Édition du 9 juin 2026

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Monde du travail et syndicalisme

De la précarité à l’asservissement dans l’économie informelle indienne

Cet article fait partie d’une série spéciale consacrée aux défis actuels du monde du travail, élaborée à partir d’un atelier organisé à l’université de Kassel en septembre 2025 par des ancien·nes étudiant·es, des collaborateurs/collaboratrices et des ami·es de la Global Labour University.

Tiré de Entre les lignes et les mots

L’Inde a légalement aboli le travail forcé en 1976. Pourtant, près de cinq décennies plus tard, des travailleurs et des travailleuses continuent d’être secouru·es de conditions qui s’apparentent fortement à l’esclavage. Cette persistance soulève une question dérangeante si le travail forcé est illégal, pourquoi continue-t-il d’exister à une telle échelle ? La réponse réside non seulement dans la faiblesse de l’application de la loi, mais aussi dans l’organisation quotidienne du travail elle-même.

Aujourd’hui, le travail forcé ne se manifeste pas sous forme de chaînes ou d’enchères. Il s’inscrit plutôt dans des relations économiques marquées par l’informalité, la précarité et l’endettement, où le contrôle s’exerce sans propriété formelle (Bales, 2016). Pour des millions de travailleurs/travailleuses, l’informalité n’est pas une situation temporaire mais une réalité permanente. Pour survivre dans cette réalité, il faut souvent emprunter de l’argent pour subvenir à ses besoins fondamentaux, migrer pour trouver du travail ou accéder aux soins de santé. Ces dettes, contractées par désespoir plutôt que par choix, deviennent des mécanismes de contrôle qui privent progressivement les travailleurs/travailleuses de leur liberté.

Cet article soutient que l’esclavage moderne en Inde ne peut être considéré comme un crime isolé ou comme le seul résultat d’une défaillance du système juridique. Il doit au contraire être perçu comme la conséquence de la précarité structurelle qui caractérise le travail informel. L’asservissement ne résulte pas du fait que les travailleurs/travailleuses ignorent leurs droits, mais parce que le marché du travail ne leur laisse que peu d’alternatives viables. Lorsque les salaires sont insuffisants, les contrats inexistants et la protection sociale inaccessible, le consentement lui-même devient fragile.

En s’appuyant sur des opérations de sauvetage de travailleurs/travailleuses asservi·es menées à Osmanabad et dans d’autres districts de l’État du Maharashtra, cet article montre comment la coercition s’exerce par le biais de contrats de travail ordinaires plutôt que par la violence ouverte. Il démontre comment la dette, la migration et le système de castes — ce système rigide de stratification sociale qui attribue un statut et des rôles en fonction de la naissance — s’entrecroisent pour pousser les travailleurs/travailleuses de la précarité vers l’asservissement, même dans des secteurs considérés comme économiquement vitaux. Enfin, il examine comment la solidarité entre les universitaires, les syndicats et les organisations de la société civile peut contribuer à lutter contre le travail forcé en s’attaquant à ses racines structurelles plutôt qu’à ses seuls symptômes.

L’esclavage moderne en Inde

L’esclavage moderne désigne les situations dans lesquelles des personnes sont incapables de refuser un travail ou de le quitter en raison de contraintes, de menaces ou d’abus de pouvoir. L’Organisation internationale du travail le définit comme un terme générique qui englobe le travail forcé, la servitude pour dettes et la traite des êtres humains, où l’exploitation persiste malgré les interdictions légales formelles (OIT, 2017). Contrairement à l’esclavage historique, l’esclavage moderne ne repose pas sur la propriété légale. Il s’exerce plutôt par le contrôle exercé sur les choix, la mobilité et les moyens de subsistance des travailleurs/travailleuses.

En Inde, l’esclavage moderne n’est pas une exception, mais une caractéristique récurrente de l’économie informelle. Il touche de manière disproportionnée les Dalits et les Adivasis — des communautés historiquement marginalisées officiellement désignées comme « castes répertoriées » et « tribus répertoriées  » — ainsi que les travailleurs/travailleuses migrant·es, dont la marginalisation sociale et économique les rend plus vulnérables à la coercition. Des pratiques telles que la restriction de la liberté de mouvement, la retenue des salaires et les menaces de violence sont courantes dans divers secteurs, notamment l’agriculture, la construction, les briqueteries et le travail domestique. Ces pratiques apparaissent rarement comme de l’« esclavage » dans les registres officiels, mais elles en reflètent les caractéristiques fondamentales : la perte de liberté et l’exploitation du travail sous la contrainte.

