Édition du 24 mai 2022

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

La guerre en Ukraine - Les enjeux

La Russie et l’Ukraine : Une impasse ? Un tournant ?

La résistance ukrainienne a remporté une formidable victoire en mettant en échec la tentative russe de prendre Kiev, une victoire à la fois militaire et morale [1]. Mais même si nous sommes admiratifs, l’Ukraine est loin d’avoir gagné la guerre.

Tiré de Entre les lignes et les mots

La Russie, étant un pays bien plus grand et bien plus riche, dispose d’une armée plus importante et de beaucoup plus d’avions, de navires et de chars. En termes strictement militaires, sans un changement radical de la situation, il sera presque impossible pour l’Ukraine de repousser l’armée russe hors du pays – mais un changement est, bien sûr, toujours possible.

Les troupes russes ont battu en retraite de manière désordonnée et se dirigent vers l’est, où elles se vont se regrouper, se reposer, se reconstituer avec des renforts et être réapprovisionnées en armes et en équipements. Elles seront également rejointes par Wagner, la pseudo-armée privée russe [2], ainsi que par des troupes libyennes et syriennes et de nouvelles recrues russes [3].

La retraite russe des environs de de Kiev et d’autres régions a révélé non seulement les destructions massives dues aux bombardements aériens et d’artillerie, mais aussi les massacres de civils et les viols de femmes ukrainiennes qui ont ensuite été assassinées [4]. L’horreur et le dégoût suscités par ces atrocités ont conduit à des appels à l’ouverture d’enquêtes par les Nations unies, par l’Union européenne, ainsi que par plusieurs dirigeants politiques et organisations de défense des droits humains [5] ; des demandes de sanctions supplémentaires contre la Russie [6] et d’équipements militaires pour l’Ukraine ont été également formulées, ces crimes constituant un nouvel élément de la guerre

Malgré tous ces développements, la guerre de la Russie contre l’Ukraine reste dans une impasse, c’est ce que nous allons essayer d’éclairer dans cet article.

Selon les experts militaires et la presse, un peu plus d’un mois après le début de la guerre, celle-ci est désormais entrée dans une impasse. Et cela à l’encontre des attentes de beaucoup, comme le général Mark Milley, qui, début février, déclarait aux législateurs américains que si la Russie envahissait l’Ukraine, Kiev tomberait en 72 heures [7]. L’Ukraine a réussi à contrecarrer les plans de la Russie.

Comment se fait-il que l’Ukraine ait pu arrêter le rouleau compresseur de l’impérialisme russe [8] ? Que peut-il sortir de cette impasse ? Bien que les mesures politiques et économiques prises par les États-Unis, l’Union européenne et d’autres pays, notamment les sanctions économiques contre la Russie, représentent un facteur important dans la guerre, nous nous concentrons ici sur les questions militaires. Nous espérons apporter des informations qui permettront à la gauche internationaliste de se faire une opinion propre, afin de prendre les initiatives nécessaires – aide financière et matérielle, renforcement du soutien et construction d’un mouvement anti-guerre – pour aider l’Ukraine à l’emporter.

Nous nous tournons maintenant vers Frederick W. Kagan, diplômé de Yale en études russes et d’Europe de l’Est ainsi qu’en histoire militaire, professeur à l’Académie militaire de West Point, chercheur résident au conservateur American Enterprise Institute et néocon spécialisé dans les questions militaires. S’il lui arrive d’interpoler des conseils politiques à la classe dirigeante – avec lesquels nous ne sommes évidemment en désaccord –, lui et ses collègues de l’Institut pour l’étude de la guerre émettent des réflexions sur les affaires militaires qui sont utiles pour nous, à gauche. Dans un article publié il y a quelques semaines, Kagan a écrit : « La campagne initiale de la Russie visant à envahir et à conquérir l’Ukraine touche à sa fin sans avoir atteint ses objectifs – en d’autres termes, elle est en train d’être vaincue. » La guerre, écrivait-il, est entrée dans une « impasse » dont l’issue est incertaine [9]. Il poursuivait :

« L’échec de la campagne initiale de la Russie marque néanmoins un changement important qui a des implications pour l’élaboration et l’exécution des stratégies militaires, économiques et politiques occidentales. L’Occident doit continuer à fournir à l’Ukraine les armes dont elle a besoin pour se battre, mais celui-ci doit maintenant aussi accroître considérablement son aide pour contribuer à maintenir l’Ukraine en vie en tant que pays, même dans des conditions de blocage.  »

Kagan suggère que nous comparions la campagne initiale de Poutine contre l’Ukraine à l’invasion allemande de l’Union soviétique en juin 1941, qui avait également ouvert une longue période d’impasse.

