Édition du 15 septembre 2020

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Arts culture et société

Le Chah d’Iran de Guillaume Perez et Christian Huleu

Un portrait très flatteur

Le règne de Mohammad Reza Pahlavi (1919-1980), à titre de Chah d’Iran, s’est étendu sur une période d’un peu plus de trente-sept ans. Néanmoins, en 1979, le départ du monarque à l’étranger, où il devait subir des traitements médicaux pour combattre un cancer, a engendré la Révolution islamique au sein de la nation iranienne

De Paul Beaucage
photo wikipédia

Sans contredit, Reza Pahlavi était devenu une figure extrêmement impopulaire dans son propre pays. Par conséquent, le charismatique ayatollah Rouhollah Khomeini n’a eu aucune difficulté à convaincre le peuple d’Iran d’empêcher ce « mauvais musulman » de remonter sur son trône. Subséquemment, une majorité d’Iraniens (iennes) ont choisi de confier, à l’aveuglette, les rênes du pouvoir à son Guide religieux. Or, force est d’admettre que les quatre décennies de dictature qu’a imposées la République islamique n’ont pas amélioré les choses pour le peuple iranien : en vérité, il vit aujourd’hui dans des conditions nettement plus défavorables que celles qui prévalaient sous la férule du Chah.

Attendu le contexte sociopolitique auquel nous venons de nous référer, il apparaissait intéressant de tracer un bilan nuancé de ce qu’a été le règne de Mohammad Reza Pahlavi en Iran. Cela explique notamment que les réalisateurs Guillaume Perez et Christian Huleu ont uni leurs efforts pour créer un documentaire biographique et historico-politique dans lequel ils tentent de jauger objectivement le règne du roi chiite mal-aimé : celui-là s’intitule Le Chah d’Iran (2020). Spécifions que l’oeuvre de Perez et Huleu s’inscrit dans le cadre de la série télévisuelle À droite sur la photo, laquelle rassemble quelques autres moyens métrages portant sur des personnalités célèbres. Parmi ces téléfilms, on pourra citer les suivants : John Fitzgerald Kennedy (2020), Martin Luther King (id.) et Jean Paul II (id.). Dans le cas présent, le tandem de téléastes s’est grandement inspiré des mémoires d’un ancien collaborateur du Chah, Amir Aslan Afshar, pour construire sa narration. Celui-ci a notamment été le chef du protocole du monarque iranien.

Les circonstances entourant l’accession au trône de Mohammad Reza Pahlavi

Fidèles à eux-mêmes, Guillaume Perez et Christian Huleu adoptent une démarche stylistique traditionnelle pour énoncer leur propos à travers Le Chah d’Iran. Ainsi, ils ont recours à des procédés éprouvés, comme la narration en voix hors-champ, des documents d’archives et des extraits d’entrevues de manière à retracer le cours de la vie du Chah, de son enfance jusqu’à sa mort ; ce qui correspond à une période d’environ cinq décennies. En termes de contenu, on ne saurait nier que Guillaume Perez et Christian Huleu procèdent à une synthèse assez précise des années de règne de Mohammad Reza Pahlavi. En effet, les coréalisateurs nous révèlent dans quelles conditions inusitées cet homme a succédé à son père, Reza Chah (1878-1944), à titre de roi d’Iran. Parce que celui-ci avait refusé de prendre position en faveur des Alliés lors de la Deuxième Guerre mondiale, des bataillons britanniques et soviétiques ont menacé les Iraniens d’envahir leur territoire. En conséquence, afin d’éviter le pire, Reza Chah a choisi d’abdiquer et de laisser son fils, alors âgé de vingt-et-un ans, devenir le monarque de son pays.

