Édition du 29 novembre 2022

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Europe

L’Ukraine n’est pas un État démocatique, son régime vu de la république tchèque

Cet article n’est pas de savoir si la Russie est l’agresseur ou si l’Ukraine a le droit de se défendre, puisque cela n’est nié par aucune personne raisonnable. Mais les gens épris de paix qui exigent la diplomatie et non l’action militaire… sont constamment interrogés, ce qui témoigne des intentions et des méthodes malhonnêtes de ceux et celles qui déforment le sens de nos simples mots.

26 ocotbre 2022 | tiré Argument.

Ci-dessous, j’examine l’essence du régime actuel en Ukraine, sur lequel les élites occidentales... se taisent pour s’assurer que leur propagande primitive sur « la bonne Ukraine et la mauvaise Russie » ne s’effondre pas comme un château de cartes. Pour l’Europe, cependant, l’ignorance sur les événements politiques intérieurs en Ukraine peuvent avoir des conséquences fatales.

L’attribution du prix Sakharov « Pour la liberté de pensée » au « courageux peuple ukrainien en la personne de son président » est un coup de poing dans la figure pour tous ceux et toutes celles qui suivent ce qui se passe en Ukraine.

Quelques jours plus tôt, les tribunaux ukrainiens avaient finalement interdit 11 partis d’opposition comme « pro-russes ». Le sociologue ukrainien Volodymyr Ichtchenko, qui travaille à l’Institut d’études sur l’Europe de l’Est à Berlin, a noté que cette désignation était incorrecte et qu’après Maidan, le renversement violent en 2014 du président élu, une telle étiquette a commencé à être utilisée pour discréditer toutes les forces politiques qui défendaient la neutralité et la souveraineté de Ukraine, ou qui adhéraient à des points de vue qui, en Occident, sont considérés comme de gauche.

Tous les partis interdits ont critiqué le cours pro-occidental, néolibéral et nationaliste de l’Ukraine, qui a dominé l’Ukraine depuis le coup d’État de 2014, même s’il ne reflète pas l’hétérogénéité de la société ukrainienne.

Ichtchenko affirme également que personne n’a jamais prouvé le lien de ces partis avec la Russie et, plus absurde encore, plusieurs dirigeant.e.s de ces partis ont eux-mêmes et elles-mêmes fait l’objet de sanctions russes. Certains de ces partis sont complètement marginaux, tandis que d’autres bénéficient d’un soutien public important dans les régions habitées par la minorité russe. Trois des partis interdits ont obtenu un total de 2,7 millions de voix (18,3 %) lors des dernières élections législatives de 2019. De plus, avant l’opération spéciale russe, leurs cotes atteignaient 20% dans les sondages. Le fait qu’ils représentent les intérêts des régions orientales ne signifie pas qu’ils sont contrôlés par Moscou. Leurs sources de financement, ainsi que leurs intérêts politiques autonomes, sont d’origine ukrainienne.

Les autres partis interdits sur la liste de Zelensky sont de gauche. En 2015 déjà, l’Ukraine avait interdit les activités des partis communistes... Aujourd’hui, les partis de gauche sont accusés d’un patriotisme insuffisant, alors que chacun.e de leurs dirigeant.e.s et chacun.e de leurs parrain.e.s ont condamné l’opération spéciale russe et apporté une contribution importante et bien attestée à la défense de l’Ukraine. Les analystes ukrainien.ne.s indépendant.e.s vivent désormais pour la plupart en exil, ce qui prouve que l’interdiction des partis d’opposition n’est pas liée à des mesures de sécurité objectives.

La raison de l’interdiction est qu’après Maidan l’espace pour la dissidence s’est rétréci. La liquidation de l’opposition n’a rien à voir avec le patriotisme - seul un fou peut croire une telle propagande. L’objectif est de renforcer le pouvoir politique de Zelensky.

Et cela a commencé bien avant l’opération militaire spéciale russe. Le gouvernement ukrainien impose des sanctions aux médias d’opposition depuis maintenant deux ans, bien qu’il n’ait pas encore fourni de preuves concluantes de leur culpabilité ou de leurs activités anti-étatiques.