«  L’impasse étant une situation militaire dans laquelle aucun des deux camps ne peut modifier radicalement les lignes de front, quels que soient ses efforts…. La Première Guerre mondiale incarne l’impasse… Elle a en effet donné lieu à des combats très durs avec pertes considérables de part et d’autre. Les lignes de front étaient devenues en général statiques (pas complètement), avec très peu de mouvement. S’il y avait toujours un certain mouvement des lignes […] cela ne changeait matériellement la situation. » [10]

L’impasse implique souvent des batailles lourdes et sanglantes, comme celles de la Somme, de Verdun et de Passchendaele, au cours desquelles des centaines de milliers d’hommes ont été tuées sans que la ligne de front ne bouge beaucoup. Comment sortir d’une telle impasse ? Un camp peut perdre sa volonté, un autre peut acquérir un avantage technologique, ou un nouvel allié peut entrer en guerre, comme ce fut le cas avec l’entrée des États-Unis dans la Première Guerre mondiale, ou encore un camp peut tout simplement s’effondrer comme ce fut le cas pour la Russie en 1917. Beaucoup de choses peuvent se produire. « C’est le scénario le plus probable auquel nous assistons actuellement en Ukraine », écrit Kagan.

« Nous pensons que la campagne russe a atteint son point culminant et que des conditions d’impasse se font jour […] les Russes n’ont pas la capacité d’apporter une grande puissance de combat efficace en peu de temps. Les types de mobilisations dans lesquelles ils s’engagent ne généreront une nouvelle puissance de combat que dans plusieurs mois au plus tôt. À moins que quelque chose de remarquable ne vienne briser l’impasse actuelle, celle-ci risque de durer des mois. D’où notre évaluation et nos prévisions. Et bien sûr, nous pouvons nous tromper. Que pourrait-il se passer pour que ce soit le cas ?  » [11]

Kagan suggère que l’évolution des circonstances pourrait conduire à une victoire russe ou même à une victoire ukrainienne, bien que cela semble moins probable.

Comment l’Ukraine résiste-t-elle ?

Passons à l’Ukraine et à la manière dont elle résiste à l’invasion russe. Tout d’abord, elle a mobilisé son armée. «  L’Ukraine possède l’une des plus grandes armées d’Europe, avec 170 000 soldats en service actif, 100 000 réservistes et des forces de défense territoriale comprenant au moins 100 000 réservistes. » [12] Depuis le début de l’attaque russe, de nombreux citoyens se sont portés volontaires pour ces unités de défense territoriale. Le gouvernement ukrainien a commencé à enrôler les hommes âgés de 18 à 60 ans pour participer à l’effort de guerre, leur interdisant de quitter le pays. En outre, le gouvernement a fait appel à des volontaires internationaux pour se joindre à la lutte, ce qui n’est pas sans poser de problèmes sur le plan militaire et politique [13]. Par ailleurs, quelque 500 000 Ukrainiens, dont 70 à 80% d’hommes, sont rentrés en Ukraine [14], pour combattre l’invasion russe.

« Sur le champ de bataille, les militaires ukrainiens mènent une défense extrêmement efficace et mobile, utilisant leur connaissance de leur propre territoire pour contrecarrer les forces russes sur de multiples fronts », a déclaré le général Mark A. Milley, président des chefs d’état-major interarmées des États-Unis. Le général Milley a déclaré que certaines des tactiques employées par les troupes ukrainiennes comprenaient l’utilisation de systèmes d’armes mobiles pour s’attaquer aux Russes partout où ils le pouvaient. Les forces ukrainiennes, a-t-il déclaré, « se battent avec une compétence et un courage extraordinaires contre les forces russes » [15], en utilisant des « tactiques de guérilla » et « se sont avérées capables de tenir à distance des forces russes beaucoup plus importantes et mieux armées pendant des semaines » [16].

