Édition du 29 novembre 2022

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Monde du travail et syndicalisme

C’est ainsi que fonctionne le capitalisme »

– Hans-Jürgen Urban, du syndicat IG Metall, nous parle de « l’automne chaud » en Allemagne

L’attaque russe contre l’Ukraine et la politique de sanctions occidentale entraînent une hausse de l’inflation en Allemagne, comme en France. Les prix du gaz, du pétrole et de l’électricité deviennent de plus en plus inabordables pour de nombreux travailleurs allemands. Le gouvernement allemand a soutenu les fournisseurs de gaz par le biais du dispositif « Gasumlage » les autorisant à répercuter l’augmentation de leurs coûts sur les clients. Malgré l’annonce de sa suppression fin septembre et l’instauration d’un « bouclier tarifaire », l’appauvrissement général de la population est, comme en France, à redouter. On parle désormais d’un « automne chaud » allemand, pour désigner la montée des conflits sociaux autour de la baisse du niveau de vie. Que comptent faire les syndicats allemands face à la menace d’appauvrissement ? Le magazine « Konkret » s’est entretenu avec Hans-Jürgen Urban, membre du bureau exécutif d’IG Metall, le plus grand syndicat d’Allemagne. Nous en publions ici la traduction, proposée par Nathan Weis. Le discours offensif d’IG Metall et son analyse critique de la situation nous a semblé particulièrement pertinente, pour une situation allemande très proche de la nôtre.

Questions : Peter Schadt ; Traduction : Nathan Weis

5 octobre 2022 | tiré du site Frustrations
https://www.frustrationmagazine.fr/ig-metall-allemagne/

La hausse des prix du gaz, de l’électricité et des denrées alimentaires est inabordable pour une grande partie de la population. En août 2022, le taux d’inflation s’élevait à 7,9 pour cent. Que prévoient les syndicats ?

Hans-Jürgen Urban : Nous sommes en pleines négociations collectives pour l’industrie métallurgique et électrique. Elles ont été précédées par de nombreux débats de nos membres dans les entreprises et les commissions tarifaires. Il en résulte que les collègues veulent entrer dans la négociation collective en réclamant une augmentation de salaire de 8 pour cent.

Si l’on considère le taux d’inflation et les prix de l’énergie, on comprend la pression qui pèse sur ces négociations. Cependant, la politique tarifaire n’est absolument pas appropriée pour servir de caution à une politique insuffisante. Ce qui nous attend, c’est une détresse existentielle dans de nombreux secteurs de la société, que l’accord conclu dans la métallurgie et l’industrie électrique ne pourra pas empêcher. C’est là que le mandat politique des syndicats est nécessaire.

La compensation de l’inflation ne doit-elle pas faire partie de toute négociation collective ?

En général, c’est le cas. Nos revendications tarifaires ne tombent pas du ciel. Elles sont basées sur les valeurs de référence de l’évolution des prix et de la productivité à moyen terme. Un autre facteur est la composante de redistribution. Ce n’est un secret pour personne que l’inflation galopante représente un défi extrême.

Sur le plan politique, on exige des syndicats qu’ils fassent preuve de retenue, le chancelier Olaf Scholz revendique « des primes perceptibles au lieu de grandes augmentations tarifaires ». Se geler pour la paix ?

IG Metall ne fera certainement pas sien ce slogan un peu simpliste. L’autonomie de négociation n’est pas suspendue par la situation actuelle. La logique des primes suppose que la hausse des prix dans le secteur de l’énergie est un phénomène temporaire. Mais cela est très improbable. En fin de compte, les primes sont surtout attrayantes pour les entreprises, car ils leur permettent d’économiser de l’argent à long terme. Pour les salariés, ils signifient de renoncer à des augmentations tarifaires durables. Mais c’est précisément cela, une augmentation durable, qu’attend la base syndicale. Je ne vois aucune raison d’obéir par anticipation et de consentir à des renoncements.

Sur le plan économique, on met en garde contre la « spirale prix-salaires ». En quoi cela est-il vrai ?

