Édition du 25 février 2020

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Éducation

La hausse des droits de scolarité, le symptôme d'une dérive plus profonde

Le gouvernement du Québec prévoit hausser les droits de scolarité : il en coûtera 3793$ par année pour étudier, une augmentation de près de 75% (soit 1625$) sur cinq ans. Cette hausse participe d’une logique plus générale de privatisation du financement et des finalités des institutions d’enseignement. La logique du champ économique colonise ainsi les milieux d’enseignements : plutôt que de former des têtes, on demande maintenant aux universités d’alimenter le développement et la croissance économique.

Privatiser le financement

Les hausses ne visent pas tant à renflouer les coffres des universités qu’à changer la façon dont on les finance. L’objectif est de faire reposer de plus en plus le financement universitaire sur les individus et sur le secteur privé. Selon le dernier budget, après ces hausses, la part du financement payée par les étudiant-e-s augmentera de 12,7% à 16,9%. Celle du gouvernement du Québec baissera de 54,0% à 51,4%, et celle du fédéral diminuera de 14,0% à 12,0%. Québec veut aussi augmenter de 50% les dons faits par des entreprises privées.

Le gouvernement cite favorablement l’exemple du financement privé en Ontario : « Une entreprise peut associer sa marque de commerce avec l’Université York pour la production de matériel promotionnel ou de campagnes marketing ». Autant dire que l’université collabore avec l’industrie jusqu’à se fondre avec elle, jusqu’à devenir elle-même une marque commerciale.

Des laboratoires de recherche commercialisable ?

Toujours dans son budget, « le gouvernement s’attend à ce que les universités obtiennent davantage de contrats privés de recherche, et qu’elles commercialisent dans de meilleures conditions les résultats de leurs recherches ». On voit se dessiner une université à deux vitesses.

Au premier cycle, des formations techniques dispensées par des chargé-e-s de cours précaires, le tout financé par des droits de scolarité élevés. Les étudiant-e-s paieront cher pour une formation superficielle, une « pensée » powerpoint utilitaire qui ne cherche pas à les faire réfléchir mais à les mouler aux besoins de l’économie.

Au deuxième cycle, des professeurs accaparés par la course aux subventions et des doctorant-e-s employés dans des projets de recherche financés par et pour des entreprises à « haute valeur ajoutée », développant des « innovations » brevetables en biotechnologie ou en télécommunication. Les universités se transforment ainsi progressivement en laboratoires de recherche commercialisable, en sous-traitant de l’entreprise privée.

Cela détourne quantité de ressources qui ne sont plus dédiées à l’enseignement. L’université n’est pas « sous-financée », elle est mal financée. Le montant des subventions et des contrats de recherche alloués aux universités a plus que doublé en dix ans, le plus souvent dans des secteurs à vocation technique ou appliquée. Quant aux autres secteurs, les arts ou les humanités, ils doivent s’adapter aux critères de performance ou disparaître. Il en va de même pour l’université elle-même : l’élite ne s’y intéresse que dans la mesure où elle peut augmenter la productivité et la compétitivité de l’économie québécoise.

L’enrôlement docile

La philosophe Hannah Arendt nous enjoignait de « penser ce que nous faisons ». C’était bien la moindre des choses. Pourtant, quand sonnent les tambours de la « guerre économique » mondiale, nous exigeons des institutions d’enseignement qu’elles s’enrôlent docilement, oubliant - parce que nous le savons ! - que le parcours de notre économie productiviste est jonché d’inégalités, de catastrophes humaines, culturelles et écologiques.

On demande aux universitaires de trouver des façons de marchandiser ce qui ne l’est pas encore. L’opposition à une telle instrumentalisation économique de l’université ne concerne pas uniquement les intellectuel-les et universitaires : il s’agit d’un enjeu beaucoup plus large, qui touche à la façon dont nous pouvons collectivement penser la société et son avenir. À moins de refuser cette conscription de la pensée, le Québec et sa culture auront tôt fait de disparaître dans quelque colonne comptable.

Qu’enseignerons-nous alors, sinon l’histoire de la dissolution du monde dans les rapports marchands ? Nous nous opposons à ces hausses et au détournement de la mission fondamentale des universités. Le patrimoine humain de connaissances scientifiques, de culture et de métiers dont l’université assure la garde doit être transmis aux individus pour servir de base à leur jugement et donner un sens à leur liberté, plutôt que d’être cédé aux entreprises pour maximiser des profits qui minent déjà le bien commun, politique et naturel.

Signataires

Yves-Marie Abraham, Professeur agrégé, HEC Montréal

Normand Baillargeon, professeur en sciences de l’éducation, UQAM

Benoit Coutu, docteur en sociologie, chargé de cours en sociologie, UQAM

Marc-André Cyr, étudiant au doctorat en sciences politiques

Olivier Clain, professeur de sociologie, Université Laval

Daniel Dagenais, professeur de sociologie, Université Concordia

Amélie Descheneau-Guay, sociologue

Rémi De Villeneuve, sociologue

Jean-François Filion, professeur en sociologie, UQAM

Gilles Gagné, professeur de sociologie, Université Laval

Gilles Labelle, Professeur de pensée politique, Université d’Ottawa

François L’Italien, doctorant en sociologie, Université Laval

Louis Marion, philosophe

Jacques Mascotto, sociologue

Eric Martin, chargé de cours, école des médias de l’UQAM, doctorant en sc. politiques, Université d’Ottawa

Minh Quang Nguyen, doctorant en sc. politiques, Université d’Ottawa

Maxime Ouellet, docteur en sciences politiques

Jacques Pelletier, professeur associé, études littéraires, UQAM.

Jean Pichette, professeur, école des médias, UQAM

Rolande Pinard, sociologue

Eric Pineault, professeur en sociologie, UQAM

Camille Robert, étudiante en histoire, UQAM

Ce billet d’opinion a été publié sur Cyberpresse le 2 avril 2011

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