Un journaliste écrit :

«  Les forces ukrainiennes ont embourbé les unités russes dans les villes et les petits villages ; le combat de rue à rue favorise les défenseurs qui peuvent utiliser leur connaissance supérieure de la géographie de la ville pour se cacher et tendre des embuscades. Elles ont attaqué des unités russes isolées et exposées se déplaçant sur des routes ouvertes, qui sont des cibles faciles. Ils ont effectué des raids répétés sur des lignes d’approvisionnement mal protégées dans le but de priver les Russes de fournitures nécessaires telles que le carburant. » [17]

Des responsables militaires occidentaux ont observé de leur côté que «  frapper tendre des embuscades aux forces russes derrière les lignes de contact avec des unités se déplaçant rapidement, souvent de nuit, s’est avéré être l’une des tactiques de terrain les plus efficaces. S’y ajoutent les ratés logistiques que les Russes n’ont toujours pas réussi à surmonter. […] Cette tactique démoralise également les troupes russes  ». [18]

L’armée ukrainienne revendique également la formation d’une unité de déserteurs russes combattant dans ses rangs, la « Légion de la liberté de la Russie », avec la participation de combattants biélorusses. Une déclaration d’un officier russe a été diffusée :

«  Je lance un appel aux militaires des forces armées de la Fédération de Russie, qui se trouvent actuellement sur le territoire de l’Ukraine. […] Je ne dirai qu’une chose : les officiers russes se tournent vers vous. Le 24 février, nous […] sommes entrés sur le territoire de l’Ukraine indépendante, en suivant les ordres criminels du dictateur Poutine. Je me suis rendu compte que nous n’étions manifestement pas venus ici avec de bonnes intentions et que personne ne nous attendait avec des fleurs comme si nous étions des libérateurs, mais qu’au contraire, on nous maudissait et on nous traitait de fascistes. Camarades militaires, en suivant l’ordre du dictateur Poutine, nous avons fait une terrible erreur. La plupart d’entre vous le savent. Le 27 février […] ma compagnie et moi nous sommes passés du côté de l’Ukraine afin de réellement protéger le peuple des nazis. […] Rejoignez nos rangs, faites partie de la Légion de la liberté de Russie. Ce n’est qu’ensemble que nous pourrons sauver la Russie de l’humiliation et de la dévastation. Ce n’est qu’ensemble que nous sauverons notre peuple.  »

Nous ne sommes évidemment pas en mesure de vérifier l’existence de cette Légion, bien qu’il y ait des interviews vidéo et des textes sur les médias sociaux, mais si c’est vrai, pour nous, internationalistes, c’est une leçon magistrale de politique révolutionnaire. [19]

Les Russes ont remporté des succès considérables dans la prise de territoires, déclare Michael Kofman, directeur des études russes du think-tank sur la sécurité CNA. Mais, ajoute-t-il, ces avancées ne sont pas nécessairement le seul résultat de la suprématie russe sur le champ de bataille. L’Ukraine, explique-t-il, a pris la décision tactique de troquer « l’espace contre le temps » : se retirer stratégiquement plutôt que de se battre pour chaque pouce de territoire ukrainien, en combattant les Russes sur leur territoire et au moment de leur choix.

Au fur et à mesure que les combats se poursuivaient, la nature du choix ukrainien est devenue plus claire. Au lieu de s’engager dans des batailles rangées à grande échelle avec les Russes sur un terrain ouvert, où les avantages numériques de la Russie s’avéreraient décisifs, ils ont plutôt décidé de s’engager dans une série d’affrontements à plus petite échelle. [20]

Selon Kofman, cela n’a pas été sans coûts. Les Ukrainiens ont également subi des pertes importantes. Les avantages numériques et technologiques de la Russie demeurent et pourraient encore s’avérer décisifs, permettant aux Russes d’assiéger les grandes villes ukrainiennes et de les affamer jusqu’à la soumission [21]. Pourtant, la stratégie ukrainienne a été efficace et les services de renseignement britanniques signalaient, dès le 18 mars, que l’offensive russe avait « largement cessé sur tous les fronts » [22]. Selon Mason Clark, spécialiste de l’armée russe, « il était peu probable que les efforts de la Russie pour remplacer ses pertes lui permettent de reprendre avec succès des opérations majeures autour de Kiev dans un avenir proche » [23].

Quel est le problème de l’armée russe ?

