Édition du 20 octobre 2020

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Solidarité internationale

Democracia y Dignidad

“Le Mexique est en crise”, comme le remarque Claudia Martinez en entamant son dernier article paru dans Presse-toi à gauche !. Un des éléments centraux de cette crise, un des éléments qui nous concernent en tant que citoyens du "quart monde", c’est l’attitude des gouvernements, qui sont supposés nous représenter, vis-à-vis des gouvernements étrangers. Le cas mexicain, duquel nous partirons, nous expose à cette problématique, et requiert une réflexion sur la reconnaissance des gouvernements.

La situation mexicaine, l’élection frauduleuse d’un candidat non reconnu par son adversaire qui résiste et, de surcroît, a été proclamé président légitime par une convention réunissant les supporters de sa coalition, pose un problème à la fois nouveau et ancien en matière de reconnaissance des gouvernements.

La partie nouvelle du dilemme est celle à savoir de quel type de régime il s’agit. Il s’agit d’un régime qui n’a pas l’approbation du peuple (dictature), mais qui, par le trucage subtil du processus électoral impliquant l’appui d’acteurs institutionnels décisifs, a celle des institutions, d’un régime qui peut être ou non reconnu par l’opposition.

Notons que Bush a été reconnu par Gore et Kerry aux États-Unis malgré les fraudes électorales de Floride (2000) et d’Ohio (2004), que Calderon n’est pas reconnu par Obrador au Mexique (2006). Mais, dans tous les cas, une opposition subsiste (partielle) et le régime ne s’inscrit pas dans la permanence, c’est-à-dire qu’il a un aspect temporaire, du fait du maintien de l’opposition et d’une reconnaissance implicite des règles de la démocratie, même si celles-ci ont été violées (temporaire). Il s’agit donc d’une dictature subtile, institutionnelle, partielle et temporaire.

La reconnaissance ou non par l’opposition est cruciale, car dans le cas américain, par exemple, rares sont les Américains qui accusent Bush d’avoir été porté au pouvoir par un coup d’État technique, mais ce genre d’accusation est légitimé au Mexique par la réaction d’Obrador, son refus de reconnaître la légitimité du dauphin de Fox, Calderon.

Photo de Milena Costa de Souza
Manifestant avec une affiche dénonçant le rôle du président sortant dans la fraude électorale de la dernière présidentielle mexicaine (Fox traître à la démocratie).

Cette situation interne, qui revient à ne pas reconnaître la légitimité démocratique du régime pour le peuple mexicain, pose un autre problème, externe celui-là, concernant la reconnaissance du gouvernement mexicain par les gouvernements étrangers. C’est un problème particulier pour les régimes démocratiques. Un régime non démocratique doit-il être reconnu par un régime démocratique ?

Un pays qui se dit démocratique peut-il légitimement reconnaître une forme de gouvernement qui ne se fonde pas sur le choix du peuple ? Répondre « oui » à cette question nécessite de justifier, implicitement ou explicitement, cette position. Nous croyons qu’une telle justification a été pour l’instant, historiquement, implicite et qu’elle s’est fondée sur une conception nationaliste de la démocratie.

Une telle conception de la démocratie est limitée, en ce sens qu’elle n’est pas, dans son fondement identitaire, inclusive de l’ensemble de l’humanité. On peut lui opposer une autre conception, humaniste, de la démocratie. Une démocratie humaniste ne pourrait cependant pas appuyer un régime qui ne se fonde pas sur la souveraineté populaire. Ce n’est pas dire qu’une telle démocratie rejetterait entièrement le dialogue avec les dirigeants politiques des nations non démocratiques, mais plutôt qu’elle se résigne à ne reconnaître comme gouvernements politiquement légitimes que les régimes démocratiques.

Une démocratie humaniste dénoncera donc l’usurpation de la volonté populaire au Mexique, mais aussi aux États-Unis, tout en favorisant dans sa politique étrangère les régimes démocratiques, et en limitant ses liens et, surtout, son appui aux régimes non-démocratiques.

Un tel régime cherchera aussi à construire un ordre mondial fondé sur le principe démocratique de l’égalité des hommes. Ce n’est pas dire qu’une telle nation se résignera au tout ou rien en ce domaine, car une analyse rapide des relations internationales révèle que les relations entre les nations, au sein des organisations internationales, se fondent encore sur des principes de force militaire, donc sur un principe « dictatorial », et de puissance économique, donc sur un principe « plutocratique ».

Il est probable, voire certain, que la démocratisation des institutions internationales passera par des régimes internationaux hybrides, alliant notamment le principe plutocratique au principe démocratique, mais tendant graduellement à renforcer ce dernier aux dépens du premier.

