Édition du 16 juin 2020

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LGTB

L’Eglise Catholique, le Synode et les homosexuels

Face à la place croissante des discours sur la sexualité et de certaines de ses pratiques, « L’Eglise ne peut demeurer indifférente à cette confusion des esprits et à ce relâchement des mœurs. Il s’agit, en effet, d’une question de la plus haute importance pour la vie personnelle des chrétiens et pour la vie sociale de notre temps »[1]. C’est dans ce cadre général que le Vatican entendait intervenir en matière d’homosexualité. En dissociant l’homosexualité des homosexuels, l’Eglise catholique avait trouvé le moyen de sortir du registre de la sanction des personnes pour mettre l’accent sur l’immoralité de l’acte reprouvé. En un mot, il s’agit de condamner le péché plutôt que le pécheur.

Toutefois, l’Eglise ne cesse de rappeler l’actualité de la condamnation théologique et son ancrage dans la tradition ecclésiastique : « S’appuyant sur la Sainte Ecriture, qui les présente (les relations homosexuelles) comme des dépravations graves, la Tradition a toujours déclaré que ‘les actes d’homosexualité sont intrinsèquement désordonnés’. Ils sont contraires à la loi naturelle »[2]. Considérée comme un « phénomène moral et social inquiétant », l’homosexualité est qualifiée de « péché gravement contraire à la chasteté »[3]. Pour l’Eglise, les actes homosexuels « ferment l’acte sexuel au don de la vie. Ils ne procèdent pas d’une complémentarité affective et sexuelle véritable. Ils ne sauraient recevoir d’approbation en aucun cas »[4].

En revanche, les homosexuels, hommes et femmes, doivent être accueillis avec amour et commisération. Cette tolérance compassionnelle à l’égard des individus accompagnée d’une condamnationferme de toute politique banalisatrice de l’homosexualité articule le nouveau discours d’autorité. « Un certain nombre non négligeable d’hommes et de femmes présentent des tendances homosexuels foncières », constate le catéchisme : « ils ne choisissent pas leur condition homosexuelle ; elle constitue pour la plupart d’entre eux une épreuve ». L’idée que l’orientation sexuelle soit exclusivement innée est nouvelle. La tradition théologique avait plutôt tendance soit à considérer qu’il existait deux types d’homosexualité (innée et acquise) soit à penser plutôt qu’en tant que péché, elle ne pouvait être que le fruit d’un choix délibéré.

Par ailleurs, « Les personnes homosexuelles sont appelées à la chasteté. Par les vertus de la maîtrise, éducatrices de la liberté intérieure, quelquefois par le soutien d’une amitié désintéressée, par la prière et la grâce sacramentelle, elles peuvent et doivent se rapprocher, graduellement et résolument, de la perfection chrétienne »[5]. Si, pour l’Eglise, l’homosexualité demeure un comportement mauvais, c’est précisément parce qu’elle produit un dérèglement affectif, provoquant un dysfonctionnement individuel et social. L’homosexualité, mettant en question l’ordre de la différence des sexes, risque de brouiller les frontières du masculin et du féminin. Le théologien catholique X. Thévenot développe cette doctrine : « la reconnaissance en l’acte de la différence sexuelle (c’est à dire l’hétérosexualité)[6], constitue une structure essentielle du processus d’humanisation (…) la reconnaissance de la différence sexuelle (voir l’hétérosexualité) est bien présentée dans la Bible comme le sommet de l’ordre créatural (…) lorsqu’un mauvais usage est fait de cette structure, la Bible nous dit que cela est générateur de violence, désorganisatrice de la relation humaine et du tissu social »[7].