Le marché du travail indien est en grande majorité informel, avec plus de 90% des travailleurs/travailleuses employé·es en dehors de tout contrat formel et des systèmes de protection sociale (OIT, 2018). Les travailleurs et les travailleuses du secteur informel perçoivent généralement de faibles salaires, sont confronté·es à des conditions d’emploi précaires et n’ont pas accès à des voies de recours juridiques. Pour beaucoup, la survie quotidienne dépend de l’emprunt d’argent pour couvrir les frais de nourriture, de soins de santé ou de migration.

La dette devient un mécanisme central reliant l’informalité au travail forcé, en particulier lorsque l’emploi est géré par des intermédiaires qui combinent recrutement, supervision et contrôle, brouillant ainsi la frontière entre travail « libre » et travail forcé (Barrientos, 2013). Les travailleurs/travailleuses acceptent souvent des avances de la part d’employeurs ou de prêteurs informels avant le début du travail. Ces prêts sont présentés comme une aide, mais se transforment rapidement en outils de contrôle. Les salaires sont retenus ou déduits pour rembourser des dettes gonflées, garantissant ainsi que le remboursement reste perpétuellement hors de portée. Les employeurs peuvent restreindre les déplacements des travailleurs/travailleuses, confisquer leurs téléphones portables ou leurs documents d’identité, ou les menacer de violence pour les empêcher de partir.

La migration accentue cette vulnérabilité, en particulier dans les contextes de migration circulaire et saisonnière où les travailleurs/travailleuses restent privé·es de protection sociale, d’information juridique et de soutien politique local (Srivastava, 2019). Les travailleurs/travailleuses migrantes arrivent souvent sur leur lieu de travail sans réseau de soutien local ni connaissance de la législation du travail. Déconnecté·es des systèmes de protection sociale de l’État et des syndicats, elles et ils deviennent dépendant·es de leurs employeurs pour se nourrir, se loger et gagner leur vie. Le système des castes aggrave encore ces risques. Les travailleurs/travailleuses dalits et adivasis, déjà victimes de discrimination, sont plus enclin·es à accepter des conditions d’exploitation et moins susceptibles de bénéficier d’un soutien institutionnel en cas d’abus. Cette combinaison d’insécurité économique, de marginalisation sociale et de réglementation insuffisante engendre ce que l’on peut qualifier de cycle de vulnérabilité. La précarité pousse les travailleurs/travailleuses vers des conditions de travail risquées, tandis que l’absence de contrôle permet à la coercition de persister sans grande conséquence.

Le sauvetage d’Osmanabad

La dynamique décrite ci-dessus est apparue au grand jour lors d’une opération de sauvetage de travailleurs/travailleuses assujetti·es à la servitude menée dans le district d’Osmanabad, dans l’État du Maharashtra, en décembre 2023. L’affaire a été révélée lorsqu’un·e travailleur/travailleuses s’est échappé·e d’une plantation de canne à sucre et a contacté une ligne d’assistance téléphonique dédiée aux travailleurs/travailleuses lors d’une campagne de sensibilisation communautaire. L’opération de sauvetage a finalement permis d’identifier 22 travailleurs/travailleuses, parmi lesquels des migrant·es originaires de plusieurs États indiens et du Népal, dont la plupart appartenaient aux communautés dalit et adivasi.

Les travailleurs/travailleuses ont rapporté avoir été contraint·es de travailler plus de 12 heures par jour sans salaire, confinés la nuit dans des pièces fermées à clé et privés d’accès à l’eau potable et à des installations sanitaires. Leurs téléphones portables avaient été confisqués et des menaces de violence étaient utilisées pour les dissuader de s’enfuir. Le site de travail était éloigné et délibérément isolé, rendant tout contact avec l’extérieur difficile.

Localiser le site et lancer l’opération de sauvetage s’est avéré difficile. Les autorités locales ont tardé à réagir et l’employeur s’est opposé à toute intervention. Une opération conjointe impliquant des acteurs/actrices de la société civile, la police et des responsables du district a finalement permis de faire sortir les travailleurs/travailleuses. Une partie des salaires a pu être récupérée et les travailleurs:travailleuses ont été renvoyé·es dans leurs régions d’origine.

Cependant, les limites de cette opération de sauvetage sont rapidement apparues. Aucune plainte officielle n’a été déposée, et les travailleurs/travailleuses n’ont pas reçu de certificats de libération ni eu accès aux programmes de réinsertion garantis par la loi. Beaucoup n’ont pas souhaité engager de poursuites judiciaires par crainte de représailles, de perte de revenus et par manque de confiance dans le système judiciaire. Deux autres cas survenus dans la région illustrent encore davantage ces schémas. Dans l’un d’eux, 15 travailleurs/travailleuses — dont des enfants et des mineurs — avaient été maintenu·es en servitude pendant 10 ans en échange d’une avance ; lorsque le chef de famille s’est trouvé dans l’incapacité de rembourser la dette, d’autres membres de la famille ont également été contraint·es à la servitude. Dans un autre, sept enfants ont été retenus captifs dans une maison fermée à clé et contraints à effectuer des travaux d’émaillage.