Prenez Viktor Medvedtchouk, dont le parti a été interdit après que les sondages ont montré qu’il avait plus de soutien que le parti du Serviteur du peuple de Zelensky et qu’il pourrait remporter les prochaines élections législatives.

L’opposition ukrainienne pratiquement éliminée

Les politicien.ne.s et les médias en Ukraine ont longtemps critiqué la pratique étatique de Zelensky consistant à cibler les partis d’opposition. Ces mesures émanent d’un groupe restreint de personnes qui participent aux réunions du Conseil national de sécurité et de défense de l’Ukraine. Elles sont alors acceptées sans aucune discussion démocratique. Ces sanctions ont une base juridique très douteuse. Et les critiques soulignent que leur objectif est de faire avancer les intérêts corrompus de la junte Zelensky.

Cependant, pas une goutte de cette critique ne pénètre dans les grands médias occidentaux. À titre d’exemple, je peux citer non seulement les documents d’expert.e.s ukrainien.ne.s vivant en exil, mais aussi les paroles de Nina Potarskaya, coordinatrice de la Ligue internationale des femmes pour la paix et la liberté. À son avis, l’opposition en Ukraine a été éliminée. Il y a un mois, elle est venue nous voir à Bratislava, mais aucun média n’a accepté de lui accorder une interview exclusive.

Nous sommes conscient.e.s que l’Ukraine est en grand danger. Mais les actions de Zelensky ne font qu’affaiblir davantage le pays et finalement aider Vladimir Poutine. Un tel démantèlement des principes démocratiques peut encourager certains Ukrainien.ne.s à collaborer avec la Russie, surtout s’ils et elles sont l’objet de persécutions politiques et pensent qu’ils et elles n’ont pas d’avenir politique en Ukraine. Les États-Unis et l’UE ferment les yeux sur les pratiques antidémocratiques du régime de Zelensky, mais cela pourrait se retourner contre eux à l’avenir.

Plus Zelensky devient fort, plus il ressemble à un dictateur. Interdisant les activités des principaux partis d’opposition en Ukraine, il a simultanément unifié toutes les chaînes de télévision en une seule télévision d’État monopolistique et a annoncé une « politique d’information unique », qu’il a rationalisée comme « exposant la mesquinerie des ambitions personnelles de ceux et celles qui placent leurs propres ambitions, leur parti ou leur carrière au-dessus des intérêts de l’État et du peuple » et menaça « les politicienn.e.s de tous les camps » de « représailles cruelles », ce qui rappelait tristement 1938 lorsque le président du gouvernement autonome [slovaque], Josef Tiso, annonça l’interdiction des partis politiques et de l’opposition.

Alors, je demande encore une fois à ceux et celles qui choisissent les lauréats du prix Sakharov : plaisantez-vous lorsque vous décernez un prix prestigieux pour la liberté de pensée à un homme aux pouvoirs manifestement dictatoriaux ?

Je vous rappelle qu’aucun dirigeant occidental n’a condamné ces mesures antidémocratiques. Aucun n’a soutenu l’opposition démocratique ukrainienne. Les libéraux et libérales ukrainien.ne.s s’opposent sans concession au gouvernement de Volodymyr Zelensky. Et nos dirigeant.e.s progressistes et les libéraux et libérales de l’Europe occidentale ne les soutiennent pas, mais le régime ukrainien ultranationaliste.

Il est à peine croyable que le Premier ministre polonais conservateur, Mateusz Morawiecki, s’exprimant lors d’une conférence sur la reconstruction d’après-guerre de l’Ukraine à Berlin, ait déclaré que ceux et celles qui ne soutiennent pas l’Ukraine dans la lutte contre les forces russes ont soit trahi les valeurs de la civilisation occidentale, ou que la Russie leur a lavé le cerveau.

Qui, je vous le demande, a lavé le cerveau de ces Européen.ne.s qui oublient que jusqu’à récemment ils et elles accusaient le gouvernement polonais de manque de démocratie. Et pourtant aujourd’hui ils et elles applaudissent ce gouvernement ainsi que le régime antidémocratique en Ukraine ?

