Édition du 16 juin 2020

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Des décennies de déception ont donné la victoire à Donald Trump (2e partie)

Des guerres perdues, la mondialisation et l’amertume qu’elles ont suscitées ont mené au vote contre les attentes anéanties.
Andrew J. Bacevicth, The Nation, 10 janvier 2017
Traduction, Alexandra Cyr
Note : Ce long et intéressant article sera publié en tranches, probablement trois, voici la deuxième. A.C.

Lire la 1ère partie.

Pris de court

Entre temps, entre les promesses et la réalité, un fossé béant a commencé à apparaitre. Durant la dernière décennie du 20e siècle et la première du 21e, les Américains-es ont été confrontés-es à une série de crises apparemment sans fin. Prises une à une, aucune n’est comparable, disons à la Guerre civile ou à la deuxième guerre mondiale. Malgré tout, jamais dans l’histoire américaine une telle séquence d’événements, dans un aussi court laps de temps, n’a autant stressé le peuple américain et ses institutions.

Aux cours de la décennie allant de 1998 à 2008, ces événements se sont succédés avec une étonnante régularité : destitution d’un Président et le choix de son successeur par la Cour Suprême ; une attaque terroriste majeure sur le sol américain qui a entraîné la mort de milliers de personnes, traumatisée la nation ; ses dirigeants-es en ont perdu leur bon sens ; une série de guerres insensées, inutiles, lancées sur la base de fausses prétentions et de mensonges outranciers ; un désastre naturel exacerbé par de stupides interventions de génie qui a détruit une ville entière. Après quoi, les agences gouvernementales ont répondu en retard et à moitié et, finalement, la pire crise économique depuis la Grande Dépression qui a mené des millions de familles à la ruine.

Pour compléter cette liste de désastres systémiques, il faut ajouter un événement : l’élection de Barack Obama, le premier Président noir de la nation. Il est arrivé à ce moment de la politique américaine comme une figure messianique à qui on a demandé, non seulement de corriger les travers introduits par son prédécesseur, G.W. Bush, mais aussi en quelque sorte, d’agir pour absoudre la nation de son péché originel, l’esclavage et le racisme.

En fait, durant la présidence Obama, les rapports raciaux se sont détériorés. Mus-es par de sombres calculs politiques ou un désir grossier d’augmenter leur popularité, les racistes sont sortis de l’ombre. L’un de ces personnages est le champion de la campagne sur le faux certificat de naissance du Président, depuis sa tour en plein Manhattan, D.J. Trump. Leur poison s’est répandu dans le corps politique, mais, malgré tout cela, à la fin de la présidence Obama, le culte de la présidence demeure remarquablement intact.

Pris un par un, l’impact de ces diverses crises peut être qualifié de déconcertant à désintégrant, en passant par horrifiant, mais, les examiner une à une nous empêche de prendre en compte leurs implications collectives. L’élection de D.Trump va maintenant nous permettre d’en prendre la mesure. Ce ne sont pas les babillages d’un Président avec une stagiaire ou les prétendus votes frauduleux ou le 9 septembre (2001) ou « Mission accomplie » ou les inondations du Lower Ninth Ward (à la Nouvelle-Orléans n.d.t.) ou la faillite de Lehman Brothers ou le stupide mouvement de négation du certificat de naissance (du Président Obama) qui, un à la fois, ont miné les « Grandes attentes ». C’est la manière par laquelle tous ces événements ont été exposés qui a radicalement rendu ces attentes suspectes.

Les diverses crises qui ont ponctué l’après-guerre froide ont semé le doute sur des thèmes déterminants propulsés par le triomphalisme américain débridé. La mondialisation, l’hégémonie militaire, une définition plus étendue de la liberté ont guidé et éclairé les Présidents qui étaient en phase avec leur temps. Cela aurait dû donner aux Américains-es toutes les retombées positives qui leur étaient dues pour avoir triomphé lors de la deuxième guerre mondiale. Au lieu de cela, entre 1989 et 2016, des événements sont survenus qui n’auraient pas dû arriver. L’avenir soumis au marché promet tout, sauf une destinée insaisissable sinon illusoire. Comme nous l’enseigne l’expérience actuelle, « l’Âge des grandes attentes » est devenu l’âge des surprises fâcheuses.

Un candidat pour le déclin

Il est vrai que la mondialisation a créé de la richesse sur une vaste échelle, non seulement pour les Américains-es ordinaires. Ceux et celles qui étaient déjà bien nantis-es se sont encore enrichis-es et, dans certains cas, à des niveaux incroyables, mais, dans la classe moyenne, les revenus ont stagné et les bons emplois ont été de plus en plus difficiles à trouver et à garder. Au moment des élections de 2016, les États-Unis ressemblent de plus en plus à une société divisée entre les bien-nantis, les riches et les laissés-es pour compte, le 1 % et tous les autres. Les futurs électeurs-trices en prennent note.