En quelques jours, il est apparu clairement que la Russie avait à la fois surestimé ses propres avantages et sous-estimé son adversaire. Zach Beauchamp, journaliste à Vox écrivait :

«  Une fois que la stratégie de Poutine a échoué dans les premiers jours de combat, les généraux russes ont dû en élaborer une nouvelle à la volée. Ce qu’ils ont trouvé – des bombardements massifs d’artillerie et des tentatives d’encercler et d’assiéger les principales villes ukrainiennes – est plus efficace (et brutal). Mais les échecs initiaux de la Russie ont donné à l’Ukraine un temps crucial pour se retrancher et recevoir des approvisionnements extérieurs des forces de l’OTAN, ce qui a renforcé ses défenses.  » [24]

L’armée russe, qui s’est révélée incapable de s’adapter à une nouvelle situation, était médiocre en matière de logistique, incapable de déplacer ses troupes et d’assurer leur ravitaillement, mauvaise dans la coordination des forces aériennes et terrestres et dans ses communications [25]. Certains de ses problèmes, comme l’approvisionnement en carburant, peuvent avoir été le résultat de la corruption politique qui sévit en Russie. Des problèmes tels que l’approvisionnement en carburant existaient bien avant la guerre [26].

De ce fait, les pertes russes ont été assez importantes. Les Forces armées ukrainiennes, qui peuvent évidemment exagérer ces pertes, ont signalé il y a une semaine que 16 400 soldats russes avaient été mis hors de combat depuis le 24 février. Elles affirment également que la Russie a perdu 575 chars, 1 640 véhicules blindés, 1 131 voitures, 293 pièces d’artillerie, 91 lance-roquettes multiples, 51 missiles sol-air, au moins 117 avions à réaction, 127 hélicoptères, 7 bateaux, 73 camions-citernes et 56 drones [27]. Des sources ukrainiennes et occidentales rapportent le nombre extraordinaire de sept généraux russes tués [28].

Zach Beauchamp observe qu’un :

«  récent rapport du renseignement américain affirme que la Russie « avait perdu plus de 10% de sa force d’invasion initiale en raison d’une combinaison de facteurs tels que les décès sur le champ de bataille, les blessures, la capture, la maladie et la désertion » : « Une fois en dessous de 75%, leur efficacité globale est susceptible de s’effondrer », écrit Phillips O’Brien, professeur d’études stratégiques à l’Université de St. Andrews. Si les Russes n’envoient pas très rapidement des troupes fraîches bien formées (et il ne s’agira pas de mercenaires ou de personnes impressionnées dans les rues de Crimée), toute leur stratégie semble inutile. » [29]

La Russie, avec sa supériorité aérienne écrasante, devrait gagner la guerre aérienne, mais selon Beauchamp, ce n’est pas le cas jusqu’à présent [30].

Il n’est pas surprenant que, dans ces circonstances, le moral de l’armée russe soit bas, d’autant que, selon les analystes militaires, il l’était déjà avant le début de la guerre. L’armée russe est traversée par les divisions, entre les soldats sous contrat et les conscrits et entre les différents groupes ethniques. Il y a également une corruption généralisée et une brutalité à l’encontre des conscrits. Ce sont ces conditions qui expliquent en partie les échecs de l’armée [31].

Comme nous l’avons vu précédemment, il est possible de sortir d’une impasse si l’une des parties trouve un nouvel allié. L’Ukraine a reçu des fournitures des démocraties capitalistes libérales de l’OTAN, tandis que la Russie, un régime capitaliste autoritaire que de nombreux observateurs de gauche caractérisent comme tendant vers le fascisme, s’est tournée vers l’aimable gouvernement chinois, mais «  la Chine a déclaré publiquement qu’elle ne fournira pas d’aide financière ou militaire à la Russie et a promis une aide humanitaire supplémentaire à l’Ukraine, tout en attribuant aux États-Unis la responsabilité de la guerre en Ukraine » [32].

La Russie tente également d’augmenter les effectifs engagés dans le conflit. Selon la Direction du renseignement militaire ukrainien, le Kremlin « déploie des réserves des districts militaires du centre et de l’est. » Selon la même source, les conscrits issus de ces régions « sont équipés de matériel militaire datant des années 1970  ». La même source indique également que les forces russes ont « un besoin urgent de réparer les équipements militaires endommagés » et que « le manque de composants étrangers ralentit la production dans les principales industries militaires russes » [33].

Un autre article de l’ISW note que « les forces russes ne seront probablement pas en mesure de résoudre leurs problèmes de commandement et de contrôle à court terme » : « Un haut responsable de la défense américaine a déclaré, le 21 mars, que les forces russes utilisent de plus en plus des communications non sécurisées en raison du manque de capacité sur les réseaux sécurisés. » [34] Les radios ou les téléphones militaires ne fonctionnant pas, les soldats russes utilisent donc parfois leurs propres téléphones ou des téléphones pris aux Ukrainiens.