En rien du tout. Cet argument, issu de l’économie néoclassique des manuels scolaires, a toujours été avancé pour créer une ambiance contre les augmentations de salaire. L’inflation n’est pas due aux augmentations de salaires, mais à la hausse des prix de l’énergie et d’autres biens de consommation courante. Des biens que les travailleurs ne peuvent pas facilement remplacer. Ce qui se dessine en réalité, c’est une spirale de profits et de prix. Dans de nombreux cas, des prix plus élevés sont imposés, non pas parce que les coûts ont augmenté, mais parce que les marchés le permettent et que les profits peuvent être augmentés. C’est ainsi que fonctionne le capitalisme, si on le laisse faire.

L’inflation, l’évolution des prix du gaz et de l’électricité sont poussées par la guerre et les sanctions contre la Russie. Quelle est la position des syndicats sur les sanctions, dont les travailleurs doivent désormais payer le coût ?

Alors, la hausse des prix de l’énergie reflète aussi la pénurie de pétrole, de charbon et de gaz qui résulte de la soi-disant guerre économique entre l’Occident et la Russie. Mais ils sont surtout le résultat de marchés dysfonctionnels et hiérarchiques. Le pouvoir de fixation des prix des grands groupes, les profits parasitaires d’entreprises dont les coûts ne sont guère plus élevés mais qui parviennent néanmoins à faire payer des prix plus élevés, sans oublier la spéculation sur les marchés spot motivée par la finance, sont plus importants. Cela ne peut être corrigé que par des interventions intensives en plafonnant les prix et en prélevant largement les bénéfices dits aléatoires, c’est-à-dire les bénéfices supplémentaires.

Un oui pur et simple aux sanctions, donc ?

La question des sanctions contre la Russie est plus compliquée que ce qui paraît. Bien sûr, l’Occident agit ici aussi avec un agenda caché. Les sanctions font partie de la lutte pour la redistribution des sphères d’influence économiques et politiques, qui se déroule principalement entre les Etats-Unis, l’UE, la Russie et la Chine. Même l’OTAN ne défend pas seulement des intérêts de sécurité, mais aussi des intérêts économiques et de puissance.

Il faut néanmoins retenir ceci : La soi-disant guerre économique par le biais de sanctions est à la base d’une guerre très réelle avec des armes, qui émane de la Russie en tant qu’agresseur. Je pense qu’il est logique de chercher des sanctions économiques qui mettent Poutine et sa clique d’oligarques sous pression et augmentent les chances d’un cessez-le-feu. C’est en tout cas plus judicieux que de se joindre aux appels de plus en plus bruyants en faveur d’une augmentation des livraisons d’armes. Ce bellicisme moralisateur entraîne le monde dans une nouvelle spirale d’armement mondial. Et nous ne pouvons rien attendre de bien de cela.

Il est décisif que les sanctions soient ciblées et efficaces. Si, grâce à l’alternance de sanctions et de contre-sanctions, les caisses de l’État russe sont plus pleines qu’avant, alors que l’économie et la population des pays occidentaux souffrent massivement de l’explosion des prix, quelque chose ne va pas. Nous ferions bien de débattre calmement et avec compétence de la question d’une réponse appropriée à ce dilemme. Mais le retour à un business as usual comme avant la guerre n’est certainement pas non plus une stratégie judicieuse. Elle serait probablement perçue par le gouvernement russe comme un encouragement à la poursuite de la guerre.

Le syndicat IG Metall salue le troisième paquet d’allègement et le qualifie d’ « efficace pour les bas salaires ». Pour la présidente du DGB [Confédération Allemande des Syndicats] Yasmin Fahimi, le « principe de justice sociale » est « clairement identifiable » dans cette mesure. Pourtant, même avec ce paquet, le niveau de vie de nombreuses personnes sera drastiquement réduit. Malgré cela, il n’y a pas de levée de boucliers de la part des syndicats.

