Édition du 24 mars 2020

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

"Il faut créer plus de richesses"

Encore de la propagande néolibérale

Depuis quelques années, sur toutes les tribunes on entend comme un mantra : il faut « créer plus de richesses ! » Le Conseil du Patronat lançait une autre offensive sur ce point dans son « bulletin de la prospérité » le 18 août dernier : « ...le Québec devra redoubler d’efforts s’il souhaite créer davantage de richesse et s’engager dans la voie de la prospérité. »

J’en connais plus d’un que cette expression horripile royalement, d’autres ne peuvent l’entendre sans ressentir un certain malaise. Pourquoi ? Sans toujours réaliser jusqu’à quel point ce discours est fallacieux, ils devinent confusément la manipulation qui se cache derrière ces mots.

De tout temps, le mot création fut utilisé pour désigner le travail innovateur des artistes, des scientifiques qui à partir de leur imagination, de leur savoir, créaient de nouvelles oeuvres, de nouvelles idées, de nouveaux outils, etc qui généralement contribuaient à l’amélioration de la vie en société.

Comme d’habitude la droite utilise de beaux mots qui ont une résonance positive dans la population pour faire passer ses idées. Examinons de plus près. De quelles richesses parle-t-on ? « Créées » pour qui ? » « Créées » par qui ? « Créées » comment ? « Créées » dans quel but ? Comment sont-elles mesurées ?

Quelles richesses ?

Personne ne peut vraiment "créer de la richesse" sans utiliser celles déjà existantes de notre planète : eau, air, forêts, mines, pétrole, terres, océans, animaux. Or beaucoup de ces ressources sont limitées, d’autres s’épuisent rapidement car dans la course effrénée aux profits le rythme de régénération nécessaire n’est pas respecté.

Même les créations artistiques - peintures, romans, pièces de théâtre, chansons, musique, etc - si elles nécessitent peu ou pas de ressources naturelles pour leur conception, en ont besoin pour leur réalisation.

« Créer de la richesse » sonne donc très prétentieux, comme si, telle une véritable création, cela se faisait à partir de rien. Ce raccourci n’est pas innocent... Cette expression ne sert-elle pas à occulter ce lien essentiel entre l’humain et la nature ? A occulter notre dépendance de ces richesses naturelles qui ne sont pas illimitées et sans lesquelles nous ne pourrions exister bien longtemps ?

Il serait plus juste de parler de « mise en valeur » des richesses de notre planète grâce au travail !

« Créées » pour qui ?

Il faut « créer plus de richesse » pour augmenter les emplois, nous dit-on. Argument trompeur. Combien d’entreprises engrangent des profits indécents tout en effectuant des mises à pied. Un exemple parmi d’autres : En 2008, la compagnie Total a fait 13,8 milliards d’euros de bénéfice. Décision : licenciement de 555 salariés. [1] Ç’a tout l’air que leur “création de richesse” a bien mal desservi ces employés ! Que de fois on observe que suite à des congédiements, la valeur des actions d’une entreprise augmente ! Richesse “créée” directement sur le dos des travailleurs.

D’ailleurs, c’est toujours ce même argument de création d’emplois qu’on utilise pour justifier subventions et baisses d’impôt pour les entreprises. On tente ainsi de faire avaler des couleuvres aux électeurs, aux chômeurs, à ceux qui ont de la misère à joindre les deux bouts.

Certains, soit par naïveté, soit pour berner les citoyens, font valoir qu’il faut d’abord créer de la richesse pour ensuite la répartir. Pourquoi alors ne parlent-ils pas de récupérer les milliards détournés dans les paradis fiscaux ? Nos services publics en auraient bien besoin. Curieusement les évangélistes de la « création de richesse », éludent rapidement cette question...

« Vous ne travaillez pas assez » disait Bouchard, lui qui a forcé des baisses de salaires pour les employés d’Olymel, tout en encaissant au minimum $1000/jour. Travailler plus pour gagner moins. A qui donc cela profite ?

Sur ce point le livre Les gros raflent la mise [2] est très éloquent et donne l’heure juste.