L’affaire d’Osmanabad et d’autres cas montrent comment le travail forcé moderne reste souvent invisible aux yeux de l’État, à moins que des acteurs/actrices extérieurs·e n’interviennent. Ils mettent également en évidence un fossé persistant entre le sauvetage et la responsabilisation. Bien que des lois existent pour abolir le travail forcé, leur application reste inégale, en particulier lorsque les employeurs appartiennent à des castes privilégiées.

Solidarité contre l’esclavage

La persistance du travail forcé ne peut être combattue uniquement par des opérations de sauvetage. Elle nécessite des stratégies plus larges qui s’attaquent aux conditions structurelles à l’origine de la vulnérabilité. La collaboration entre les universitaires, les syndicats et les organisations de la société civile est cruciale à cet égard. Les universitaires peuvent documenter et analyser les formes changeantes de coercition, tandis que les syndicats et les organisations de la société civile apportent des connaissances ancrées dans la réalité, issues des expériences vécues par les travailleurs/travailleuses.

La syndicalisation des travailleurs/travailleuses revêt une importance particulière. Lorsque les travailleurs/travailleuses sont organisé·es, elles et ils sont mieux à même de résister à la coercition, de négocier leurs salaires et d’exiger des comptes. L’organisation collective réduit également l’isolement, en particulier pour les migrant·es. Parallèlement, des stratégies de solidarité mondiale peuvent contribuer à lutter contre l’exploitation inhérente aux chaînes d’approvisionnement. Les lois sur la diligence raisonnable et les mécanismes de responsabilité des entreprises peuvent aider à faire remonter la responsabilité vers le haut de la chaîne, plutôt que de faire peser le fardeau uniquement sur les travailleurs/travailleuses.

Les réformes systémiques doivent placer la dignité des travailleurs/travailleuses au cœur de leurs préoccupations. L’inclusion financière, grâce à l’accès au crédit formel, à l’assurance et à la sécurité sociale, peut affaiblir le lien entre endettement et servitude. L’accès à la justice doit être simplifié, avec des mécanismes de plainte plus rapides et des agent·es formé·es capables de reconnaître les formes contemporaines de coercition. Surtout, les travailleurs/travailleuses doivent être traité·es comme des titulaires de droits dotés d’autonomie, et non simplement comme les bénéficiaires d’opérations de sauvetage.

Les cas de sauvetage de travailleurs/travailleuses asservi·es évoqués ici montrent comment l’esclavage moderne en Inde est ancré dans les réalités quotidiennes du travail informel. La précarité, la migration et l’exclusion fondée sur le système des castes s’entrecroisent pour créer des conditions où la coercition devient la norme. Malgré des cadres juridiques solides, la faiblesse de l’application de la loi et la fragmentation des marchés du travail permettent à l’esclavage de perdurer.

Pour lutter contre l’esclavage moderne, il faut donc aller au-delà des interventions ponctuelles et adopter des approches durables, fondées sur la solidarité, qui s’attaquent à la vulnérabilité structurelle. En renforçant l’organisation des travailleurs,/travailleuses l’application de la loi et la protection sociale, il est possible de briser les circuits qui mènent de la précarité à la servitude. La lutte contre l’esclavage moderne est en fin de compte une lutte pour la dignité, la sécurité et la justice dans le travail informel.

Vishal Jairam Kamble
Vishal Jairam Kamble est responsable de la protection des travailleurs/travailleuses à la Fondation Jan Sahas (Le Courage du Peuple) ; il a suivi en 2019 le programme « Politiques du travail et mondialisation » (LPG) de l’Université mondiale du travail (GLU) et a auparavant travaillé pour l’Aajeevika Bureau ainsi que pour d’autres organisations indiennes spécialisées dans les questions sociales.

https://globallabourcolumn.org/2026/05/13/from-precarity-to-bondage-in-indias-informal-economy/
traduit par DE

Références

Bales, K. (2016) Blood and Earth : Modern Slavery, Ecocide, and the Secret to Saving the World, New York : Spiegel & Grau.
Barrientos, S. (2013) ‘Labour chains : analysing the role of labour contractors in global production networks’, Journal of Development Studies, 49(8).
International Labor Organization (ILO) (2017) Global Estimates of Modern Slavery : Forced Labour and Forced Marriage, Geneva : ILO.
International Labor Organization (ILO) (2018) Women and Men in the Informal Economy : A Statistical Picture, 3rd edn, Geneva : ILO.
Srivastava, R. (2019) Understanding Circular Migration in India, New Delhi : Institute for Human Development.

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