Un autre théologien souligne, « Tu ne coucheras pas avec un homme comme on couche avec une femme, c’est une abomination » ; abomination est la traduction de l’hébreu to-ebah, qui peut évoquer le tohu-bohu du commencement de la Genèse, c’est-à-dire le chaos qui précédait l’action créatrice de Dieu, laquelle a consisté à séparer, introduire des différences : entre le jour et la nuit, entre les eaux d’en haut et les eaux d’en bas, entre la terre et la mer, entre mâle et femelle. L’homosexualité est alors considérée comme un retour au tohu-bohu, un brouillage des différences ; elle est à la différence sexuelle ce qu’est l’inceste à la différence des générations »[8]. Si l’homosexualité peut être tolérée c’est à condition qu’elle soit vécue dans l’abstinence et le silence. Autrement dit elle ne doit nullement perturber l’ordre hétérosexuel en tant qu’ordre naturel instauré par Dieu.

Seule l’hétérosexualité correspond à l’exigence de différentiation car, pour l’enseignement de l’Eglise, c’est uniquement le désir sexuel pour des personnes du sexe opposé qui est à l’origine de la reconnaissance de l’altérité aussi bien d’un point de vue affectif que moral et spirituel. Ainsi, affirme le théologien : « Notre étude scientifique et biblique nous a montré que, loin d’être des facteurs de différentiation, les tendances homosexuelles constituaient des facteurs de dénégation outrancière de l’altérité. En ce sens, plus une personnalité est envahie par des tendances homosexuelles, plus elle s’éloigne de la nécessaire différenciation qui permet l’émergence du sujet-en-relation ; et donc plus cette personnalité voit sa vie perturbée et marquée par la souffrance qu’entraîne un mauvais rapport à la castration »[9].

Dans la Lettre aux évêques de l’Eglise Catholique sur la collaboration de l’homme et de la femme dans l’Eglise et dans le monde, la Congrégation pour la doctrine de la foi[10] condamne la pensée féministe comme étant une idéologie qui tend à « gommer la différence des sexes ». Cette différence, inscrite dans la biologie, doit également se manifester dans la vie culturelle. Le féminisme et le mouvement homosexuel sont accusés d’occulter cette différence. « Une telle anthropologie, qui entendait favoriser des visées égalitaires pour la femme en la libérant de tout déterminisme biologique, a inspiré en réalité des idéologies qui promeuvent par exemple la mise en question de la famille, de par nature bi-parentale, c’est-à-dire composée d’un père et d’une mère ainsi que la mise sur le même plan de l’homosexualité et de l’hétérosexualité, un modèle nouveau de sexualité polymorphe ».

Après avoir qualifié l’homosexualité comme un « mal moral » et comme un « désordre objectif, contraire à la sagesse créatrice de Dieu », le cardinal Ratzinger (Benoît XVI) va jusqu’à légitimer le développement de l’homophobie de la manière suivante : « Cependant la saine réaction contre les injustices commises envers les personnes homosexuelles ne peut en aucune manière conduire à affirmer que la condition homosexuelle n’est pas désordonnée. Quand on accueille de telles affirmations et dès lors admet comme bonne l’activité homosexuelle, ou quand on introduit une législation civile pour protéger un comportement auquel nul ne peut revendiquer un droit quelconque, ni l’Eglise ni la société dans son ensemble ne devraient s’étonner que d’autres opinions et pratiques déviantes gagnent également du terrain et que croissent les réactions irrationnelles et violentes »[11].

En 2003, dans un geste d’ingérence directe dans les affaires politiques des Etats, le Vatican publie ses « Considérations à propos des projets de reconnaissance juridique des unions entre personnes homosexuelles », qui en appellent au devoir moral des parlementaires du monde entier. « Le parlementaire catholique a le devoir moral de voter contre les projets de loi » et dans le cas où la loi existerait déjà, il doit « faire connaître son désaccord ». Si l’Eglise a renoncé à la terminologie ancienne, n’utilisant jamais le mot « sodomie » ou l’expression « contre-nature », il n’en demeure pas moins que la représentation qu’elle véhicule de l’homosexualité demeure la même depuis l’élaboration des premiers traités de morale sexuelle au début de l’ère chrétienne. Dire que homosexualité favoriserait la création d’un espace d’indifférenciation sexuelle n’a rien d’original, Jean Chrysostome dénonçait ces effets déjà au IV siècle.