Il faut aussi rappeler que, dans la plupart des nations dites démocratiques, un principe plutocratique, parfois aristocratique, subsiste et qu’il s’agit en fait de régimes hybrides, voire, dans les cas limites, de plutocratie à façade démocratique. L’influence de l’argent dans les médias – par la propriété privée des médias et leur financement par la publicité –, le rôle ouvert ou voilé du lobbying sur les décisions gouvernementales et le financement des partis et des campagnes politiques donnent un poids inégal aux élites économiques, en leur accordant les moyens d’avoir une incidence plus grande sur les acteurs politiques, sur l’opinion publique et sur les actions gouvernementales.

La pluto-démocratie nationaliste doit donc faire place à une démocratie davantage ancrée dans la volonté populaire, fondée sur l’intérêt commun, et tenant compte des besoins de la population, que les citoyens eux-mêmes sont les plus aptes à définir, avec l’aide des politiques, qui proposent des options différentes.

Cet ancrage doit aussi s’accompagner d’une perspective plus humaniste de la démocratie, pour que les nations n’agissent pas entre elles de manière contraire aux principes démocratiques. Cette perspective doit enfin se matérialiser par l’institutionnalisation graduelle du principe démocratique dans les organisations internationales.

En matière de reconnaissance de gouvernements, donc, une démocratie humaniste reconnaîtra toutes les formes démocratiques de gouvernements, celles qui se fondent sur la volonté populaire. Une telle démocratie tendra cependant à s’allier aux gouvernements qui partagent sa vision humaniste, et à favoriser ces nations dans ses relations commerciales, politiques et militaires. Une telle démocratie dénoncera également l’usurpation de la volonté populaire, et se distanciera des gouvernements qui ne se fondent pas sur le choix du peuple.

Si le Québec veut aller dans cette voie, il devra élever sa voie et dénoncer l’usurpation démocratique qui a lieu sur son continent. Le Mexique est devenu le front de lutte entre les forces de gauche de l’Amérique latine et celles de droite aux États-Unis. Chavez a été le premier chef d’État à dénoncer l’usurpation démocratique au Mexique, tandis que les puissances occidentales se complaisent à faire écho au verdict de la Maison Blanche. S’il y a un parti qui élève sa voix contre Calderon au Mexique, il aura mon appui et mon admiration.

Il est en effet nécessaire que la démocratie authentique devienne un critère de reconnaissance et de légitimité internationale. Une question se pose néanmoins dans le cas d’un gouvernement dont la forme n’est pas démocratique, mais dont les agissements défendent l’intérêt populaire. Un tel régime devrait être supporté, mais également incité à graduellement démocratiser ses institutions. Cette nuance n’implique pas un appui à des formes non démocratiques de gouvernement, mais plutôt une tolérance et une compréhension, dans les cas de plus en plus rares où la démocratie est impossible, pour des raisons structurelles, la principale étant le manque d’éducation ou de capacités d’organisation de la population.

Le problème des démocraties nationalistes, qui se métamorphosent en démocraties impériales sous certaines conditions, est qu’elles nous ont légué un monde où l’intérêt national prime sur l’intérêt des peuples et du monde, et donc un monde où des démocraties nationalistes appuient des dictatures dans la mesure où celles-ci se plient à l’intérêt impérial. Dans ce contexte, l’intérêt national devient le critère de reconnaissance, d’où la qualification de nationaliste.

La métamorphose de la démocratie, en réalité une universalisation, implique donc une profonde reconsidération de la notion même de démocratie, fixant la démocratie humaniste dans un futur et comme projet, plutôt que d’en faire, comme c’est le cas de la démocratie nationaliste, une auto-exaltation nationaliste. Si la démocratie se doit d’être humaniste, la démocratie nationaliste n’est qu’une phase, un tremplin vers la réalisation du destin de la démocratie. Le modèle humaniste, pour survivre et triompher, doit s’ériger en modèle qui dépasse et transcende les lacunes de la démocratie nationaliste-impérialiste.

Une seule bataille ne suffira pas à gagner la guerre contre l’usurpation démocratique, mais chaque bataille compte et, pour chacune, le destin d’un peuple est en jeu. Gagner la bataille au Mexique signifiera contenir les effets néfastes de la politique néo-impériale américaine et de ses satrapes mexicains. Gagner la guerre au Mexique signifiera refaire une autre révolution mexicaine, non sous le cri de Tierra y Libertad, mais dans ce Mexique lésé, abattu, agenouillé, sous le cri nouveau de Democracia y Dignidad.


Voir en ligne : Le Mexique est en crise

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