Édition du 20 octobre 2020

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Le blogue de Pierre Mouterde du 28 août

Victor Levy Beaulieu, Jean Martin Aussant, Réjean Poirier - Corruption, indépendance et vote stratégique… De quelques évidences électorales qui n’en sont pas

Il y a parfois des évidences que l’on vous assène sous forme de jugements péremptoires et qui n’en sont pas. Des évidences qui semblent d’autant plus problématiques qu’elles sont lourdes de conséquences, surtout au cours de cette campagne électorale 2012 ! Telles pourraient être quelques-unes des déclarations qu’on a pu entendre récemment, tant de la part de Victor Lévy Beaulieu que de Jean Martin Aussant et Réjean Poirier. En ces derniers jours de campagne, où se mêlent si souvent confusion et démagogie, peut-être vaut-il la peine de les décrypter ?

On commencera par le plus flamboyant d’entre eux, Victor Lévy Beaulieu. Car si l’on peut avoir la passion des mots et, luxuriance baroque en prime, être un des grands écrivains du Québec. Si l’on peut défendre avec un énergie pantagruélique, la langue de Molière et caresser le projet d’écrire une gigantesque somme sur Nietzsche. Si l’on peut avoir une belle plume, accumulant au passage notoriété et capital symbolique, on peut néanmoins aligner une série de jugements socio-politiques à l’emporte-pièce, déchirant tout autant le cœur que la raison et faisant figure de véritable douche froide. Car il y a des limites à affirmer tout et son contraire, et à le faire sans le moindre souci de rigueur ou de nuances ; nuances qui sont pourtant au cœur de sa propre œuvre littéraire.

À preuve ces propos tirés de son blogue dans le Huffington-Post (12 août) :« Il n’y a qu’un parti qui se montre en mesure de nettoyer les écuries d’Augias, et c’est la Coalition Avenir Québec. Il n’y a qu’un parti qui est en mesure de s’attaquer à une bureaucratie de plus en plus envahissante, c’est la CAQ (…) C’est pourquoi je souhaite une victoire de la Coalition Avenir Québec le 4 septembre prochain. Quand les écuries d’Augias seront nettoyées, on pourra s’atteler à un véritable projet de société. La CAQ nous forcera à un grand brassage d’idées (…). »

La question de la corruption

De quoi tomber des nues ! Avec la vaste culture dont il dispose, Lévy Beaulieu devrait le savoir : si la corruption a pris les dimensions que l’on sait au Québec et si les liens entre la politique et le monde mafieux se sont autant resserrés ce n’est point uniquement parce que « le pouvoir corrompt » ou parce que « là où il y a de l’homme, il y a de l’hommerie ». C’est aussi et surtout parce que s’est développé depuis une vingtaine d’années, un nouveau cours économique ; en somme un mode de régulation néolibéral qui, par le laisser-faire économique qu’il prône et la dérèglementation qu’il encourage, ne cesse de renforcer les conditions de la corruption, tout en maintenant par ailleurs une forte bureaucratie destinée à « surveiller et punir » ceux qui en contestent les orientations de fond. Or la CAQ, tout autant que le Parti libéral et dans une large mesure le PQ, restent de fervents adeptes du néolibéralisme. Aussi appeler à nettoyer les écuries d’Augias ou à lutter contre la corruption en recommandant de voter CAQ, c’est tout comme scier la branche sur laquelle on est assis. Lévy Beaulieu aurait dû pourtant y prêter attention lui qui a eu le courage cet été d’appuyer Gabriel Nadeau Dubois, lors de sa venue dans sa région, digne représentant de cette jeunesse rebelle que justement la CAQ cherche à mâter !

D’ailleurs tous ceux et celles qui ont réfléchi un tant soit peu à cette question le reconnaissent : pour éradiquer la corruption, il ne suffit pas d’avoir un ou deux policiers forts en gueule à son service, il faut aussi faire, en aval comme en amont de la « répression », tout un travail de « prévention », travail qui passe évidemment par la mise de l’avant d’un projet de société qui soit capable de disposer d’autres valeurs que celles de la concurrence acharnée et du profit à tout prix.

La question de l’indépendance

En ce sens, on ne peut pas –comme le fait Lévy-Beaulieu—y aller par étape, et séparer lutte à la corruption et lutte pour l’indépendance, lui qui dans le même texte affirme pourtant : « Il n’y a qu’un seul parti indépendantiste au Québec et c’est Option nationale de Jean-Martin Aussant. Il n’y a qu’un seul parti qui nous propose « de faire de la politique autrement », et c’est Option nationale de Jean-Martin Aussant. Le 4 septembre prochain, je voterai donc pour Option nationale et souhaite que beaucoup d’électeurs, malgré la conspiration du silence qui entoure ce parti, comprendront comme moi que l’avenir est de ce bord-là des choses et pas ailleurs. »

On s’attendrait à plus de nuances, et surtout plus d’arguments. Parce qu’on ne comprend guère pourquoi selon lui, « Option nationale serait le seul parti qui propose de « faire de la politique autrement » » et le seul qui serait « indépendantiste », alors qu’en même temps il reconnait souhaiter l’élection d’Amir Khadir et de Françoise David. Un peu de cohérence serait, pour le moins, souhaitable. D’autant plus que Jean Martin Aussant était au PQ jusqu’à tout récemment (juin 2011), et a cautionné pendant longtemps –sans élever la voix plus qu’il ne le fallait—tous les louvoiements de sa chef, Pauline Marois [1]. Quant à la manière dont il a bâti son nouveau programme, ce n’est pas sûr qu’elle l’ait été de manière si nouvelle et alternative ! Aussi question de faire de la politique autrement, il vaut mieux juger l’arbre à ses fruits,

