonge libéral, les médias corporatistes ont à moult reprises fait violence à la vérité. Qui n’a pas été abasourdi par l’écart entre ce qui a été vécu au fil des mois et sa représentation médiatique ? Qui n’a pas été troublé d’apprendre que la brutalité policière n’était que l’expression d’une mesure raisonnable, que le désordre ne pouvait que provenir des manifestants, que les assemblées étudiantes étaient des lieux où régnaient l’intimidation et l’absence de transparence alors que nous assistions davantage à une prise de parole libre, intelligente et critique ? Les médias de masse ont ainsi contribué à faire taire les débats de fond s’engageant avec une étonnante « rigueur » dans une campagne de peur et de délégitimation de la grève, du mouvement étudiant et de la rue comme espace public. Cela aura eu pour effet d’ériger des barricades mentales empêchant de voir et de comprendre la réalité derrière le simulacre. Penser autrement, librement, au-delà des images télévisuelles et propos journalistiques censés donner un accès privilégié au réel, devenait ainsi un défi intellectuel presque insurmontable.

Brutalité juridique. À coup de maillet, notamment par l’activisme de certains juges qui produisaient à la chaîne des injonctions clefs en main, le système judiciaire a non seulement délégitimé le rôle historique des étudiants et des professeurs dans la gestion interne des établissements scolaires, mais a aussi servi d’appareil pour contrer la grève en la sortant de sa dimension politique. Parce que ces injonctions sous-tendent la reconnaissance légale du statut d’utilisateur-payeur de l’étudiant, elles ont aussi participé à l’accélération de la dérive marchande de l’éducation.

Brutalité administrative. Le pouvoir managérial s’est manifesté dans toute sa quintessence en confondant éducation et industrie de la diplomation, en enfermant les étudiants dans leur rôle de clients, les professeurs dans celui de salariés prestataires de service, comme s’il n’y avait rien de relationnel et de civilisationnel dans le processus de transmission et d’acquisition de connaissances. Cela s’est manifesté par des administrations qui ont tenté de forcer un retour en classe sous la pression des forces policières et des firmes de sécurité privées, comme s’il était possible d’étudier et d’enseigner sous la contrainte et l’intimidation.

La grève étudiante nous rappelle que le dialogue et le conflit politique sont incompatibles avec la puissance néolibérale. La parole et l’action politique étudiante ont fait en sorte que tout le monde a dû se compromettre, se positionner, dévoiler ses allégeances. Pendant que certains journalistes, administrateurs et juristes saisissaient les enjeux du Printemps québécois, d’autres y sont allés d’attaques méprisantes envers les étudiants et envers la société. Paternalisme, infantilisation d’une génération, diabolisation des symboles et des personnes, désinformation et criminalisation de la dissidence auront été les armes utilisées pour diviser la population et mater la contestation.

Vivre et penser à travers une pédagogie des possibles

La pratique de la liberté politique, portée par le rêve et l’utopie, nous aura fait vivre plusieurs transgressions. Nous nous sommes élancé dans la nuit, marcheurs solidaires. Nous avons été ivres ensemble. Nus devant les forces de répression. Fragiles et forts à la fois, nous avons créé durant cette grève un nouvel imaginaire politique. Cette complicité devrait permettre de maintenir ouverte les brèches qui pourront, pour peu que nous en saisissions l’opportunité, transformer radicalement la relation entre professeurs et étudiants. Donnons-nous la liberté de nous extraire des rôles prédéfinis par des bureaucraties techno-pédagogiques en nous rappelant les fondements d’une éducation humaniste, tant à travers notre rapport commun au savoir qu’à travers notre relation privilégiée.

Les professeurEs contre la hausse continueront à écrire, à manifester, à faire de la désobéissance civile, à se mobiliser et à apprendre auprès et avec les étudiants. Au-delà de la promesse du PQ de réduire la hausse de 15% à 2 ou 3% par année, la lutte en cours doit être considérée comme une victoire dans la mesure où le mouvement d’opposition au néolibéralisme continue de croître. 

Notre mouvement s’inscrit dans le respect des individualités et porte en lui la volonté d’élargir les solidarités à l’échelle de l’humanité. Nous partageons la responsabilité du bien commun. Pendant que les néolibéraux déclarent : « Je te ferai la guerre, je te ferai concurrence », nous disons au monde entier : « salut à toi » !


Benoit Guilmain, Collège Édouard-Montpetit

Anne-Marie Le Saux, Collège de Maisonneuve

Stéphane Thellen, Cégep du Vieux Montréal

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