Tout désir est désir pour la différence, si l’homosexuel désire le même ce n’est que parce qu’il est envahi par le démon, notait Pierre Damien au XIe siècle. Thomas d’Aquin, au XIIIe siècle, comparait l’homosexualité au meurtre puisqu’elle empêche l’engendrement de la vie.L’encouragement des amitiés homosexuelles tout en interdisant le passage à l’acte ne constitue pas non plus une nouveauté. Augustin estimait déjà que si les amitiés masculines peuvent être considérées comme la source de l’amour le plus parfait c’est à condition qu’elles soient complètement dépourvues de concupiscence et de plaisir charnel.

Farouchement opposée à la dépénalisation de l’homosexualité dans les pays de l’Europe de l’Est pendant les années 1990, ses nouveaux combats se livrent aujourd’hui contre les unions homosexuelles et l’accès aux droits d’adoption pour les gays et les lesbiennes. Pour ce faire, elle a actualisé sa rhétorique. Les prescriptions bibliques trouveraient, d’après le Vatican, un sens qui peut être donné non pas tant par la théologie classique mais plutôt par l’usage que l’Eglise entend faire de l’anthropologie et la psychanalyse. Cette nouvelle réthorique est d’autant plus dangereuse qu’aucune voix institutionnelle provenant de ces savoirs s’est encore levé contre l’usage abusif des sciences à des fins religieuses.

Les paroles du Pape François dans l’avion qui le ramenait du Brésil en 2013 : Si une personne est homosexuelle et cherche vraiment le Seigneur, qui suis-je pour la juger ? peuvent s’incrire dans la logique consistant à ne pas juger le pécheur tout en condamnant le péché. Cependant, une certaine ouverture semble s’esquisser. En effet, deux courants idéologiques s’opposent au sein du Synode de la famille à Rome. L’un incarné par Benoit XVI, fait de la famille un modèle immuable, l’autre représenté par François tente d’insérer les familles dans une autre tradition, celle relative à la question sociale, si chère à Jean XXIII. Deux méthodes se confrontent dans ce débat, l’une considère que la norme doit s’appliquer coûte que coûte (dura lex sed lex), l’autre, propre à la casuistique des jésuites, entend appliquer le modèle aux cas concrets avec une certaine souplesse.

Si la famille est une question morale, ceux et celles qui ne se conforment pas au modèle doivent être exclus ou tout au moins ne peuvent pas participer de la communion de la même manière que ceux et celles qui s’y accommodent. Pas de salut donc pour les mères célibataires, les familles recomposées, les divorcés, les couples de même sexe et les familles homoparentales. En revanche, si la famille peut être regardée sous le prisme de la question sociale et si l’Eglise est un « hôpital de campagne », comme le souhaite François, alors la porte s’ouvrira pour accueillir toutes les familles. Les gays et les lesbiennes catholiques attendent beaucoup du Pape François : l’actuel synode sera le théatre qui permettra de constater le changement ou la continuité de l’Eglise en la matière.

Notes

[1] Déclaration Persona Humana sur certaines questions d’éthique sexuelle, Congrégation pour la doctrine de la foi, 1975.

[2] Déclaration Persona Humana sur certaines questions d’éthique sexuelle, Congrégation pour la doctrine de la foi, 1975.

[3] Catéchisme de l’Eglise catholique n° 2358

[4] Ibid. n° 2357

[5] Ibid. n° 2359

[6] La parenthèse est à nous

[7] Homosexualités masculines et morale chrétienne, Le Cerf, Paris, 1992, p. 226.

[8] Xavier Lacroix, L’amour du semblable. Questions sur l’homosexualité, Le Cerf, Paris, 1996, p. 150.

[9] Op. cit. p. 270.

[10] C’est le nom qui a pris l’ancienne institution de l’Inquisition.

[11] Congrégation pour la doctrine de la foi. Lettre aux évêques de l ’Église catholique sur la pastorale à l’égard des personnes homosexuelles, 1986.

Daniel Borrillo

Blogueur pour le site Mediapart (France).

http://blogs.mediapart.fr/blog/daniel-borrillo/

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