Pendant ce temps, la Russie ne semble toujours pas avoir résolu ses problèmes de commandement et de contrôle. CNN cite plusieurs sources affirmant qu’il n’est pas établi avec certitude si «  la Russie a nommé un commandant général pour l’invasion de l’Ukraine » et que «  les unités russes des différents districts militaires semblent se disputer les ressources et ne pas coordonner leurs opérations  » [35].

La Russie a perdu des milliers de soldats, mais elle ne peut pas compter sur ses réserves ou ses conscrits. Un autre néocon de l’Institute of War, Mason Clark, écrit :

«  Les efforts de conscription russes, dont les services de renseignement ukrainiens s’attendent à ce qu’ils commencent le 1er avril, ne sont pas susceptibles de fournir aux forces russes autour de l’Ukraine une puissance de combat suffisante pour relancer des opérations offensives majeures à court terme. La réserve russe de remplaçants bien entraînés reste faible et les nouveaux conscrits auront besoin de plusieurs mois pour atteindre ne serait-ce qu’un niveau minimal de préparation. […] L’armée russe est probablement sur le point d’épuiser ses réserves disponibles d’unités capables de se déployer en Ukraine.  » [36]

En l’absence de nouvelles sources importantes de combattants, la Russie pourrait être contrainte d’abandonner sa campagne offensive.

Ses troupes étant dans l’impasse en Ukraine et incapables de prendre la plupart des villes qu’elles ont encerclées, Poutine a décidé de les bombarder. Au 28 mars, ses avions ont bombardé quelque 67 villes, apparemment pour punir l’Ukraine d’avoir contrecarré ses plans et montré l’incompétence de ses généraux, la stupidité de leurs stratégies, leur manque de moyens logistiques et de communication, et la mauvaise qualité de leur équipement. L’armée de l’air de Poutine a bombardé intentionnellement non seulement des cibles militaires, mais aussi de nombreuses zones résidentielles, détruisant des écoles et des hôpitaux, des maisons et des immeubles d’habitation, forçant dix millions à 25% de la population à quitter leur domicile, et plus de 3,5 millions ont quitté le pays [37]. Des milliers de civils ont été tués. La Russie a été accusée de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité pour ses attaques contre des cibles civiles et l’utilisation de bombes à fragmentation. Elle fait actuellement l’objet d’une enquête de la Cour pénale internationale [38], bien que Poutine et la Fédération de Russie (comme les États-Unis) ne reconnaissent pas sa juridiction.

Ainsi, bien que la guerre soit dans une impasse, la destruction des villes et le meurtre de civils par les Russes se poursuivent. Nous devons également noter que l’armée russe et le Service fédéral de sécurité russe (FSB) ont kidnappé des civils ukrainiens, et auraient déporté certains d’entre eux en Russie. Parmi les personnes enlevées figurent des artistes [39], des journalistes [40] et des personnalités politiques [41], ainsi que des enfants [42]. Tout cela avec le bombardement des villes, le meurtre et l’enlèvement de civils, constitue ce qu’on a appelé la « guerre totale », une tentative de gagner la guerre en terrorisant et en démoralisant complètement la population ukrainienne. Et ce sont, bien sûr, des crimes contre l’humanité.

Pourtant, il n’est pas certain que même des tactiques inhumaines puissent changer l’équilibre de la guerre.

Quel est l’état de l’impasse à ce stade ? La Russie, qui a détruit 80% de Mariupol, n’a toujours pas pris le contrôle de la ville, bien que ce ne soit semble-t-il qu’une question de jours. Frustrée dans sa guerre terrestre, la Russie a étendu ses attaques aériennes, d’artillerie et de missiles. Bien qu’elle affirme avoir tourné ses forces vers l’est, vers le Donbass, elle continuera probablement à bombarder Kiyv. La résistance ukrainienne a également obligé la Russie à affecter des troupes et des chars pour défendre ses arrières [43].

La victoire ukrainienne de Kiyv est celle de l’héroïsme de la résistance organisée en une combinaison très intelligente de la version du 21e siècle de l’« art de la guerre » : armement ultra-moderne (ce qu’on a appelé la « techno-guérillas »), résistance nationale et participation des « gens ordinaires » à la guerre. L’impasse dans laquelle se trouve l’armée russe a conduit à une victoire à Kiyv. Les forces russes sont obligées de se retirer à l’est et au sud du pays. C’est une victoire politique autant que militaire, même si, évidemment, la guerre n’est pas terminée et que la Russie de Poutine peut encore être victorieuse.