Les principales caractéristiques du règne du roi d’Iran

Au bout d’une douzaine d’années, Mohammad Reza Pahlavi a été à même d’établir son autorité politique et d’accroître ses propres pouvoirs au détriment de ceux du parlement iranien. Globalement, il n’a pas effectué de transformation essentielle à l’intérieur de son pays. Concrètement, le Chah a surtout permis à des privilégiés de vivre à la manière occidentale, ainsi qu’ils le souhaitaient. En outre, il a orchestré la modernisation de certaines institutions nationales. Cependant, il n’a jamais cherché à mieux répartir la richesse qui se trouvait en Iran. Dès lors, les inégalités sociales et les iniquités ont sévi d’une manière inacceptable à travers l’ensemble de son règne. Assurément, avec l’aide d’Amir Aslan Afshar, Reza Pahlavi a procédé à la « Révolution blanche », mais celle-ci n’a pas constitué un phénomène sociopolitique aussi important que les deux hommes l’ont prétendu. Précisons que ladite Révolution avait pour principaux objectifs de donner des terres arables aux agriculteurs du pays et d’assurer une certaine forme d’émancipation aux femmes d’Iran. Indubitablement, on doit admettre que différents paysans ont reçu des propriétés agricoles. Néanmoins, ils ne formaient qu’un petit nombre de personnes et ils n’ont pas bénéficié, après coup, de conditions de travail vraiment appréciables. En somme, la redistribution étatique des terres n’a pas eu de prolongement nécessaire pour assurer la prospérité de la majorité des humbles agriculteurs iraniens. Cela dit, il importe de souligner que Reza Pahlavi a exécuté quelques gestes pour favoriser une espèce d’affranchissement symbolique de la femme par rapport à l’homme. Cependant, il n’a pas instauré de mécanisme apte à susciter un changement radical touchant au statut de la condition féminine, au sein de sa nation. En effet, il s’est contenté de formuler une déclaration de principe et d’opérer des actions sociopolitiques mineures (admission des femmes au parlement iranien). Toutefois, les modestes interventions du Chah, à cet égard, se sont rapidement heurtées à l’intransigeance de religieux intégristes du pays. Parmi eux, il faut citer le nom de Rouhollah Khomeini, qui a désavoué, de façon expresse, l’action du roi. De plus, celui-là a critiqué ouvertement le souverain et a incité les fidèles à imiter son exemple. Afin de sanctionner son détracteur, Reza Pahlavi a choisi de contraindre Khomeini à l’exil plutôt que de le faire emprisonner ou exécuter. Cependant, fort de l’aura dont il jouissait auprès des chiites, cet imam a continué d’inciter les Iraniens, à partir de l’étranger, à se révolter contre leur monarque. De son côté, le Chah vivait dans une espèce de tour d’ivoire et n’était pas à l’écoute des revendications des Iraniens (iennes). Une des erreurs les plus flagrantes qu’il a commises, durant son règne, a consisté à organiser des célébrations somptueuses soulignant le 2500e anniversaire de l’empire perse (1971), afin de recevoir, au sein de sa nation, les hauts dirigeants et dignitaires de l’ensemble du monde. Dans ce cas, Reza Pahlavi s’est montré spécialement insensible au sort de la population iranienne. En conséquence, celle-ci a développé beaucoup de ressentiment envers son roi. Évidemment, des témoins du film reprochent à la troisième épouse du Chah, Farah Pahlavi, la Chahbanou, d’avoir été la principale responsable du fiasco relatif à la grandiose commémoration que l’on a consacrée au réputé empire. Pourtant, le monarque, qui supervisait constamment les choix festifs de sa femme, ne s’est pas opposé à ce qu’elle se lance dans des dépenses exorbitantes, jusqu’à ce qu’une retentissante controverse éclate à ce sujet… Par ailleurs, même si les intervenants du film ne nient pas la répression immorale qu’ont exercée les forces militaires et policières aux dépens de la population d’Iran, durant le règne de Reza Pahlavi, ils ont tendance à minorer la responsabilité du souverain par rapport à cet abus de pouvoir. Or, en tant que chef d’État, il a pratiqué une forme d’aveuglement volontaire condamnable.

Les qualités et les défauts d’un documentaire

En contrepartie, les deux téléastes nous révèlent, avec à-propos et légitimité, que le roi Reza Pahlavi a été victime d’une propagande diffamatoire, voire haineuse de la part de l’ayatollah Khomeini et des milieux intégristes iraniens. Ceux-ci on dépeint leur grand ennemi comme un être corrompu, dépravé, voire diabolique. De cette façon, ils ont engendré de vastes mouvements de protestation et des soulèvements populaires saisissants contre le souverain iranien. Parmi les accusations sans fondement que l’on a formulées contre Mohammad Reza Pahlavi, le spectateur (ou la spectatrice) retiendra particulièrement celle consistant à prétendre que le roi d’Iran avait fait massacrer des gens dans un cinéma d’Abadan, le Rex, durant l’année 1978, en ordonnant qu’on mette le feu à celui-ci. Or, non seulement le Chah n’avait-il eu aucun rôle à jouer dans cet événement consternant, mais encore, selon ce que l’on a pu découvrir ultérieurement, des islamistes, singulièrement hostiles au septième art, ont perpétré l’incendie qui a causé la mort de près de cinq cents personnes innocentes… Les véritables responsables de cette hécatombe n’ont jamais eu à répondre de leurs gestes meurtriers. Tout bien considéré, ce n’est pas sans raison que Joseph Goebbels a déjà affirmé : « Mentez, mentez et il en restera toujours quelque chose ».

Même si Guillaume Perez et Christian Huleu ont effectué un travail appréciable en termes de recherche, à certains égards, on ne saurait affirmer qu’ils ont réussi à brosser un portrait probant du Chah, ni à nous proposer une représentation adéquate de ce qu’a été son règne pour la majorité des citoyens d’Iran. Sans ambages, il importe de reconnaître que Reza Pahlavi n’était pas le monstre, le tyran sanguinaire que l’ayatollah Khomeini et ses proches ont dépeint, loin s’en faut. Néanmoins, on doit admettre que cet homme n’était pas non plus l’humaniste et le monarque éclairé, mais incompris que décrivent son ancien chef du protocole et les coréalisateurs du Chah d’Iran. De façon générale, on peut soutenir qu’à travers son long règne, il n’a pas apporté d’amélioration significative à la vie de l’ensemble de la population iranienne. Certes, le régime du Chah a constitué un moindre mal que celui des chefs d’État religieux, qui lui ont succédé à la tête de l’Iran. N’empêche qu’il ne faut jamais oublier que cet homme de pouvoir a constamment privilégié ses propres intérêts au détriment de ceux de la nation iranienne. C’est dommage parce que si Mohammad Reza Pahlavi avait transformé son pays en une véritable démocratie, s’il avait combattu les graves inégalités sociales qui y sévissaient, il aurait rendu son peuple moins vulnérable qu’il ne l’a été par rapport à l’endoctrinement religieux que des imams intégristes lui ont fait subir, sans vergogne.

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