Édition du 16 avril 2019

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Europe

Acheter des armes, légiférer sécuritaire pour mieux dominer

Le vote de la loi « anticasseurs » cache le surarmement de la France, concomitant au déni des inégalités femmes-hommes. Les toutes dernières initiatives du gouvernement en témoignent.

tiré de : Entre les lignes et les mots 2019 - 6 - 9 février : Notes de lecture, textes et pétitions

Le 23 décembre 2018, l’État français lance un appel d’offre à échéance du 22 mars 2019 concernant le renforcement de l’arsenal des policiers et gendarmes. Le ministère de l’Intérieur entend acquérir 450 lanceurs (de balles en caoutchouc et de grenades lacrymogènes ou explosives) en rafale (4 et 6 coups), fusils du fabricant américain Combined Systems, également appelés « Riot gun Penn Arms »et couramment utilisés par les polices des États-Unis, d’Israël, de Russie ou du Brésil. Les Penn Arms coûtant entre 2 600 et 3 000 euros chacun, on peut estimer le budget alloué à 1,35 millions d’euros.

Ce dernier appel concerne également l’achat, auprès d’un fabricant suisse, Brügger & Thomet, de 1 280 Lanceurs de balles de défense de 40 mm (LBD 40 ou GL06 en anglais) supplémentaires (plus spécifiquement pour la gendarmerie), pour un montant estimé à 2 millions d’euros (un LBD 40 est vendu 1 800 francs suisses pièce). Ces armes sont notamment prisées par l’Ukraine et le Kurdistan. Les munitions quant à elles sont achetées auprès de la société française Alsetex (marché obtenu en février 2016, pour 5,57 millions d’euros correspondant à la fourniture d’environ 115 000 de ces munitions par an). La note s’élève donc à 9 millions d’euros, répartis entre différents vendeurs d’armes suivant ainsi la volonté du gouvernement de « diversifier » ses achats.

Une semaine après le lancement de cet appel d’offre, on assiste à une offensive de Premier ministre français qui déclare vouloir viser parmi les Gilets Jaunes les « fauteurs de troubles », les « violents », les « brutes », ayant une « soif de chaos », et protéger les forces de l’ordre qui peineraient à faire correctement leur travail. Quelques semaines après, l’Assemblée nationale vote, le 30 janvier 2019, les articles 1 et 2 de la proposition de loi « anticasseurs ». Le premier article autorise, sur réquisition du procureur, la police judiciaire à fouiller les bagages et les voitures sur les lieux d’une manifestation et à ses abords immédiats (« entrée » et « périmètre déterminé »).

Le second permet aux préfets de prononcer des interdictions individuelles de manifester, sous peine de six mois d’emprisonnement et 7 500 euros d’amende en cas d’infraction, pour une durée d’un mois et sur tout le territoire français, sans passer par le contrôle d’un juge. Cette option sécuritaire fait suite à la proposition de loi sénatoriale LR d’octobre 2018, dite « Retailleau », réunit la plupart des suffrages de la majorité, des droite et extrême-droite et rencontre l’opprobre de la gauche et de certains centristes : certains évoquent une atteinte aux « libertés publiques et individuelles », ce qui serait anticonstitutionnel.

Au regard de l’histoire de la répression française, l’initiative est peu innovante. Un texte similaire avait déjà été adopté en 1970, sous Pompidou, puis abrogé en 1981, sous Mitterrand. Par ailleurs, elle n’apporte rien, les notions de « bande organisée », de « réunion » et de « responsabilité collective civile et pénale » existant déjà dans le droit. On peut alors soupçonner, de la part du gouvernement et de ses alliés, un effet de manche – communiquer, faire de la démagogie, assurer la forme plus que le fond, comme dans la « Lettre aux Français » – doublé d’un jeu moins public, celui de la banalisation du surarmement, de la financiarisation et de la militarisation de la police française.

Quelques députés ont mis en regard ce vote avec le déni des violences policières, l’usage incontrôlé des armes par des policiers non formés, non informés ou mal intentionnés, mais peu ont souligné le soutien indéfectible du gouvernement français au Complexe militaro-industriel (CMI). Rappelons que le budget 2019 de la France entérine une augmentation de 1,9 milliards d’euros pour la Défense et l’Intérieur (49,43 milliards d’euros au total). À titre comparatif, l’Éducation nationale et la Recherche voient leurs crédits renforcés de 1,3 milliards d’euros, soit 30% de moins que la sécurité.

La ligne Égalité entre les femmes et les hommes quant à elle ne bouge pas depuis l’arrivée au pouvoir du nouveau Président. On peut donc en déduire qu’elle régresse par rapport aux années précédentes plafonnant à 29,8 millions d’euros et représentant aujourd’hui 1 670 fois moins que les des crédits alloués à l’armée et à la police, 67 fois moins que leur augmentation et seulement trois fois plus que le tout dernier achat d’armes.

En conclusion, ce gouvernement tient autant à entraver les libertés individuelles ou à nier les conséquences létales du renforcement des moyens de répression qu’à continuer de conjuguer son déni des inégalités de sexe et son appétit de remplir les caisses des vendeurs d’armes. J’avais déjà démontré en quoi le Système militaro-industriel (SMI) s’appuie sur des fondements – ordre, obéissance, hiérarchie, morale – pour mieux transformer et renforcer les rapports de domination de classe, de race, de sexe, inscrits dans la reproduction patriarcale d’une histoire coloniale, mondialisée, occidentalisée et capitaliste.

Aujourd’hui, l’État français (gouvernement, Parlement) continue d’adopter largement ces fondements. Ses actions récentes renforcent du côté des dominants la licité de l’acte de brutalité (versus violence), l’expression – à travers la surenchère de l’usage des armes – d’une virilité politique, l’utilisation de la force, l’octroi du droit de vie ou de mort sur autrui, l’utilisation d’une rhétorique de guerre (versus rébellion). Elles contribuent à la dépolitisation des luttes (de chaque côté), et en particulier des luttes de femmes, pour mieux engloutir, voire anéantir, la contestation et la capacité pour l’être humain de penser.

Joelle Palmieri, 5 février 2019

https://joellepalmieri.wordpress.com/2019/02/05/acheter-des-armes-legiferer-securitaire-pour-mieux-dominer/

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