Comme on peut le constater, les forces russes tentent de se regrouper pour occuper l’Est du pays. Néanmoins, selon certaines sources, les forces russes retirées du nord-est de l’Ukraine pour être « redéployées dans l’est de l’Ukraine sont fortement endommagées » [44]. Et si l’on en croit l’état-major ukrainien, les soldats russes ne semblent pas très motivés et désobéissent parfois aux ordres. Ainsi, selon cette même source, « deux groupes tactiques de bataillons » qui avaient très récemment été transférés de l’Ossétie du Sud au Donbass, « ont refusé de combattre » et les soldats de la 31e brigade aéroportée russe auraient refusé l’ordre de reprendre le combat, « citant des pertes excessives ».

Chaque jour de résistance est un jour de victoire, chaque jour est un grain de sable dans la machine de guerre de Poutine. Chaque jour qui passe, le régime fasciste de Poutine sera confronté à une résistance interne croissante. Chaque jour qui passe, nous verrons le mouvement ouvrier se lever contre la guerre de Poutine, faire grève et bloquer les navires russes, comme l’ont déjà fait les dockers britanniques et suédois55. Le peuple ukrainien en armes et le peuple russe sous la botte ont besoin de nous, internationalistes, pour construire un puissant mouvement de résistance dans tous les pays contre la guerre de la Russie contre l’Ukraine, un mouvement qui, dans son propre rôle indépendant, contribue à la défaite de l’impérialisme russe, à la fin de la guerre et à la défense d’une Ukraine libre et démocratique.

Pour faire une conclusion provisoire, citons Gilbert Achcar :

«  Soutenir la position de l’Ukraine dans les négociations sur son propre territoire national exige un soutien à sa résistance et à son droit d’acquérir les armes nécessaires à sa défense auprès de toute source qui possède de telles armes et est disposée à les fournir. Refuser à l’Ukraine le droit d’acquérir de telles armes revient à l’appeler à capituler. Face à un envahisseur massivement armé et des plus brutaux, il s’agit en fait d’un défaitisme de mauvais aloi, qui revient pratiquement à soutenir l’envahisseur. » [45]

Patrick Silberstein et Dan La Botz

Source : New Politics

https://newpol.org/russia-and-ukraine-a-stalemate-a-turning-point/

5 avril 2022

Notes

[1]Andrew E. Kramer and Neil MacFarquhar, “Russia in Broad Retreat From Kyiv, Seeking to Regroup From Battering,” New York Times, April 2, 2022, at : https://www.nytimes.com/2022/04/02/world/europe/ukraine-russia-kyiv.html

[2] Victoria Kim, “What is the Wagner Group,” New York Times, March 31, 2022, at : https://www.nytimes.com/2022/03/31/world/europe/wagner-group-russia-ukraine.html

[3] “Russia’s Wagner Group withdraws fighters in Libya to fight in Ukraine,” Memo Middle East Monitor, March 26, 2022, at : https://www.middleeastmonitor.com/20220326-russias-wagner-group-withdraws-fighters-in-libya-to-fight-in-ukraine/

[4] “Ukraine : Apparent War Crimes in Russia-Controlled Areas,” Human Rights Watch, April 3, at : https://www.hrw.org/news/2022/04/03/ukraine-apparent-war-crimes-russia-controlled-areas and Carlotta Gall, Andrew E. Kramer and Natalie Kitroeff, “Reports of atrocities emerge from Ukraine as Russia repositions its forces,” New York Times, April 4, 2022, https://www.nytimes.com/live/2022/04/03/world/ukraine-russia-war

[5] Stephanie Nebehay, “United Nations names experts to probe possible Ukraine war crimes,” Reuters, March 30, 2022, at : https://www.reuters.com/world/europe/un-names-experts-probe-possible-war-crimes-ukraine-2022-03-30/

[6] “Images of Russian Atrocities Push West Toward Tougher Sanctions,” New York Times, April 2, 2022 at : https://www.nytimes.com/2022/04/04/world/europe/biden-putin-ukraine-war.html

[7] Jacqui Heinrich and Adam Sabes, “Gen. Milley says Kyiv could fall within 72 hours if Russia decides to invade Ukraine : sources,” FoxNews, Feb. 5, 2022.