Depuis les dernières décennies, les profits n’ont jamais été aussi élevés et pourtant les inégalités sont comme jamais à la hausse, tant entre les pays qu’à l’intérieur des pays. Les faits prouvent que les seuls qui récoltent cette “création de richesses” sont ceux qui répandent cette rhétorique.

« Créées » par qui ?

« C’est avec de la richesse qu’on crée de la richesse ! » Comme pour chercher à mieux nous convaincre que cette richesse vient du capital ! Pourtant, toutes ces richesses de la terre dont nous dépendons, comment sont-elles mises en valeur sinon par le travail dans divers domaines : agriculture, pêches, forêt, industries, arts, sciences.

Qui « créent » de la richesse sinon tous ces travailleurs et travailleuses ? Et pourtant, leur pouvoir d’achat ne cesse de diminuer ! Certains objecteront « Mais que pourraient gagner ces travailleurs et travailleuses sans l’investissement des capitaux ? ». Qu’est le capital sinon la valeur accumulée par le travail et dont les fruits sont accaparés par les dominants, grâce aux législations complaisantes de politiciens serviles ?

En outre, que pourrait faire le capital sans tous ces travailleurs bien éduqués, en santé, grâce à d’autres travailleurs et travailleuses du secteur public ? Et combien de compagnies font des milliards grâce aux découvertes des chercheurs et chercheuses et qui sont payéEs par nous tous ?

Et que pourrait faire le capital, sans toutes ces routes payées et entretenues avec les fonds publics ? "Vos impôts font du chemin" lisons-nous sur les pancartes. Et pourtant ce sont les impôts des transnationales et des oligarques qui continuent de diminuer régulièrement.

Une grippe maligne (pire que la H1N1...hum ! hum !) éliminerait tous les travailleurs et travailleuses, leurs profiteurs tout en haut de la pyramide seraient bien mal pris...

« Créées » comment ?

Nos « élites » politiques et économiques parlent beaucoup de développement durable, de respect de l’environnement, de la responsabilité sociale des entreprises « Paroles, paroles, paroles » pourrait encore chanter Dalida. Ceux qui prônent sans cesse la « création de richesses », comment concrétisent-ils dans leurs agissements, dans leurs politiques, l’utilisation respectueuse des ressources de notre planète ?

Dans Noir Canada, Alain Denault montre éloquemment comment est « créée » cette richesse : en déplaçant de force les populations de leur territoire, quand ce n’est pas en les tuant. C’est ce qu’on constate aussi au Chili avec Pascua Lama [3] , en Afrique où les transnationales s’accaparent des terres. Et qui n’a pas entendu parler des diamants du sang ?

Plus près de nous, l’uranium de Sept-îles, l’or de Malartic, les sables bitumineux de l’Alberta, et maintenant les gaz de schiste du Québec...sont prospectés ou exploités sans égard aux inquiétudes environnementales des gens.

Dans la balance des profits, les humains ne pèsent pas lourd... Les décisions prises nous montrent aussi de quel côté de la balance nos politiciens se rangent.

« Créées » dans quel but ?

Cette soi-disant « création de richesse », est-elle utilisée dans le but d’améliorer le sort des humains ou pour engranger toujours plus de profits ?

Tous ces PDG et grands actionnaires des pétrolières et minières, des industries pharmaceutiques, et des transnationales agroalimentaires « crééent »-ils de la richesse en fonction des besoins des êtres humains ou pour assouvir la soif des actionnaires, les désirs de luxe et de pouvoir des oligarques ?

Comment se fait-il que de plus en plus de richesses sont « créées » mais que de plus en plus d’humains sont affamés, abandonnés sans soins médicaux, sans écoles ?

Si toutes ces ressources de notre planète appartenant aux peuples étaient contrôlées par des gouvernements responsables, les profits engendrés pourraient servir au mieux-être des populations. En outre, n’ayant pas comme but le profit à tout prix, ces gouvernements, verraient à ce que ces ressources soient exploitées écologiquement, sans les épuiser.

« La terre peut produire suffisamment pour satisfaire les besoins de tous mais non pas la cupidité de tout un chacun » disait Gandhi.

Comment mesure-t-on ces richesses ?

