(MMQ) - Chez Quebecor, il ne faut rien écrire qui porte ombrage à la « famille ». La direction du Toronto Sun a refusé récemment de publier un article de l’un de ses chroniqueurs qui abordait d’un point de vue syndical la question du lock-out au Journal de Québec.
On le voit depuis le début du conflit, il ne faut pas compter sur la machine Quebecor pour informer la population sur le conflit que l’entreprise a elle-même planifié et organisé de longue date.
Outre deux ou trois communiqués de l’entreprise, le Journal de Québec est demeuré complètement muet sur le sujet, même si, très souvent depuis le début du lock-out, tous les médias d’information régionaux en ont fait leurs manchettes.
Et dans les cas où TVA a parlé du conflit, nous savons que les travailleurs syndiqués ont dû souvent insister.
Dans une chronique qu’il a rédigée pour le Toronto Sun, le leader syndical du SCFP en Ontario, Sid Ryan, dénonçait l’attitude de Quebecor, un point de vue qui ne trouve pas sa place dans les pages du Toronto Sun.
Il faut saluer le courage de M. Ryan, mais aussi dénoncer la Corporation Sun Media qui le bâillonne. Cela est d’autant plus scandaleux que la censure est imposée par une entreprise de presse qui devrait plutôt se battre bec et ongles pour la liberté d’expression et la libre circulation des informations.
C’est la même entreprise, Quebecor, qui a récemment tenté (sans succès heureusement) devant la Commission des relations du travail d’obtenir une ordonnance de non-publication sur le témoignage du président de Canoë.
La direction du Toronto Sun a expliqué sa décision par le fait qu’elle ne peut publier un article qui attaque l’organisation, la « famille » pour reprendre un terme entendu à maintes reprises lors des audiences de la CRT sur l’utilisation alléguée de scabs dans l’actuel conflit au Journal de Québec.
L’éditeur du Toronto Sun s’est dit d’accord avec l’importance du défi que représente le multiplate-forme et la convergence dans les médias au pays, mais il ne pense pas que Quebecor devrait être montrée du doigt.
La chronique refusée
Nous reproduisons ci-dessous le texte intégral de la chronique de Sid Ryan refusée par le Toronto Sun. Précisons qu’il s’agit d’une traduction, la chronique originale étant bien entendu en anglais.
Néfaste pour la démocratie
Sid Ryan
Toronto Sun
Ces temps-ci, nous sommes de plus en plus nombreux à nous préoccuper de ce que nous mangeons, ce qui est très bien. Quels produits chimiques ont été utilisés pour faire pousser les légumes et les fruits ? Les produits ont-ils été vendus dans des conditions équitables ? Quelle distance ont-ils franchie avant d’arriver sur les étagères de nos épiceries ?
Mais combien se préoccupent de la façon dont ils nourrissent leur cerveau ? Savons-nous d’où viennent les nouvelles que nous consommons et les opinions que nous lisons et entendons. Est-il possible que ce que nous croyons être des nouvelles ne soient que la promotion de l’intérêt commercial de certaines entreprises médiatiques ?
Ces questions sont soulevées par un conflit de travail qui dure depuis presque un an à Québec. Cela semble bien loin de Toronto, mais les mêmes enjeux qui ont mené au lock-out de plus de 250 journalistes, photographes, employés des petites annonces et de bureau du Journal de Québec, sans parler des travailleurs de l’imprimerie en grève par solidarité, ces enjeux peuvent très bien toucher les travailleurs et les médias de tout le pays. Le propriétaire, Quebecor, possède Sun Media et le présent quotidien (N.D.L.R. : le Toronto Sun).
Quebecor veut que tout le personnel travaille une journée de plus chaque semaine pour le même salaire. Elle veut aussi réduire sa main-d’œuvre en sous-traitant son service de petites annonces à un centre d’appels situé en banlieue d’Ottawa, enlevant ainsi leur gagne-pain à de nombreuses femmes, dont plusieurs sont monoparentales ; en modernisant son matériel d’imprimerie et en versant aux imprimeurs un salaire différent pour les tâches commerciales faites sur les nouvelles presses ; et en obligeant les journalistes à faire du « multitâche ».
La direction veut que les journalistes soient photographes et vidéographes et qu’ils rédigent des articles non seulement pour le quotidien, mais aussi pour le site Web et tous les autres organes de presse appartenant à Quebecor.
Toute personne qui fait du multitâche sur une base régulière sait que c’est possible, mais que la qualité finit par pâtir. Et, surtout, nous avons de moins en moins d’organes de presse et de moins en moins d’individus qui nous rapportent les nouvelles.
Je peux exprimer une opinion dans cette page ; en fait, lorsque la rédaction du Toronto Sun m’a demandé de tenir cette rubrique, il y a près de trois ans, c’était pour accroître la diversité des points de vue exprimés dans le journal. Au Journal de Québec, Quebecor Media exige exactement le contraire.
Chaque journaliste a un point de vue. Il s’exprime dans son choix de faits, de personnes interviewées, de mots utilisés pour raconter l’histoire. Ainsi, lorsque moins de journalistes rapportent plus de nouvelles, nous obtenons moins de points de vue.
Et cela, c’est important, à une époque où quatre conglomérats contrôlent 70 % des quotidiens du Canada, où trois sociétés diffusent la majeure partie des nouvelles télévisées et où deux entreprises possèdent la majorité des stations de radio. C’est important dans un monde où deux familles peuvent contrôler la présidence des États-Unis pendant près d’un quart de siècle — un étrange phénomène dans une démocratie, que le biographe de John F. Kennedy, Ted Sorensen, attribuait dans une entrevue récente à la « reconnaissance d’un nom ».
C’est ce que nous apporte la convergence des médias. Les travailleurs en lock-out et en grève du Journal de Québec ont décidé, dès le départ, de ne pas ériger les habituels piquets de grève. Les membres du personnel de la rédaction ont plutôt choisi d’utiliser leur talent pour publier un quotidien gratuit, le MédiaMatinQuébec. Les travailleurs de bureau et de l’imprimerie distribuent 40 000 journaux dans les rues de Québec chaque jour. Et ils sensibilisent la population à la menace de la convergence des médias.
Prenons l’exemple du lancement, l’automne dernier, de l’autobiographie de l’ex-premier ministre Brian Mulroney. Publié en français par une entreprise de Quebecor, le livre a fait les manchettes dans les journaux de Quebecor, son site Web Canoë, ses stations de radio et de télévision et ses magasins Archambault. L’ex-premier ministre, en passant, est membre du conseil d’administration de Quebecor et son ex-porte-parole, Luc Lavoie, est vice-président des communications de Quebecor.
Tout cela n’est pas de bon augure pour notre système démocratique, qui a besoin d’un électorat informé pour fonctionner. Entre-temps, d’ici quelques semaines, les travailleurs du Journal de Québec souligneront le premier anniversaire de la publication de leur quotidien gratuit. Avec la menace qui pèse sur leurs emplois, je doute qu’ils aient le cœur à la fête.
Source : http://scfp.qc.ca/modules/nouvelles/nouvelle.php?id=1295&langue=fr