[8] See too my earlier article, Patrick Silberstein, “The Russian army is a paper tiger and the paper is now on fire,” available at : https://www.syllepse.net/syllepse_images/articles/liberte—et-de–mocratie-pour-les-peuples-dukraine-2.pdf

[9] Frederick W. Kagan, “What Stalemate Means in Ukraine and Why It Matters, Mar 22, 2022, Institute of War Press, at :

https://www.understandingwar.org/backgrounder/what-stalemate-means-ukraine-and-why-it-matters

[10]Frederick W. Kagan, “What Stalemate Means in Ukraine and Why It Matters, Mar 22, 2022, Institute of War Press, at :

https://www.understandingwar.org/backgrounder/what-stalemate-means-ukraine-and-why-it-matters

[11] Frederick W. Kagan, “What Stalemate Means in Ukraine and Why It Matters, Mar 22, 2022, Institute of War Press, at :

https://www.understandingwar.org/backgrounder/what-stalemate-means-ukraine-and-why-it-matters

[12] Eric Schmitt, Helene Cooper and Julian E. Barnes, “How Ukraine’s Military Has Resisted Russia So Far,” New York Times, Mar. 3,2022, at : https://www.nytimes.com/2022/03/03/us/politics/russia-ukraine-military.html

[13] Anthony Hitchens, “Among Ukraine’s Foreign Fighters,” New York Review of Books, March 26, 2022, at : https://www.nybooks.com/daily/2022/03/26/among-ukraines-foreign-fighters/

[14] Oscar Kramar, “В Україну після початку вторгнення повернулися вже пів мільйона людей, більшість — чоловіки,” at : https://hromadske.ua/posts/v-ukrayinu-pislya-pochatku-vtorgnennya-povernulisya-vzhe-piv-miljona-lyudej-bilshist-choloviki,” Hromadske, March 22, 2022

[15] Eric Schmitt, Helene Cooper and Julian E. Barnes, “How Ukraine’s Military Has Resisted Russia So Far,” New York Times, Mar. 3,2022, at : https://www.nytimes.com/2022/03/03/us/politics/russia-ukraine-military.html

[16] “Clever Tactics By Ukrainian Forces Stymie Russian Military Despite Power Imbalance,” MSNBC, Mar 16, 2022, at : https://youtu.be/9saWmdjpNmE

[17] Zack Beauchamp, “Is Russia Losing ?” Vox, March 18, 2022, at : https://www.vox.com/2022/3/18/22977801/russia-ukraine-war-losing-map-kyiv-kharkiv-odessa-week-three

[18] Jamie Dettmer, “Ukraine Tactics Disrupt Russian Invasion, Western Officials Say,” Voice of America, March 25, 2022, at ; https://www.voanews.com/a/ukraine-tactics-disrupt-russian-invasion-western-officials-say-/6501513.html

[19] See Reddit discussion : https://www.reddit.com/r/ukraine/comments/tqg4cz/commander_of_legion_freedom_of_russia_to_putin/

and also on YouTube :

https://www.youtube.com/watch?v=UgRBGLq1D5Y and an article : Natasha Kumar, “ The Legion ‘Freedom of Russia’ was created in the Armed Forces of Ukraine : prisoners who decided to fight the Putin regime are fighting in it,” The Times Hub, March 30, 2022, at : https://thetimeshub.in/the-legion-freedom-of-russia-was-created-in-the-armed-forces-of-ukraine-prisoners-who-decided-to-fight-the-putin-regime-are-fighting-in-it

[20] Zack Beauchamp, “Is Russia Losing ?” Vox, March 18, 2022, at : https://www.vox.com/2022/3/18/22977801/russia-ukraine-war-losing-map-kyiv-kharkiv-odessa-week-three

[21] Zack Beauchamp, “Is Russia Losing ?” Vox, March 18, 2022, at : https://www.vox.com/2022/3/18/22977801/russia-ukraine-war-losing-map-kyiv-kharkiv-odessa-week-three

[22] Putin has made some gross misjudgments – NRK Urix – Foreign news and documentaries,” World Today News, March 18, 2022, at : https://www.world-today-news.com/putin-has-made-some-gross-misjudgments-nrk-urix-foreign-news-and-documentaries/

[23] Mason Clark, “Russian Offensive Campaign Assessment,” Institute for the Study of War, March 27, 2022, at :

[24] Zack Beauchamp, “Is Russia Losing ?” Vox, March 18, 2022, at : https://www.vox.com/2022/3/18/22977801/russia-ukraine-war-losing-map-kyiv-kharkiv-odessa-week-three

[25] Zack Beauchamp, “Is Russia Losing ?” Vox, March 18, 2022, at : https://www.vox.com/2022/3/18/22977801/russia-ukraine-war-losing-map-kyiv-kharkiv-odessa-week-three

[26] Zack Beauchamp, “Is Russia Losing ?” Vox, March 18, 2022, at : https://www.vox.com/2022/3/18/22977801/russia-ukraine-war-losing-map-kyiv-kharkiv-odessa-week-three

[27] Kyiv Independent newspaper, March 27, 2022.