Dans les médias c’est le PIB qui est utilisé comme mesure de "création de richesse". Le désastre de la marée noire du golfe du Mexique a fait augmenter le PIB ! Plus on coupe à blanc les forêts, plus on vide les océans avec la pêche intensive, plus on dégrade les sols, plus le PIB augmente. On est en train de dilapider le capital de notre planète mais ce n’est pas grave....le PIB augmente ! Est-ce bien intelligent de vendre la poule aux oeufs d’or pour s’enrichir ?

Même la Commission Européenne juge que que le PIB est un indicateur insuffisant. [4]. Pourtant c’est celui-là qu’on nous sert jour après jour dans les grands médias. Pourquoi n’utiliserait-t-on pas également l’indice de développement humain (IDH) créé par le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) en 1990, ou comme le suggèrent beaucoup d’économistes en créer un autre ?

Des gens en bonne santé, bien éduqués, n’est-ce-pas une des plus grandes richesses ? Pourtant ça, ce n’est pas inclut dans le PIB ! Il est vrai que cette richesse ne peut être déplacée dans les paradis fiscaux !

Utiliser un indicateur qui tiendrait davantage compte de la réalité, c’est-à-dire, de l’état des ressources de notre planète, du mieux-être des populations, mettrait trop en lumière la fausseté de ce discours.

Conclusion

Ces sermons sur la « création » de richesses, sont utilisés uniquement pour manipuler les gens. Quel moyen ont trouvé les transnationales qui font des profits indécents et les richissimes qui récoltent 10 millions et plus par an, pour augmenter toujours plus leur capital sans susciter davantage l’indignation grandissante des gens ? En se servant de leur pouvoir pour faire croire aux Québecois que la prospérité de la population dépend directement de cette « création de richesse ».

Trop de gens achètent ces mots sans trop se poser de questions. Pourtant une observation attentive permet de remarquer que ceux qui parlent de « création de richesse » sont en général les mêmes qui réclament des baisses d’impôt pour eux tout en disant que l’État n’a plus les moyens de maintenir un système public de santé. Ce sont eux aussi qui trouvent que le salaire minimum est trop élevé (ah, bon ! la création de richesse ne vaut pas pour ceux en bas de la pyramide ?), qui réclament des augmentations de tarifs d’électricité, de ticket modérateur en santé sachant que cela n’affectera en rien leur propre niveau de vie ! Cette observation permet aussi de noter qu’en général ceux qui sont réellement sensibles à la pauvreté et travaillent à son abolition, n’utilisent pas cette expression.

Comme tout sophisme, cet appel à la « création de richesse » est difficile à démasquer. Il ne suffit pas d’avoir un esprit critique et aguerri, habile à détecter les doubles discours, il faut aussi être très informé. Pour ce dernier point, on ne pourra sûrement pas compter sur l’aide des médias corporatifs, car ce sont justement eux avec leurs think tank de droite à l’arrière-garde, qui contribuent à répandre cette propagande.


[2Gorelick Steven, Les gros raflent la mise Écosociété, 2002,

[4Agence France-Presse, 1 septembre 2009

Françoise Breault

Après une carrière en enseignement, dont un an avec les Échanges France-Québec, j’ai poursuivi en travail social auprès des familles. Vers l’âge de cinq ans, je me demandais pourquoi il y avait des pauvres et ce que je pouvais faire. Sans en prendre pleinement conscience, cette interrogation m’a habité toute ma vie. Une année en Amérique du Sud ne m’avait toujours pas apporté de réponse. Cela m’a pris du temps à voir clair... Maintenant que la lumière est allumée, je ne peux et ne veux la refermer... Tous les faits, toutes mes lectures me confirment comment le système économique actuel contribue à ce fossé grandissant entre riches et pauvres. Me voici maintenant à ma 3e carrière, celle où je peux mettre tout mon temps et énergie à sensibiliser les gens aux graves enjeux d’aujourd’hui, afin de vivre dans un monde plus juste... « mais nous, nous serons morts mon frère... ».

Sections

redaction @ pressegauche.org

Québec (Québec) Canada

Presse-toi à gauche ! propose à tous ceux et celles qui aspirent à voir grandir l’influence de la gauche au Québec un espace régulier d’échange et de débat, d’interprétation et de lecture de l’actualité de gauche au Québec...