Pendant ce temps, les politiques inspirées par la montée des ambitions hégémoniques, étonnamment ne produisent pas beaucoup de résultats positifs. Les forces militaires américaines sont constamment engagées dans des combats, la paix est complètement absente des objectifs politiques ; ce n’est même plus un vocable dans leur lexique. L’idée reçue que l’armée (américaine) est la mieux entrainée, la mieux équipée et la mieux dirigée du monde ne va pas de pair avec le fait qu’elle se montre incapable de gagner. De leur côté, les dirigeants-es de la sécurité nationale ont intégré la notion de guerre permanente. Les hauts gradés ont tenu pour acquis que les citoyens s’accommoderaient de cette nouvelle réalité. Or, il s’est avéré qu’au lieu d’induire un sentiment de sécurité, cette nouvelle politique crée un sentiment aigue de vulnérabilité qui en laisse plusieurs aux mains des démagogues qui répandent la peur.

La nouvelle définition de la liberté qui a érigé l’autonomie au statut de summum national d’accomplissement, certains-es y ont trouvé leur compte, mais d’autres ont été abandonnés-es. Durant « la période des grandes attentes », la distinction entre les notions de citoyen et consommateur s’est estompée. Le magasinage est devenu l’emblème d’un devoir civique essentiel pour maintenir l’économie à flot. Mais, si l’excitation autour du « Black Friday » et du « Cyber Monday » représente une célébration de la liberté américaine, les satisfactions qu’elle apporte sont au mieux transitoires et dépassent rarement la date fatidique du paiement de la carte de crédit. En même temps, le développement des communications électroniques a transformé les rapports personnels. L’emploi est de plus en plus incertain et temporaire, tandis que la solitude représente un véritable problème. Pendant tous les débats autour de la nécessité de développer le pouvoir des minorités, gens de couleur, femmes et gays, l’élite s’est appropriée la part du lion des bénéfices, les gens ordinaires sont laissés de côté. L’atmosphère est pleine d’hypocrisie, avec même une pointe de nihilisme.

L’establishment demeure obstinément inconscient devant toutes ces contradictions. Durant la campagne électorale de 2016, la candidate Hillary Clinton est un cas qui fait école. Son long curriculum d’expériences publiques est très clair ; elle représente l’establishment de « la période des grandes attentes ». Elle croit à la mondialisation, à l’indispensable direction mondiale américaine qui s’appuie sur son pouvoir militaire et au projet culturel de la période après-guerre froide. Elle croit aussi, sans aucun doute, que la Présidence est le mécanisme approprié pour transformer les aspirations en résultats.

Ce sont ses convictions connues et son rôle d’avant-garde dans la cause des femmes qui ont justifié sa campagne, comme si elle était inévitable. Il paraissait évident qu’elle méritait de gagner. N’était-ce pas son tour après tout ? Elle ne jette même pas un coup d’œil sur les signes montrant que les éternels thèmes de « la période des grandes attentes » ne provoquent plus d’allégeances automatiques.

En pleine suffocation

Le Sénateur B. Sanders dévoilait ces signes. Que ce vieux personnage du Vermont, autoproclamé socialiste avec peu de victoires législatives et des liens ténus avec le Parti démocrate, ait pu sérieusement mettre Mme Clinton au défi, semble absurde. En démontrant que l’injustice et les inégalités étaient des sous-produits intrinsèques de la mondialisation, il a touché une corde sensible.

Brièvement ébranlée, Mme Clinton a modifié certaines des positions qu’elle soutenait depuis longtemps. En reculant sur le libre-échange, le nec plus ultra de la mondialisation, elle a réussi, non sans difficulté, à battre l’insurrection Sanders. Malgré tout, il a été le canari dans la mine [1] de l’establishment en signalant que « la période des grandes attentes » pouvait manquer d’oxygène.

Parallèlement, une insurrection bien plus étrange se passait au Parti républicain. Qu’un narcissique néophyte en politique ait la moindre chance d’être choisi comme candidat à la Présidence par le Parti républicain semblait encore moins probable que Sanders puisse arriver à la candidature démocrate, alors qu’elle semblait revenir de droit à Mme Clinton.


[1- Jusqu’au 19e siècle, les mineurs du charbon descendaient un canari dans la mine dont les réactions indiquaient l’arrivée d’un coup de grisou. ndt

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