Ce n’est pas correct. Il est certain que les mesures du gouvernement de la coalition sont diversement discutées au sein du DGB. Mais Verdi et IG Metall, par exemple, ont clairement critiqué le paquet. Il est évident que 300 ou 200 euros, une augmentation des allocations de logement et des allocations familiales et autres sont insuffisants pour les étudiants, les retraités et les personnes à faibles revenus, mais ce n’est pas rien. Néanmoins, le paquet global est loin d’être suffisant. Les versements uniques ne permettent pas d’éviter des charges supplémentaires durables. Aucun allègement immédiat n’est prévu pour les salariés, il n’y a pas de plafond pour le prix du gaz et le fonctionnement exact du frein au prix de l’électricité est loin d’être clair.

Ce qui fait défaut, c’est le soutien aux salariés moyens et surtout l’absence d’éléments de redistribution qui permettraient de collecter les ressources financières nécessaires auprès des entreprises et des personnes fortunées. À cela s’ajoutent les caprices de la politique réglementaire et de répartition qui n’ont pas d’équivalent. Je pense par exemple à la taxe sur le gaz, qui redistribue ouvertement du bas vers le haut. Comme s’il était normal que les consommateurs versent de l’argent aux entreprises énergétiques qui, grâce à l’absence d’impôt sur les bénéfices, peuvent faire des profits et se débarrasser de leurs risques commerciaux. C’est absurde. Il serait plus pertinent de profiter de la crise de l’approvisionnement en énergie pour discuter du transfert au secteur public des groupes énergétiques qui ne peuvent pas garantir l’approvisionnement en énergie. Le gouvernement fédéral ferait bien d’en discuter. Sinon, sa perte de crédibilité auprès de la population pourrait se poursuivre.

Parallèlement, le développement des énergies renouvelables doit être poursuivi avec détermination. Le dégel irresponsable de dystopies dangereuses sur l’énergie nucléaire, surtout par des « acteurs verts », laisse sans voix. Le syndicat IG Metall a fait pression en faveur d’un allègement sensible de la charge fiscale en lançant une campagne intitulée « Absorber les bénéfices de la crise – plafonner les prix ». Il y aura encore beaucoup de choses à faire.

Pourquoi les travailleurs devraient-ils devenir membres d’un syndicat du DGB en cet « automne chaud » [métaphore utilisée en Allemagne pour désigner les mobilisations sociales face à la flambée des prix, ndt] ?

Pour la même raison qu’ils devraient toujours le faire. Parce qu’en faisant partie d’une organisation forte, ils augmentent leurs chances de faire valoir leurs intérêts et leurs droits. Il s’agit à court terme de protéger le travail salarié contre les conséquences des crises actuelles. A moyen et long terme, il s’agit de bien plus : nous sommes confrontés à la tâche du siècle. Il s’agit de transformer le mode de production et de vie du capitalisme contemporain de manière à ce que la production, la consommation et la vie soient compatibles avec les besoins de durabilité écologique. De nombreuses entreprises financières se sont converti à un capitalisme vert des parties prenantes et envisagent de n’investir que dans des entreprises écologiquement durables. Non pas, comme l’a formulé le PDG du plus grand gestionnaire de fortune du monde, Larry Fink, parce qu’ils seraient soudain devenus des écologistes, mais parce qu’ils veulent rester des capitalistes et placer leur argent là où le capitalisme mondial prospérera à l’avenir.

Nous sommes confrontés à la tâche du siècle. Il s’agit de transformer le mode de production et de vie du capitalisme contemporain de manière à ce que la production, la consommation et la vie soient compatibles avec les besoins de durabilité écologique.

Je ressens cela plutôt comme une menace que comme une promesse. Déclarer la décarbonisation comme nouveau modèle commercial mondial ne signifie pas que la menace d’un effondrement climatique sera stoppée. Sous la domination des marchés et de la politique capitalistes, les salariés restent les perdants. C’est précisément ce qu’il faut éviter. Il s’agit d’un contre-pouvoir social à la dynamique destructrice de la croissance capitaliste. Pour cela, il faut des syndicats forts et capables de gérer les conflits. C’est aussi pour cette raison qu’il faut devenir membre d’un syndicat.

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