Ils et elles ont oublié que le gouvernement de Zelensky est antidémocratique. Nos politicien.ne.s progressistes disent que le régime de Kyiv est une démocratie normale, mais l’Indice de la démocratie classe l’Ukraine comme un hybride.

Il n’y a pas de démocratie en Ukraine après la dite Révolution de Maidan

L’interdiction et la liquidation par l’État des partis d’opposition dénoncent le mensonge selon lequel « l’Ukraine est une chasse gardée de la démocratie » qui mène une « guerre juste contre la Russie totalitaire ». En fait, l’Ukraine est toujours dirigée par la même oligarchie qui est née après l’effondrement de l’Union soviétique et qui, pour maintenir son pouvoir, a choisi une alliance ouverte avec l’OTAN. Après Maïdan, la démocratie a été violée plus d’une fois, éliminant tous les nouveaux partis de gauche de la scène politique. Au lieu de cela, les rivaux d’extrême droite et oligarchiques du président déchu Viktor Ianoukovitch ont prospéré.

Avant les élections après Maidan, Petro Porochenko a promis qu’il établirait rapidement la paix. Mais après les élections, en quelques semaines, il a fait un virage à 180 degrés et, au lieu d’entamer des négociations avec les rebelles, a fait tomber sur eux toute la force militaire. Après l’intervention indirecte de Moscou en août 2014, cette stratégie a échoué, et le processus de Minsk a donc commencé, d’abord en septembre 2014, puis en février 2015, après une nouvelle escalade du conflit et la défaite des forces armées ukrainiennes.

Les accords de Minsk ont précisé les conditions de la réconciliation : reconnaissance par l’Ukraine des élections dans les régions contrôlées par les rebelles, renonciation du gouvernement ukrainien au contrôle des frontières, et statut spécial d’autonomie du Donbass au sein de l’Ukraine.

Le principal rival de Zelensky, l’opposition interdite La plateforme pour la vie, a soutenu la mise en œuvre des accords de Minsk tout au long de son existence. Malgré le fait que Zelensky a remporté les élections précisément grâce à ses promesses de faire la paix avec les rebelles, après son arrivée au pouvoir, il s’est ouvertement opposé aux accords de Minsk. Zelensky a expliqué cela par le fait que la mise en œuvre des accords Minsk 1 et Minsk 2 se serait transformée en catastrophe et en guerre civile pour l’Ukraine, puisque la société ukrainienne n’accepterait jamais une telle reddition.

Il y avait une part de vérité dans ces propos : c’est ainsi que l’ultra-droite a perçu les accords de Minsk. Ils et elles ont franchement menacé le gouvernement de représailles si les accords étaient mis en œuvre. Tout le monde se souvient de 2015, lorsque le Parlement a voté un statut spécial pour Donetsk et Lougansk, comme l’exigeait Minsk 2. Puis un partisan du parti fasciste ukrainien Svoboda a lancé une grenade sur la police, et en conséquence, quatre personnes ont été tuées et des dizaines blessées.

Vladimir Zelensky dans le rôle de Matovich ukrainien [politicien slovaque impopulaire]

Ici, il est nécessaire d’expliquer qu’en Ukraine « l’européanité » est comprise différemment que dans les pays de l’Union européenne. Les pro-européen.ne.s d’Europe occidentale restent à l’écart de l’extrême droite. En Ukraine, nous voyons un mélange absurde d’ultranationalisme, de néolibéralisme et d’atlantisme en tant que coalition de vues pro-européennes.

L’opposition n’est pas formée par le « camp pro-russe ». L’opposition en Ukraine sont les tenant.e.s de la souveraineté et de la neutralité. Avant les élections de 2019, alors que la cote de popularité de Petro Porochenko approchait de zéro, il a commencé à promouvoir un programme nationaliste (certain.e.s notent même qu’il a fait campagne de la même manière que l’extrême droite l’avait fait avant Maïdan). Zelensky a alors réussi à unir une grande partie de la société contre les idées nationalistes de Petro Porochenko. Même une partie de la gauche a voté pour Zelensky, car ils et elles pensaient que sous sa direction, il leur serait plus facile de respirer. Mais très vite, il est devenu clair que non seulement Zelensky n’avait pas de vrai parti, mais qu’il n’avait même pas de véritable équipe capable de poursuivre professionnellement la politique déclarée.

