Édition du 3 décembre 2019

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Alimentation

Crise alimentaire : Les causes structurelles

Au-delà de ces causes conjoncturelles, il y a des raisons fondamentales qui expliquent la profonde crise alimentaire actuelle.

L’application aveugle de la politique néolibérale au cours des trente dernières années à l’échelle mondiale (la libéralisation du commerce à tout prix, le paiement de la dette extérieure des pays du Sud, la privatisation des services et des biens publics…) ainsi qu’un modèle de l’agriculture et de l’alimentation au service de la logique capitaliste sont principalement responsables de cette situation.

article tiré de NPA 29
http://npa29.unblog.fr/2019/07/27/crise-alimentaire-3-esther-vivas/

En fait, nous sommes confrontés à un problème systémique plus profond avec un modèle alimentaire mondial extrêmement vulnérable devant les crises économiques, écologiques et sociales. Comme le signale Eric Holt-Giménez [14], les politiques de « développement » économique impulsées par les pays du Nord depuis les années 1960 (la révolution verte, les programmes d’ajustement structurel, les traités régionaux de libre-échange, l’Organisation mondiale du commerce et les subventions agricoles dans le Nord) ont conduit à la destruction systématique des systèmes alimentaires.

Entre les années 1960 et les années 1990 nous avons assisté à ladite « révolution verte », promue par divers centres de recherche agricole et les institutions internationales avec l’objectif « théorique » de moderniser l’agriculture dans les pays non industrialisés.

Les premiers résultats au Mexique et, plus tard, dans le sud et le sud-est asiatique, ont été spectaculaires du point de vue de la production par hectare, mais cette augmentation du rendement de la terre n’a pas eu d’impact direct sur la diminution de la faim dans le monde.

Alors que la production agricole mondiale augmentait de 11 %, le nombre d’affamés augmentait également de 11 %, passant de 536 millions à 597 millions [15].

Comme le signalent Rosset, Collins et Moore Lappé [16], « l’augmentation de la production, coeur de la révolution verte, ne suffit pas à soulager la famine car elle ne modifie pas le modèle de concentration du pouvoir économique, de l’accès à la terre ou du pouvoir d’achat. [...] Le nombre de personnes qui souffrent de la faim peut être réduit seulement par la redistribution du pouvoir d’achat et des ressources au profit de ceux qui souffrent de la malnutrition. [...] ’Si les pauvres n’ont pas l’argent nécessaire pour l’achat de la nourriture, l’augmentation de la production ne leur sert à rien. »

La révolution verte a eu des conséquences collatérales néfastes pour un grand nombre de paysans pauvres et moyens et pour la sécurité alimentaire à long terme.

Plus précisément, ce processus a renforcé la domination des corporations de l’agrobusiness sur toute la chaîne de la production, a provoqué la perte de 90 % de la biodiversité et de la diversité agricole, a réduit massivement les nappes phréatiques, a accru la salinité et l’érosion des sols, a déplacé des millions d’agriculteurs de la campagne vers les bidonvilles, a démantelé les système agricoles traditionnels garants de la sécurité alimentaire.

Tout au long des années 1980 et 1990, l’application systématiques des Programmes d’ajustement structurel [17] a encore aggravé les conditions de vie déjà difficiles de la majorité de la population des pays du Sud. Le but principal des PAS était d’assujettir l’économie de ces pays au payement de la dette en y appliquant la maxime « exporter plus et gagner moins ».

Les mesures imposées par les PAS visaient à forcer les gouvernements du Sud :

A supprimer les subventions aux produits de première nécessitée, tels le pain, le riz, le lait, le sucre…
A imposer une réduction draconienne des dépenses publiques (éducation, santé, logement, infrastructures…)
De les contraindre à dévaluer leur monnaie, avec l’objectif avoué de baisser le prix des produits exportés, mais qui conduisait également à réduire le pouvoir d’achat des populations ;
D’augmenter les taux d’intérêt pour attirer les capitaux étrangers par une rémunération forte, créant une spirale spéculative…
Il s’agissait donc d’une série de mesures qui ont plongé dans la misère les peuples de ces pays [18].

Au niveau commercial, les PAS ont promu les exportations en vue d’obtenir davantage de devises, en augmentant les monocultures exportatrices et en réduisant l’agriculture destinée à l’alimentation locale avec l’impact consécutif sur la sécurité alimentaire et la dépendance envers les marchés internationaux.

Les barrières douanières ont été supprimées, facilitant la pénétration des produits agricoles états-uniens et européens hautement subventionnés et vendus en dessous de leur coût de production, à un prix inférieur à celui des produits locaux, ce qui à mené à la faillite la production de l’agriculture locale.

De la même manière les économies de ces pays se sont ouvertes aux investissements, aux produits et aux services des multinationales. Les privatisations massives des entreprises publiques, vendues souvent à des prix sous-estimés et dont les multinationales ont surtout bénéficié, ont été une pratique généralisée.

Ces politiques ont eu un impact direct sur la production agricole locale et la sécurité alimentaire, en soumettant ces pays au marché mondial, aux intérêts des corporations transnationales et des institutions internationales.

L’Organisation mondiale du commerce (OMC), établie en 1995, a consolidé les politiques d’ajustement structurel à travers les traités internationaux, en leur soumettant les législations nationales.

Les accords commerciaux administrés par l’OMC, tel l’Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (GATT), l’Accord général sur le commerce des services (AGCS) et l’Accord sur les aspects des droits de propriété intellectuelle qui touchent au commerce (ADPIC) ont encore renforcé le contrôle du Nord sur les économies du Sud.

L’OMC a forcé les pays en développement à supprimer leurs protections douanières, à éliminer la protection accordée aux petits producteurs locaux et les subventions qui leur étaient accordées et d’ouvrir de cette manière leurs frontières aux produits des corporations transnationales alors qu’en même temps les marchés du Nord restaient fortement protégés.

Dans la même veine, les traités régionaux tels, entre autres, l’Accord de libre-échange de l’Amérique du Nord (ALÉNA, entre les États-Unis, le Canada et le Mexique) et l’Accord de libre-échange entre l’Amérique centrale, la République dominicaine et les États-Unis (CAFTA) ont approfondi la libéralisation du commerce, mettant en faillite les agriculteurs du Sud et les rendant dépendants de l’importation des produits alimentaires du Nord.

Les subventions agricoles états-uniennes et européennes, dirigées principalement vers l’industrie agro-alimentaire, contournent les petits producteurs locaux.

Ce soutien à l’agro-industrie équivaut à un quart de la valeur de la production agricole aux États-Unis et à 40 % dans l’Union européenne [19]. Dans l’État espagnol les principaux bénéficiaires des aides de la politique agricole commune sont les exploitations les plus grandes : sept producteurs, parmi lesquels la duchesse d’Alba, 3,2 %.

Les plus grands agriculteurs espagnols reçoivent 40 % des aides directes [20], alors que les exploitations familiales, qui assurent l’existence des zones rurales en Europe et celle des millions de paysans dans le Sud, ne peuvent pratiquement pas compter sur les aides et souffrent de la concurrence déloyale des produits fortement subventionnés.

Esther Vivas, journaliste et sociologue, membre de la direction de Izquierda Anticapitalista (Gauche anticapitaliste, État espagnol), est militante de la IVe Internationale.

https://www.preavis.org/

Esther Vivas

Auteur de "En campagne contre la dette” (Syllepse, 2008), co-coordinatrice des livres en espagnole "Supermarchés, non merci" et "Où va le commerce équitable ?" et membre de la rédaction de la revue Viento Sur (www.vientosur.info).

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