Et même si Jean Martin Aussant affirme qu’il trouve « trop timide la position de Québec-Solidaire sur la souveraineté », doit-on pour autant cautionner son point de vue sans le mettre en perspective ? Après 2 échecs référendaires menés sous l’égide du PQ, qui aujourd’hui parmi les indépendantistes ou souverainistes, pourrait prétendre qu’il détient la vérité à ce propos ? Qui ne devrait pas penser au contraire qu’il y a –comme jamais—nécessité d’échanger, de partager, de s’enrichir des uns et des autres, loin de tout sectarisme ? Pour tirer leçon des échecs du passé et se donner les moyens d’actualiser la stratégie indépendantiste.

L’apparent radicalisme de sa position ne doit pas faire illusion. En 2012, la grande question des indépendantistes, ce n’est pas seulement d’affirmer leur volonté d’indépendance. C’est aussi et surtout de savoir comment rallier ces larges secteurs de la population qui tout en étant nationalistes ne sont pourtant encore ni souverainistes, ni indépendantistes. Qu’on le veuille ou non, ils restent nombreux. Et c’est loin d’être sûr que la seule affirmation de vouloir rapatrier immédiatement « lois, impôts et traités », soit l’argument massue qui puisse d’emblée convaincre les hésitants et les pousser à voter pour ”le Pays”. D’autant plus quand on connaît les distorsions du scrutin uninominal à un tour et la brièveté d’une campagne électorale au Québec ! Et s’il faut bien évidemment –à la différence de Pauline Marois—dire qu’on s’engage sur la voie de l’indépendance, il faut aussi le faire en se dotant d’une stratégie qui ait quelque chance de réussir. Et là le secret reste toujours le même : privilégier une démarche unitaire visant à rallier chaque fois plus de partisans au travers d’un processus de mobilisation sociale grandissante. Ce n’est pourtant pas la voie qui semble avoir été prise ces derniers temps par la direction d’Option nationale, elle qui d’emblée a fermé la porte à cette idée de fusion lancée par QS ! Et qui n’a pas voulu –si ce n’est dans Gouin—élargir les pratiques de désistement réciproque entre les deux formations.

La question du vote stratégique

De quoi nous ramener –une fois encore— à la question du vote stratégique ! À ce niveau, Réjean Poirier (président du Syndicat des Technologues d’Hydro-Québec (SCFP-FTQ, local 957)) a cherché dans L’autjournal à renouveler l’argumentation en faveur du vote utile en s’appuyant sur les résultats des derniers sondages. Et comme ceux-ci font apparaître une possible remontée de la CAQ, il lui a suffi de brandir ce nouvel épouvantail en guise de preuve ultime. Puis de simplifier l’actuelle course électorale en la ramenant à une lutte entre seulement 2 partis : le PQ et la CAQ. Une lutte ne laissant ainsi aux progressistes que le choix de voter PQ.

Plus simpliste que cela tu meurs ! Non seulement parce qu’ainsi il gomme l’existence d’une lutte toujours serrée à trois (permettant ainsi à d’autres candidats de se glisser entre eux), mais aussi parce qu’il minimise complètement le fait que le programme péquiste –loin de “se situer, comme il l’explique, au centre”—tend au contraire chaque fois plus à cautionner des politiques néolibérales et à s’aligner à droite. Le refus de Pauline Marois, lors du débat, de dire sa position quant à l’exploitation du pétrole sur l’ile d’Anticosti, comme celui de reconnaître une demande de référendum d’initiative populaire, en disent long en la matière. Sans même parler de sa fermeture à toute possibilité de désistement en faveur de candidats souverainistes autres que péquistes !

Pas de doute, le seul vote stratégique qui soit aujourd’hui, c’est celui d’oser rompre avec les trois vieux et grands partis prônant le néolibéralisme. Et d’opter pour tous ceux et celles qui, en favorisant l’unité la plus large, préparent déjà les fondations d’un nouveau pays, un pays dont on ne séparerait dorénavant plus le projet national du projet social.

Québec solidaire n’est-il pas de ceux là ?


Pierre Mouterde Sociologue et philosophe essayiste
pierremouterde@lestempspresents.com Site : http://www.lestempspresents.com/Les...


[1À ce propos il est bon de rappeler que Jean Martin Aussant a été de 2003 à 2005, vice-président de la Morgan Stanley Capital International/Barra à Londres, et que cette banque d’investissement est actuellement poursuivie par le gouvernement des USA pour le rôle qu’elle joua dans la crise des “subprimes” en 2008.

Pierre Mouterde

Sociologue, philosophe et essayiste, Pierre Mouterde est spécialiste des mouvements sociaux en Amérique latine et des enjeux relatifs à la démocratie et aux droits humains. Il est l’auteur de nombreux livres dont, aux Éditions Écosociété, Quand l’utopie ne désarme pas (2002), Repenser l’action politique de gauche (2005) et Pour une philosophie de l’action et de l’émancipation (2009).

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