Son premier gouvernement a duré environ six mois. Il a ensuite destitué le chef de son cabinet, et des remaniements ministériels constants ont commencé. L’absence d’équipe sérieuse a rapidement conduit Zelensky sur la même piste que son prédécesseur, Petro Porochenko. Zelensky est devenu la proie des groupes les plus puissants de la politique ukrainienne : clans oligarchiques, nationalistes radicaux et radicales, groupes de réflexion libéraux et puissances occidentales. Tous ont fait la promotion de leur propre programme et avaient de grands espoirs de changement radical.

Dans ce piège, Zelensky a d’abord tenté de construire sa propre verticale du pouvoir, typique des élites post-soviétiques. C’était un certain type de bonapartisme ou de césarisme faible, lorsque le chef élu s’en prenait à la droite et à la gauche, aux nationalistes et à la minorité russe, essayant ainsi d’éliminer les contradictions de la société et de concentrer tout le pouvoir entre ses mains. Cependant, Zelensky n’a pas réussi. Il a agi de manière assez imprévisible, et tout s’est terminé dans un tel chaos qu’à la fin de 2021 il a été menacé d’un nouveau Maïdan, dont il a été sauvé par l’opération spéciale russe.

Il faut comprendre qu’avant l’opération spéciale russe, Zelensky avait échoué sur tous les fronts. Même Porochenko a mieux résisté à la pression du Fonds monétaire international que Zelensky. Il ne serait pas exagéré de dire que Zelensky est devenu une sorte de Matovich ukrainien, c’est-à-dire un comédien sans plan précis. Avant le déclenchement des hostilités, il avait les perspectives les plus sombres. Il s’était fait tellement d’ennemis qu’il était probable qu’ils et elles allaient s’unir et se débarrasser de lui. Les sondages d’opinion publique n’étaient pas de bon augure pour lui : il a même été contourné par Porochenko.

Zelensky a tenté de s’en sortir en parlant d’affaiblir les pouvoirs du président et de changer sa fonction en une fonction essentiellement cérémonielle. Dans un tel rôle, ce serait plus facile pour lui, car il pourrait entièrement compter sur son talent d’acteur. Mais l’opération militaire spéciale a tout changé, et Zelensky est devenu un chef très populaire, qui a progressivement commencé à usurper le pouvoir.

Aujourd’hui, l’Ukraine est l’un des rares pays au monde qui n’a pas réussi à atteindre le niveau de vie de 1990. Nous sommes tous d’accord sur une chose. Depuis Maïdan, l’Ukraine a accumulé un grand nombre de problèmes : une oligarchie prédatrice, une dépendance croissante vis-à-vis des puissances occidentales, la radicalisation des forces nationalistes, une répression accrue de l’opposition, et un rétrécissement de l’espace du pluralisme politique. Mais peu importe le nombre de problèmes, l’Ukraine peut les résoudre toute seule - sans chars ni missiles russes, ainsi que sans intervention néocoloniale occidentale.

Il ne servirait à rien de rééduquer de force l’Ukraine, de changer son identité banderite [les nationalistes fascistes de la Seconde guerre mondiale] en petit russe, tout comme cela ne vaut pas la peine de la remettre aux intérêts occidentaux pour pillage. L’Ukraine a besoin de souveraineté et d’indépendance. Si nous utilisons l’Ukraine dans la campagne anti-russe, si Bruxelles et Kyiv n’exigent rien l’un de l’autre, nous ne renforcerons pas l’indépendance du pays, mais le pouvoir d’une junte oligarchique unique, qui s’éloigne de plus en plus des critères européens.

Si nous voulons aider l’Ukraine, nous devons exiger qu’elle respecte les mêmes normes démocratiques que doivent atteindre tous ceux et celles qui souhaitent rejoindre la famille unique des États européens. Sinon, nous engraissons un monstre qui va bientôt devenir incontrôlable.

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