[28] “Russian generals are getting killed at an extraordinary rate,” Washington Post, March 26, 2022.

[29] Zack Beauchamp, “Is Russia Losing ?” Vox, March 18, 2022, at : https://www.vox.com/2022/3/18/22977801/russia-ukraine-war-losing-map-kyiv-kharkiv-odessa-week-three

[30] Zack Beauchamp, “Is Russia Losing ?” Vox, March 18, 2022, at : https://www.vox.com/2022/3/18/22977801/russia-ukraine-war-losing-map-kyiv-kharkiv-odessa-week-three

[31] Zack Beauchamp, “Is Russia Losing ?” Vox, March 18, 2022, at : https://www.vox.com/2022/3/18/22977801/russia-ukraine-war-losing-map-kyiv-kharkiv-odessa-week-three

[32] Institute for the Study of War (ISW), March 21.

[33] ISW, March 21.

[34] Frederick W. Kagan, George Barros, and Kateryna Stepanenko, ISW, March 22, 2022.

[35] “U.S. Unable to Identify Russian Field Commander in Ukraine,” at : https://www.youtube.com/watch?app=desktop&v=NXm_3CktFtQ

[36] Mason Clark and George Barros, Russian Offensive Campaign Assessment,” Institute for the Study of War, March 28, 2022, at : https://www.understandingwar.org/backgrounder/russian-offensive-campaign-assessment-march-28

[37] Keith Collins, Danielle Ivory, Jon Huang, Cierra S. Queen, Lauryn Higgins, Jess Ruderman, Kristin White and Bonnie G. Wong, “Russia’s Attacks on Civilian Targets Have Obliterated Everyday Life in Ukraine,” The New York Time, March 23, 2022, at : https://www.nytimes.com/interactive/2022/03/23/world/europe/ukraine-civilian-attacks.html

[38] Aubrey Allegretti, “ICC launches war crimes investigation over Russian invasion of Ukraine,” Guardian, March 3, 2022, at : https://www.theguardian.com/world/2022/mar/03/icc-launches-war-crimes-investigation-russia-invasion-ukraine

[39] CGT-Spectacle, “We Demand the Immediate Release of Ukrainian Political Prisoners Abducted by the Russian Army,” New Politics, March 24, 2022, at : https://newpol.org/ukraine-demand-the-immediate-release-of-political-prisoners-abducted-by-the-russian-army/

[40] Rachel Treisman, “Russian forces are reportedly holding Ukrainian journalists hostage,” NPR, March 25, 2022, at : https://www.npr.org/2022/03/25/1088808627/ukrainian-journalists-missing-detained

[41] Matt Murphy and Robert Greenall, “Ukraine War : Civilians abducted as Russia tries to assert control,” BBC News, March 26, 2022, at : https://www.bbc.com/news/world-europe-60858363

[42] Rebecca Cohen, “US Embassy accuses Russia of kidnapping children amid reports it’s deporting thousands of Ukrainians by force,” Business Insider, March 22, 2022, at : https://www.businessinsider.com/us-embassy-accuses-russia-of-kidnapping-ukrainian-children-2022-3 We have also heard reports of Russians taking children from Ukrainians speaking in meetings.

[43] ISW March 23, 2022, at : https://www.understandingwar.org/backgrounder/ukraine-conflict-updates

[44] ∫Mason Clark, George Barros, and Karolina Hird, “Russian Offensive Campaign Assessment,” Institute for the Study of War, April 2, 2022, at : https://www.understandingwar.org/backgrounder/russian-offensive-campaign-assessment-april-2

[45] Gilbert Achcar. “Coherence and Incoherence about the War in Ukraine,” New Politics, April 4, 2022, at ;https://newpol.org/coherence-and-incoherence-about-the-war-in-ukraine/

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Dan La Botz

L’auteur est un professeur d’université américain et un militant de l’organisation socialiste Solidarity.

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