Les seize éducatrices spécialisées, deux éducatrices non qualifiées et deux responsables de l’alimentation étaient en grève illimitée, depuis le 22 octobre 2025, notamment contre la décision du conseil d’administration du CPE – dont la majorité des membres sont des parents d’élèves – de supprimer la rémunération de leur pause-repas de trente minutes.
Elles sont désormais tenues de maintenir le CPE ouvert trois jours par semaine, ce qui mine bien évidemment la portée de leur grève.
Le « bien-être » contre le droit de grève
Jusqu’à l’adoption de la Loi 14, le 30 novembre 2025, les éducatrices disposaient du droit de grève, soit de se priver de salaire aussi longtemps qu’elles le pouvaient. Il était en effet admis que l’exercice du droit de grève dans les CPE n’avait pas « pour effet de mettre en danger la santé ou la sécurité publique ». Et cette mise en danger constituait, jusque-là, le seul motif dont pouvait se prévaloir le législateur pour supprimer le droit de grève (des policiers ou des pompiers par exemple) ou pour le limiter en exigeant le maintien de services essentiels (dans les hôpitaux, les transports collectifs, par exemple.).
Pour rappel, c’est au ministre du travail Jean Boulet, soucieux « du bien-être de la population en cas de grève », que l’on doit la loi L14. Avec elle, des grèves peuvent se voir interdites ou soumises à diverses restrictions si « elles affectent de manière disproportionnée la sécurité sociale, économique ou environnementale de la population, notamment celle des personnes en situation de vulnérabilité ». Du fait de son imprécision, cette condition laisse au Gouvernement et aux juges du TAT un important pouvoir discrétionnaire d’interprétation.
Les grévistes contre les mères et les enfants
Le jugement du 13 mars 2026 est à cet égard exemplaire. Les trois juges du Tribunal administratif du travail saisis du dossier du CPE de Roberval ont tranché que la grève menée depuis quatre mois affectait « de manière disproportionnée la sécurité sociale des enfants fréquentant l’établissement de l’employeur, ainsi que la sécurité socioéconomique des parents » et, parmi eux, des mères en particulier.
Le jugement motive que « les enfants sont des personnes vulnérables par définition » ; et il retient des déclarations sous serment – dont près d’un tiers provient des membres du Conseil d’administration et dont des paragraphes sont « préformatés » - que la situation n’est plus tenable pour les parents en général et « pour les plus vulnérables », en particulier. Il enjoint le lectorat à « noter » que 19 des 23 déclarations sous serment de parents utilisateurs du CPE ont été produites par des femmes et précise que cela « traduit visiblement le fait que les mères assument encore aujourd’hui une plus grande part des responsabilités liées à la garde des enfants, ce qui nuit à leur capacité de participer dans des conditions d’égalité au marché du travail », « une réalité bien reconnue », selon la Cour suprême elle-même.
La grève est donc considérée comme ayant un « effet disproportionné sur la sécurité socioéconomique des parents, notamment parce qu’ils voient leur capacité à travailler compromise, en particulier les femmes ».
Une attaque contre le droit de grève des femmes
C’est donc, au nom des mères dont la vulnérabilité semble liée à « leur plus grande part de responsabilités liées à la garde des enfants », que le tribunal administratif du travail restreint le droit de grève des travailleuses de CPE.
Ce jugement pourrait servir de cas d’école dans sa manière d’exempter les pères pour diviser les femmes. Si les mères ont une « plus grande part de responsabilités liées à la garde des enfants », c’est selon toute vraisemblance, que les pères doivent en avoir une plus petite, ce que le jugement se garde bien de dire. Que les vingt grévistes soient des femmes et potentiellement des mères en emploi échappe tout autant au jugement.
Le problème à résoudre pour le tribunal est celui des travailleuses qui osent faire grève contre les mères. Un peu de solidarité avec les mères, voyons !
Sachant que les travailleuses sont surreprésentées dans les secteurs de la santé, des services sociaux et de l’éducation (96% des éducatrices à la petite enfance sont des femmes par exemple), qu’elles sont fortement concentrées dans les emplois de soin aux enfants, aux personnes âgées, aux malades qui sont par définition vulnérables, vis-à-vis desquels, les femmes assument donc toujours une « plus grande part des responsabilités », force est d’admettre que la loi 14 menace le droit de grève des femmes et que le jugement du 13 mars constitue un grave précédent.
Elsa Galerand, Professeure de sociologie, UQAM
Martin Gallié, Professeur de droit, UQAM
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